Inférence écologique

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En sciences sociales, l'inférence écologique désigne le processus par lequel on cherche à obtenir des conclusions sur les comportements individuels à partir de données agrégées. Par exemple, à partir des résultats électoraux d'un district et de sa composition démographique, on peut vouloir tirer des conclusions sur le comportement électoral des différents groupes sociaux. On appelle son contraire l' erreur atomiste[1].

Origine de l'expression[modifier | modifier le code]

L'expression « erreur écologique » est la traduction de l'expression anglaise « ecological fallacy »[1].. Hanan C. Selvin est le premier à utiliser l'expression en 1958 dans un article critiquant les conclusions d'Émile Durkheim dans Le Suicide[2].

William S. Robinson le précéda néanmoins dans la mise en évidence du phénomène dans un article de 1950 sur la comparaison des taux d'illettrisme et les proportions de population immigrée entre les États fédérés des États-Unis, à partir des données du recensement de 1930[3]. Il y a corrélation négative entre ces deux valeurs: plus les immigrés étaient nombreux dans un État, plus le taux d’illettrisme de cet État était faible. Pourtant, à l'échelle individuelle, les immigrés étaient en moyenne plus souvent illettrés que les autochtones. Le paradoxe tenait au fait que les immigrants, quoique plus souvent illettrés eux-mêmes, tendaient à s'installer davantage dans les États aux plus faibles taux d'illettrisme. Sans utiliser lui-même l'expression « ecological fallacy », Robinson met néanmoins en garde contre les inférences abusives à l'échelle individuelles à partir de données agrégées (« ecological data »).

Exemples[modifier | modifier le code]

Lors de l'élection présidentielle américaine de 2000, plusieurs bulletins de vote ont été illégalement pris en compte en Floride. Dans un article publié en 2004, Gary King et Kosuke Imai utilisent des méthodes d'inférence écologique pour savoir si ces bulletins ont modifié le résultat final de l'élection[4].

Lorsqu'on étudie des élections anciennes, comme l'élection d'Adolf Hitler en 1933 par exemple, il n'est pas toujours possible d'avoir accès à des sondages pour savoir quel groupe social a voté pour quel parti. Gary King et ses coauteurs ont utilisé des méthodes d'inférences écologiques pour reconstituer le comportement électoral des différents groupes sociaux à partir de la composition sociologique des districts électoraux et des résultats électoraux[5].

En géographie[modifier | modifier le code]

En géographie, l'erreur écologique la plus courante consiste à confondre les propriétés qui valent pour un individu et celles qui valent pour un espace dans lequel il s'inscrit.

En 2015, Thierry Joliveau a proposé une lecture critique du livre Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse d'Emmanuel Todd. Selon Thierry Joliveau, inférer la composition sociologique des manifestations faisant suite à l'attentat contre Charlie Hebdo à partir de la composition sociologique des espaces où elles se sont tenues relève de l'erreur écologique : « De la corrélation entre un plus grand taux de cadres dans l’aire urbaine et un plus grand taux de manifestants, on ne peut en déduire que les cadres sont les plus nombreux parmi les manifestants. C’est possible mais rien ne le prouve. »[6]

Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien[7] donnent pour exemple d'erreur écologique le cas apparemment paradoxal de la grande attractivité migratoire de certaines régions du sud de la France aux taux de chômage élevés. Si les individus migrent généralement depuis des régions aux forts taux de chômage vers des régions aux faibles taux de chômage, comment expliquer que certaines régions du Midi français, notamment l'ancienne région Languedoc-Roussillon, présentent à la fois des taux de chômage élevés et une attractivité migratoire importante ? Le paradoxe s'effondre dès lors qu'on constate, cette fois à l'échelle des individus, que ce sont plutôt des retraités qui migrent vers ces régions (voir Héliotropisme (géographie)).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Leo A. Goodman, « Some Alternatives to Ecological Correlation », American Journal of Sociology, The University of Chicago Press, vol. 64, no 6,‎ , p. 610-625 (JSTOR 2774045)
  • (en) Gary King, A Solution to the Ecological Inference Problem : Reconstructing Individual Behavior from Aggregate Data, Princeton, Princeton University Press, (ISBN 0-691-01241-5)
  • D.A. Freedman, S.P. Klein, M. Ostland et M.R. Roberts, « Review of A Solution to the Ecological Inference Problem », Journal of the American Statistical Association, vol. 93,‎ , p. 1518–22
  • (en) D.A. Freedman, « Ecological inference and the ecological fallacy », dans International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences, vol. 6, Elsevier, , p. 4027–30
  • (en) Gary King, Ori Rosen et Martin Tanner, Ecological Inference : New Methodological Strategies, New York, Cambridge University Press,
  • (en) David A. Freedman, « The ecological fallacy », dans Encyclopedia of Social Science Research Methods, vol. 1, Sage Publications, , p. 293
  • (en) David A. Freedman, « Ecological inference and the ecological fallacy », dans International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences, vol. 6, Elsevier, , p. 4027–30
  • (en) David A. Freedman, « The ecological fallacy », dans Encyclopedia of Social Science Research Methods, vol. 1, Sage Publications, , p. 293
  • Bernard Elissalde, « Erreur écologique », dans Encyclopédie Hypergéo, Paris (France), CNRS (lire en ligne)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Bernard Elissalde, « Erreur écologique », sur Hypergéo (consulté le 9 octobre 2018)
  2. Hanan C. Selvin, « Durkheim's Suicide and Problems of Empirical Research », American Journal of Sociology, vol. 63, no 6,‎ , p. 607–619 (DOI 10.1086/222356)
  3. W. S. Robinson, « Ecological Correlations and the Behavior of Individuals », American Sociological Review, vol. 15, no 3,‎ , p. 351–357 (DOI 10.2307/2087176, JSTOR 2087176)
  4. Kosuke Imai et Gary King, « Did Illegal Overseas Absentee Ballots Decide the 2000 U.S. Presidential Election? », Perspectives on Politics, vol. 2,‎ , p. 537–549
  5. Gary King, Ori Rosen, Martin Tanner et Alexander Wagner, « Ordinary Economic Voting Behavior in the Extraordinary Election of Adolf Hitler », Journal of Economic History, vol. 68,‎
  6. « Où est Charlie ? Ce que montrent réellement les cartes d’Emmanuel Todd », Monde géonumérique,‎ (lire en ligne)
  7. Thérèse Saint-Julien et Denise Pumain, Analyse spatiale : les localisations, Paris, Armand Colin, , 2e éd. (1re éd. 1997), 190 p. (ISBN 9782200254629, OCLC 925508224, lire en ligne), pp. 43-44

Voir aussi[modifier | modifier le code]