Panique morale

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L'association américaine BADD (Bothered About Dungeons & Dragons) a été fondée en 1982 par Patricia Pulling (en), une mère de famille dont l'enfant s'était suicidé. Cette association de lutte contre l'occultisme a traduit en justice la société TSR, inc, éditrice du jeu de rôle le plus populaire auprès des adolescents. Elle critiquait auprès des grands médias américains un jeu qui, selon elle[1], embrigadait les enfants dans des rites sataniques, des pratiques vaudou, et des incantations démoniaques. Ces allégations ont fait l'objet d'un certain crédit médiatique pendant les années 1980, ayant fait l'objet de relais.
Photo : une partie de Donjons et Dragons aux Pays-Bas en 2010.

La panique morale est un concept d'origine nord-américaine (« moral panic »), sans équivalent exact en français, qui désigne une réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées « déviantes » ou dangereuses pour la société. En français, les notions les plus proches de la « panique morale » sont celles de croisade morale, de vindicte populaire, de lynchage médiatique ou de cirque médiatique. La notion n'est pas consensuelle, même dans la sphère anglosaxonne[2].

Définition[modifier | modifier le code]

Selon Stanley Cohen (1972), une « panique morale » surgit quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d'une société »[3]. Le sociologue propose également qu'on reconnaisse dans toute « panique morale » deux acteurs majeurs : les « chefs moraux » (« moral entrepreneurs »), initiateurs de la dénonciation collective ; et les « boucs-émissaires » (« folk devils »), personnes ou groupes désignés à la vindicte.

Des chercheurs spécialisés dans la culture numérique, tels Henry Jenkins aux Etats-Unis, ou Hervé Le Crosnier, maître de conférence à l’université de Caen, utilisent également le terme de panique morale pour désigner la peur disproportionnée des médias et d'une partie de la population face à la transformation induite par tout changement technologique, perçue comme un grand danger à la portée de chacun[4].

Les « paniques morales » sont souvent liées à des controverses, et sont généralement nourries par une couverture médiatique intense (bien que des paniques semi-spontanées puissent exister[réf. nécessaire]). L'hystérie collective peut être une composante de ces mouvements, mais la panique morale s'en distingue parce que constitutivement interprétée en termes de moralité. Elle s'exprime habituellement davantage en termes d'offense ou d'outrage qu'en termes de peur. Les « paniques morales » (telles que définies par Stanley Cohen) s'articulent autour d'un élément perçu comme un danger pour une valeur ou une norme défendue par la société ou mise en avant par les médias ou institutions.

L'un des aspects les plus marquants des paniques morales est leur capacité à s'auto-entretenir. La médiatisation d'une panique tendant à légitimer celle-ci et à faire apparaître le problème (parfois illusoire), comme bien réel et plus important qu'il n'est. La médiatisation de la panique engendrant alors un accroissement de la panique. Les effets de ce genre de réactions sont par ailleurs nombreux dans le domaine politique et juridique.

Origine[modifier | modifier le code]

Le terme « panique morale » a été inventé par Stanley Cohen (en) en 1972[5]pour décrire la couverture médiatique des Mods et des Rockers au Royaume-Uni dans les années soixante. On fait remonter aux Middletown Studies, conduites en 1925 pour la première fois, la première analyse en profondeur de ce phénomène : les chercheurs découvrirent que les communautés religieuses américaines et leurs chefs locaux condamnaient alors les nouvelles technologies comme la radio ou l'automobile en arguant qu'elles faisaient la promotion de conduites immorales. Un pasteur interrogé dans cette étude désignait ainsi l'automobile comme une « maison close sur roues » et condamnait cette invention au motif qu'elle donnait aux citoyens le moyen de quitter la ville alors qu'ils auraient dû être à l'église. Cependant, dès les années 30, Wilhem Reich avait développé le concept de peste émotionnelle[6] qui, sous une forme plus radicale, est la base théorique de la panique morale.

Pour Michelle Perrot [7], historienne entre autre du mouvement ouvrier, le "phénomène apache " (et bien avant mohicans, alphonses, marlous, et autres bandes juvéniles parisiennes) de part l'engagement des médias, des feuilletonistes, des politiques, des religieux relève en bonne partie de la panique morale. Surtout, si on tient compte de l'histoire agitée et des transformations sociale de la Belle-Epoque. Avant tout, cette "panique morale" est liée au goût du sensationnel des faits-diversiers et aux mouvements politiques de l'époque[8]. La confusion entre d'une part mouvement ouvrier et anarchistes et, d'autre bandes apaches, à tort ou à raison, était assez courante et entretenue dans la presse de l'époque. L'exemple de Liabeuf est assez caractéristique de ce phénomène.

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Le travail La panique médiatique entre déviance et problème social : vers une modélisation sociocognitive du risque[9]de Divina Frau-Meigs revient sur les paniques morales dans la société actuelle. Elle reprend la pensée d’Ulrich Beck selon laquelle nous sommes, à l’heure de la mondialisation, dans une « société de risques » non plus par rapport à la nature, mais bien par rapport au développement rapide des technologies. Les technologies introduisent de la méfiance par rapport au problème constaté (théorie du complot ; développement de la cyberviolence…). Le risque est ancré dans notre quotidien, et cela implique une bonne connaissance des outils technologiques pour en prévenir les dérives du net, afin de réduire le sentiment de peur et de méfiance qui se développe vis-à-vis des médias.

Le risque lié aux paniques morales est multiple. Les plus importants sont de ne plus croire ce qui est rapporté par les médias ou même de ne plus croire les informations justes, constituant ainsi le terreau du complotisme qui se répand au XXIe siècle avec la prédominance des échanges sur internet. C’est aussi mettre sur un même plan d’importance des éléments pourtant très différents. Ainsi, certaines paniques dites « mineures » par Divan Frau-Meigs pourraient se retrouver à une même importance que des paniques morales majeures (le traitement de l’obésité au même niveau que la peur du terrorisme par exemple).

Exemples de domaines où peut se développer une panique morale[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Ruwen Ogien, La Panique morale, Grasset, 2004 (ISBN 978-2246662112)
  • Christine Machiels et David Niguet, Protection de l'enfance et paniques morales, éditions Yapaka.be, collection Temps d'arrêt/Lectures n°49. [lire en ligne] sur le site de l'éditeur.
  • Michelle Perrot, « Les "Apaches", premières bandes de jeunes », dans Les marginaux et les exclus dans l'histoire, Cahiers Jussieu no 5, Université Paris 7, Christian Bourgois éditeur, coll. « 10/18 », 1979. Article repris dans : Michelle Perrot, , Paris, Flammarion, 2001, 427 p. (ISBN 978-2-08-067914-7)
  • Michelle Perrot, « Des Apaches aux Zoulous... ou de la modernité des Apaches », dans Enfance délinquante, enfance en danger : une question de justice, actes du colloque de la Sorbonne, Paris, 1 et 2 février 1995, Paris, ministère de la Justice, 1996, p. 49-54.

Références[modifier | modifier le code]

  1. lire (en) Dungeons & Dragons controversies.
  2. Kenneth Thompson, « The history and meaning of the concept », in C. Critcher, (2006). Critical readings. Moral Panics in the Media. Berkshire: Open University Press
  3. Cohen, Stanley, Folk devils and moral panics, London: Mac Gibbon and Kee, 1972. (ISBN 0-415-26712-9) p. 9
  4. « Pratiques culturelles », sur CanalU, (consulté le 9 décembre 2016)
  5. Il la définit exactement ainsi « Une situation, événement, personne ou groupe de personnes, apparaît définie comme une menace aux valeurs et intérêts de la société ; sa nature est présentée de façon simplifiée et stéréotypée par les médias de masse ; rédacteurs en chef, évêques, politiciens et autres bien-pensants érigent des barricades morales ; des experts socialement accrédités y vont de leur diagnostic et de leurs solutions ; on invente des moyens de faire face, ou l’on recourt (plus souvent) à ceux qui existent ; la situation s’efface alors, disparaît, est submergée ou se dégrade et devient plus apparente. » Folk Devils and Moral Panics, Londres, Routledge, 2005 [1972], p. 1.
  6. [PDF] Croyances et idéologies : le concept de « Peste émotionnelle » chez Wilhem Reich sur le site Écologie libidinale.org.
  7. « Michelle Perrot, Dans le Paris de la Belle Époque, les « Apaches », premières bandes de jeunes », sur Cairn
  8. Anne Steiner., Le goût de l'émeute. Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la "Belle Epoque"., L'Echappée Editions, (ISBN 9782915830392 et 2915830398, OCLC 803809197, lire en ligne)
  9. « La panique médiatique entre déviance et problème social : vers une modélisation sociocognitive du risque », sur Revue.org, (consulté le 9 décembre 2016)
  10. Michel Bozon, « Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes », Agora débats/jeunesses, vol. N° 60,‎ , p. 121–134 (ISSN 1268-5666, lire en ligne, consulté le 22 mars 2016)
  11. Mélanie-Angela Neuilly et Kristen Zgoba, « La panique pédophile aux États-Unis et en France », Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie [En ligne], XXXIVe Congrès français de criminologie, Responsabilité/Irresponsabilité Pénale, mis en ligne le 14 septembre 2005, Consulté le 8 août 2010. URL : http://champpenal.revues.org/340

Sources[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]