Hercule furieux (Sénèque)

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Hercule furieux sur un cratère de Salerne en Campanie. IVe siècle av. J.-C.

Hercule furieux (latin Hercules furens) est l'une des dix tragédies romaines conservées de l'auteur romain Sénèque. Appartenant au genre de la fabula cothurnata et inspirée principalement de l’Héraklès d'Euripide, elle a été écrite au Ier siècle ap. J.-C., probablement pendant la période de maturité de Sénèque, à l'instar de Phèdre et des Troyennes du même auteur.

Hercule sur l'Œta traite des mêmes thématiques, mais bien qu'elle soit attribuée à Sénèque, des doutes subsitent sur sa paternité, on soupçonne fortement une imitation, une relecture de Sénèque et de Hercule furieux.

Titre[modifier | modifier le code]

Le titre n'est peut-être pas dû à Sénèque, puisqu'on ne lit pas Hercules Furens en dehors des manuscrits de la famille A. Encore ce titre, dans la famille A, n'a-t-il pour fonction que de distinguer notre pièce d’Hercule sur l'Œta. Dans le manuscrit E (Etruscus), qui semble le plus sûr et renvoyer à une tradition fort ancienne, les deux tragédies portent un seul et même titre : Hercule.

Thème[modifier | modifier le code]

Cette tragédie expose les idées stoïciennes de Sénèque, qui condamne la terrible fatalité de la folie humaine. Qu'y a-t-il de pire que la folie ? Pourquoi l’homme est-il si prompt à passer du faîte de la gloire au dégoût de soi et de la vie ? Hercule est revenu glorieux du royaume de Pluton ; il a tué Lycos et ses partisans ; sa vertu pourrait être récompensée puisqu'il a châtié la violence. Mais un accès de folie le fait tuer femme et enfants au moment même d’un pieux sacrifice.

Les Stoïciens dans leurs écrits prennent assez souvent Hercule comme modèle de sagesse[1] : Hercule n’a-t-il pas lutté avec vigueur contre maux et coups du sort ? De nombreux critiques ont ainsi campé Hercule en héros stoïcien qui se vainc lui-même en triomphant de sa propre colère et de sa propre célébrité[2]. Junon l’affirme : « Me pariter et se vincat et cupiat mori. », « Hercule payera comme moi les frais de la victoire. »[3] Mais d’aucuns[4] ont proposé une interprétation opposée : Hercule, parce qu’il n’est pas moins en proie à la violence et à l’hubris que Lycos et les autres tyrans, serait à juste titre châtié de sa superbe par l’égarement qui s’empare de lui. Aussi la tragédie n’est-elle pas si simple qu’il y paraît au premier abord. Et si le meurtre de Mégare est presque mis sous les yeux du spectateur, pour son effroi certain[5], c’est que ce n’est pas la Providence des Stoïciens qui règne dans ce monde trouble des anciens mythes.

Structure[modifier | modifier le code]

Dans la « Collection des Auteurs latins » publiée sous la direction de M. Nisard[6], la pièce est analysée comme suit :

  • Acte I : V. 1-204
  • Acte II : V. 205-591
  • Acte III : V. 592-894
  • Acte IV : V. 895-1137
  • Acte V : V. 1138-1344

Mais les tragédies avaient une autre structure pour le spectateur dans l’Antiquité. Les 1112 vers s’analyseront mieux ainsi :

  • Prologue parlé : vv. 1-124 (Junon)
  • Chant du chœur I : vv. 125-204
  • Épisode parlé I : vv. 205-331 (Mégare, Amphitryon), 332-523 (Lycos, Mégare, Amphitryon)
  • Chant du chœur II : vv. 524-591
  • Épisode parlé II : vv. 592-617 (Hercule), 618-829 (Amphitryon, Hercule, Thésée, Mégare)
  • Chant du chœur III : vv. 830-894
  • Épisode parlé III : vv. 895-1053 (Hercule, Amphitryon, Mégare, Thésée)
  • Chant du chœur IV : vv. 1054-1137
  • Épisode parlé IV : vv. 1138-1344 (Hercule, Amphitryon, Thésée)

Résumé[modifier | modifier le code]

Hercule avait épousé Mégare, fille de Créon, roi de Thèbes ; mais tandis qu'il descendait aux enfers, par ordre d'Eurysthée, un Eubéen nommé Lycus avait excité une sédition, s'était emparé du trône, et avait fait mourir le roi avec ses fils.

(Prologue.) Junon, irritée contre Thèbes et des glorieux succès d’Hercule, décide par vengeance de jeter dans son âme une fureur qui le porte à égorger sa femme et ses enfants. Elle s’en réjouit par avance.

(Chœur I) Le chœur chante l’éclosion du matin et fait l’enthousiaste éloge d’une vie tranquille et insouciante, celle promise à l’homme qui n’aspire pas à la gloire.

(Épisode I) La scène est à Thèbes. Se lamentent tour à tour Mégare, plus émue, et le vieil Amphitryon (père adoptif d’Hercule), plus optimiste, tous deux désolés de constater l’usurpation du trône d’Hercule. Les deux personnages placent leurs espoirs dans le retour du héros. Alors survient Lycos l’usurpateur, qui demande instamment Mégare en mariage, laquelle lui répond préférer mourir. Amphitryon aide courageusement Mégare à tenir tête à Lycos. Lequel, vexé de ce refus, demande que soit allumé un brasier où périssent tout à la fois et Mégare et le temple même où elle s’est réfugiée avec ses enfants.

(Chœur II) Le chœur admire les coups du sort et les méandres improbables de la destinée.

(Épisode II) Hercule victorieux est de retour en son palais, accompagné de son ami Thésée, dont Pluton a autorisé le retour des Enfers ; Hercule apprend le tour des événements et aussitôt veut déclencher le combat contre Lycos et sa faction. Pendant ce combat, questionné par Amphitryon sur les Enfers, Thésée décrit leur royaume horrible et la victoire d’Hercule sur Cerbère.

(Chœur III) Le chœur réjoui admire la force et le courage d’Hercule.

(Épisode III) De retour sur scène, Hercule perd la raison et dans le temple où ils s’étaient réfugiés prend ses enfants et sa femme pour la descendance de Lycos et pour Junon elle-même. Il les massacre devant Amphitryon horrifié puis tombe, épuisé, en léthargie.

(Chœur IV) Le chœur élève un cantique à la gloire du sommeil : Tuque, o domitor / Somne, malorum, requies animi, / pars humanae melior vitae... Et toi qui domptes tous les maux, qui rends le calme à nos âmes ; toi la meilleure partie de notre existence[7]

(Épisode IV) Rendu à la raison, Hercule reconnaît son crime. Sa douleur est si forte, que les prières d'Amphitryon et de Thésée ne peuvent qu'à peine l'empêcher de se donner la mort[8]. Lui dit d’abord : Si vivo, feci scelus ; si morior, tuli. Si je vis, je suis criminel ; si je meurs, je ne suis que malheureux[9] finit par décider : Eat ad labores hic quoque Herculeos labor, / Vivamus. Ajoutons cette victoire aux travaux d'Hercule : vivons[10] ! Hercule part alors pour Athènes, avec Thésée, pour que le jugement de l’Aréopage lui permette de se purifier.

Personnages[modifier | modifier le code]

Le chœur est composé de vieux Thébains, partisans d’Hercule, Mégare et Amphitryon.

Les personnages parlants de la tragédie sont :

  • Junon
  • Amphitryon
  • Mégare
  • Hercule
  • Thésée
  • Lycos

Les personnages muets dans cette pièce sont de purs figurants : des esclaves, des soldats et des prêtres. Les personnages de Sénèque sont ceux qu'on trouve déjà dans l’Héraklès d'Euripide, à l'exception de Junon, qui remplace Iris.

Différences avec Euripide[modifier | modifier le code]

La folie d'Hercule et la vengeance de Junon sont annoncées dès le prologue chez Sénèque, alors qu’Euripide attribue cette annonce à Iris et Lycos, au milieu de sa tragédie. Sénèque a pu choisir de prévoir de plus loin la folie d'Héraclès pour assurer la continuité de la trame.

Sénèque suit Euripide en choisissant cette version du mythe d’Hercule selon laquelle le héros tue Mégare et ses enfants non dans sa jeunesse mais après avoir accompli son destin travail. Dans cette version jouent un rôle Lycos et Thésée. Mais Sénèque s’écarte d’Euripide pour se rapprocher des Euménides d’Eschyle quand Hercule demande à Mars (Arès) la purification de ses crimes.

Avant d’adopter la manière forte, Lycos demande à Mégare de l'épouser, et son refus le décide d'exterminer la famille d'Hercule ; rien de tel chez Euripide.

Thésée apparaît sur scène en même temps qu’Hercule, tandis qu’Euripide ne le fait intervenir qu’à la fin de sa tragédie.

Le massacre de la famille d’Héraclès se produit sur scène, sous les yeux terrifiés d’Amphitryon. Euripide obéit, lui, à cette donnée de base du spectacle tragique grec : ne pas représenter de mort sur scène.

Phrases célèbres[modifier | modifier le code]

Quelques phrases célèbres de cette tragédie se rattachent au stoïcisme de son auteur :

  • « qui genus iactat suum / aliena laudat. », « Qu'est-ce que vanter son origine ? c'est un mérite qui n'est pas à soi. »(vv. 340/341)
  • « cogi qui potest nescit mori. », « Qui cède à la force ne sait pas mourir. » (v. 426)
  • « prima quae vitam dedit hora carpit. », « L'heure qui nous fait naître nous tue. » (v. 874)

D’autres évoquent le sort du héros tragique :

  • « Quod nimis miseri volunt / hoc facile credunt. », « Les malheureux croient aisément ce qu'ils désirent. » (vv. 314/315)
  • « quem saepe transit casus, aliquando invenit. », « Le sort peut frapper longtemps au hasard, et rencontrer juste à la fin. » (v. 328)
  • « Ars prima regni est posse in invidia pati. », « La première maxime des rois, c'est de braver la haine. » (v. 353)
  • « Sequitur superbos ultor a tergo deus. », « Un dieu vengeur a le bras levé sur les superbes. » (v. 385)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Cf. De Constantia sapientis, II, 2, où Hercule se voit comparé à Caton en personne.
  2. Thésée le dit au vers 1277 : « Herculem irasci veta », « Commande à Hercule de ne plus s'irriter. »
  3. Vers 116.
  4. Surtout J. G. Fitch, Seneca's Hercules Furens, a critical text with introduction and commentary, Londres, Cornell University Press, 1987.
  5. On ne pense plus guère, comme au XIXe siècle, que les tragédies de Sénèque ne soient que des exercices de récitation.
  6. Le Théâtre des latins comprenant Plaute, Térence et Sénèque le Tragique, Paris, Didot, 1855
  7. Vers 1065-1066.
  8. Hercule ressemble en cela quelque peu à Sénèque lui-même, qui, dans les Epistulae morales ad Lucilium, 78,1-2, raconte comment son propre père l’a dissuadé de mourir.
  9. Vers 1278.
  10. Vers 1316-1317.

Sources[modifier | modifier le code]

  • François-Régis Chaumartin, Sénèque. Tragédies, t. I, Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 1996.
  • Joseph Descroix, « Les travaux d’Hercule dans l’Hercule furieux de Sénèque », Humanitas, Portugal, Coimbra, n° 2, 1948, pp. 299-303 ; https://digitalis-dsp.uc.pt/bitstream/10316.2/6762/1/HumanitasII_Artigo22.pdf?ln=en.
  • Léon Herrmann, Le Théâtre de Sénèque, t. I, Société d'édition Les Belles lettres, 1924.
  • Pedro Ángel Jiménez Manzorro, Séneca : Hércules furens, traducción, presentación y guía didáctica, Espagne, Prósopon, 2010.
  • Pascale Paré-Rey, « Les tragédies de Sénèque sont-elles spectaculaires ? », Pallas, no 95, 2014, p. 33–57 ; http://pallas.revues.org/1659.