Mucien

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Mucien (homonymie).

Mucien (en latin Gaius Licinius Crassus Mucianus), fl. 55-70, homme politique, général et écrivain romain. Il participa de près à l'établissement de la dynastie flavienne.


Sources[modifier | modifier le code]

Tacite[modifier | modifier le code]

L’historien, né vers 56 et donc jeune contemporain de Mucien, constitue la source principale pour sa carrière politico-administrative. Malheureusement, nous ne disposons plus que d’une partie de ses Historiae (années 69-70) qui couvraient les années 69-98, jusqu’à l’assassinat de Domitien.

Flavius Josèphe[modifier | modifier le code]

L’historien juif devint un proche de la famille impériale des Flaviens. Il accompagna Titus à son retour à Rome (71). Son Bellum Judaicum constituerait donc une source de premier plan, puisque de par cette proximité, il dut être en contact direct avec Mucien[1].

Dion Cassius[modifier | modifier le code]

L'historien sénateur constitue la troisième source en importance. La partie de son œuvre consacrée à la période est également perdue, mais nous en conservons un résumé composé par un lettré byzantin du xie siècle, Xiphilin.

Pline l’ancien[modifier | modifier le code]

Mort en 79 lors de l’éruption du Vésuve, Pline, de l’ordre équestre, est également un contemporain et un collègue de Mucien dans la carrière, sous les Flaviens : il termine sa vie en tant que préfet de la flotte de Misène[2].

Son Histoire Naturelle permet d’approcher ce que dut être la production littéraire de Mucien, qu'il cite fréquemment.

Biographie[modifier | modifier le code]

Son patronyme indique qu’il naquit dans la Gens Macia avant de rejoindre la Gens Licinia (branche des Crassi)[3] par adoption.

Il appartient à l’ordre sénatorial dont il suit la carrière. Il est envoyé par Claude dans l’état-major de Corbulon lors des campagnes d’Arménie. Son étoile paraît néanmoins avoir pâli sous ce règne[4] . Sous Néron, il atteint le consulat (consul suffect en 63 ou 64). Cela lui ouvre la porte d’un gouvernement de province, en l’occurrence celui de Syrie. Il administre donc cette province lorsqu’éclate la révolte en Judée et que Néron place Vespasien à la tête de l’armée chargée de la réprimer.

Les rapports entre les deux hommes sont difficiles[5], mais la crise de 69 les rapproche : fidèles à Galba, ils se rangent néanmoins de commun accord derrière Othon[6], tout en se gardant d’intervenir militairement dans un premier temps[7]. Selon Tacite, c’est Mucien qui convainc Vespasien de se lancer dans la course à l’Empire en s’opposant à Vitellius, après l'accession à l'empire de ce dernier[8].

Les deux hommes se concertent et se divisent les rôles : Vespasien demeure en Asie pour y assurer leurs positions et prendre le contrôle de l'Egypte tandis que Mucien est chargé de gagner l’Occident pour y mener les opérations contre les Vitelliens. Au lendemain de l’exécution de Vitellius (22 décembre 69), il arrive à Rome dont il devient l’homme fort en attendant le retour de Vespasien (octobre 70). Il jouit d'un pouvoir quasi impérial pendant cette période[9]. Il règle la succession et procède à l’épuration. Selon Tacite, il doit également canaliser la fougue (ferocia[10]) de Domitien, le plus jeune fils de Vespasien, dont l’empereur se méfie du caractère[11].

Il disparaît ensuite de nos sources. On sait qu’il fut encore consul suffect, pour la troisième fois, en 72. Au milieu des années 70, il est membre du collège des Frères Arvales.

Pline, mort en 79, le présente comme décédé dans son Histoire Naturelle. Si l'on retient la date de 77 pour la fin de la publication de l'encyclopédie, cela nous donne un terminus ante quem pour son décès.

L'écrivain[modifier | modifier le code]

Nous n'avons rien conservé directement de l'oeuvre littéraire et éditoriale de Mucien. Il est néanmoins possible de s'en faire quelque idée.


Mirabilia ou Souvenirs de voyage ?[modifier | modifier le code]

Pline l’Ancien cite abondamment Mucien. Trente-deux fragments lui sont directement attribués par la critique moderne[12]. Ils traitent tous de réalités géographiques orientales ou de choses étonnantes (mirabilia) qu’on a pu ou qu’on peut y voir.

Quelle était la nature précise de cet ouvrage perdu ? Deux hypothèses sont proposées.

  • Un ouvrage de mirabilia (thaumasia, thaumata, en grec), recueil de faits insolites ou prodigieux, genre littéraire que les Grecs nommaient ‘paradoxographie’. Ce type de littérature rencontra un grand succès tout au long de l’Antiquité et imprégna souvent d’autres genres, depuis Hérodote déjà. Pline l’Ancien est friand de ce type d’insert dans son encyclopédie.
  • Un récit de voyage ou une relation de son expérience de l’Orient. En effet, ce qui frappe à la lecture des citations rapportées par Pline, c’est la fréquence avec laquelle Mucien affirme avoir été le témoin direct de ce qu’il relate. De plus, l’ensemble ne concerne que des faits et réalités orientaux. La longue carrière de Mucien, qu’elle soit militaire et/ou administrative, se passe essentiellement en Asie. Selon cette hypothèse, sa carrière finie, il aurait publié une relation de ce passé et de ce dont il aurait été témoin dans ses fonctions officielles et les loisirs touristiques qu’elles lui offraient[13].

Bardon [1953] et Syme [1969] se rangent derrière la première hypothèse.

Plus récemment, Caldwell [2015] reprend le dossier et pose la question sans doute décisive[14] : cette accumulation de mirabilia reflète-t-elle réellement l’œuvre de Mucien ou n’est-elle pas plutôt l’indice de l’appétence de Pline pour ce genre de données, qui n’aurait donc retenu que cet aspect, partiel, dans l’œuvre qu’il cite si abondamment ?

L’éditeur de textes anciens[modifier | modifier le code]

Le dialogue des Orateurs de Tacite relate une discussion à laquelle assista l’auteur en sa jeunesse, en 75.

Un passage(§ 37) mentionne qu’à cette date Mucien avait édité 11 livres d’acta et 3 livres de lettres, des écrits anciens du temps de la république[15].

De quoi s’agissait-il ?[16] D’après la suite du texte, ces recueils permettaient de mettre en évidence les qualités oratoires et littéraires des anciens.

Il ne faut donc sans doute pas prendre le mot « acta » au sens technique du terme, les archives du sénat, comptes-rendus de séance, délibérations et senatus consultes, mais plus probablement des discours prononcés que Mucien avait récoltés et qui n’avaient jamais été publiés auparavant.

De même, les recueils de lettres devaient contenir de la correspondance de grands hommes du passé républicain, toujours inédite et conservée dans les archives des grandes familles.

Quel en était l’étendue ? Tout dépend de l’interprétation que l’on donne au verbe « contrahuntur », qui peut signifier aussi bien « abréger » que, de façon neutre, « rassembler ». Au vu du nombre de volumes déjà parus et de l’entreprise manifestement décrite comme en cours, Bardon [1953] penche pour la seconde hypothèse, une édition extensive.

Ce même auteur met en relation cette activité d’édition avec l’idée, en gestation à l’époque, qu’un texte authentique, document d’archive du passé, peut devenir d’un grand intérêt et prendre place dans un ouvrage littéraire, en particulier historique. Quelques dizaines d’années plus tard, le processus est achevé et illustré par Suétone[17].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  • Syme 1958: Ronald Syme, Tacitus, Oxford Clarendon Press, 1958. Lire en ligne.
  • Syme 1969: Ronald Syme, “Pliny the Procurator”, Harvard Studies in Classical Philology, Vol. 73 (1969), pp. 201-236. En ligne sur JStor (après inscription)
  • Syme 1980: Ronald Syme, Some Arval Brethren, Oxford Clarendon Press, 1980
  • Bardon 1953 : Henry Bardon, La littérature latine inconnue: Tome II: L'Époque impériale, Paris, klincksieck, (1953), 2e édition, 2014. Les pages 179 à183 sont consacrées à Mucien.
  • Caldwell 2015: Thomas Francis Caldwell B.A., The Career of Licinius Mucianus, School of Historical and Philosophical Studies - University of Melbourne, 2015 [ORCID: 0000-0001-6164-3382]


  1. Même s’il est probable que Flavius Josèphe majore son intégration dans le cercle proche des Flaviens. Mucien faisait partie du cercle le plus proche, celui des « amici » de l’empereur. Josèphe devait plutôt être un « cliens » et l’empereur son « patronus ». S’il fut gratifié de la citoyenneté romaine par la dynastie (son nom 'Flavius' en atteste), ni lui ni son fils n’ont été élevés dans l’ordre équestre, ce qui eut été le cas s’il avait joui d’une faveur particulière des Flaviens, de Titus en particulier, comme il s’en vante.
  2. Sur la carrière de Pline, voir Syme 1958, p. 75-86
  3. Vieille famille de noblesse plébéienne. Un Licinius Crassus célèbre, par exemple, fut le Triumvir Crassus, collègue de Pompée et de César, tué par les Parthes lors de la bataille de Carrhes en -53.
  4. Tacite, Histoires, I, 10
  5. Tacite, Histoires, II, 5
  6. Ce qui put paraître paradoxal dans le cas de Mucien. En effet, outre l'empereur Galba, Othon avait fait mettre à mort le jeune noble que Galba venait d'adopter comme successeur: Lucius Calpurnius Piso Licinianus. Son nom l'indique: avant d'être un Calpurnius Piso par adoption, ce successeur désigné était un Licinius Crassus, fils de Marcus Licinius Crassus Frugi. C'était donc un apparenté proche, par truchement d'adoption, de Mucien, devenu un Licinius Crassus.
  7. Tacite, Histoires, II, 7
  8. Voir le discours que lui prête Tacite, Histoires, II,76-77. L'information est présente aussi chez Flavius Josèphe, B. J., 5, 43.
  9. Voir Dion Cassius (Epitome, 65, 2). En particulier: "Il pouvait donner des ordres en les signant du nom [de Vespasien]. À cet effet, il portait une bague que Vespasien lui avait envoyée. Il pouvait ainsi apposer le sceau impérial sur les documents qui le requerraient."
  10. Tacite, Histoires, IV, 68.
  11. Tacite, Histoires, IV, 51-52.
  12. Edités par Peter, H.W.G., Historicorum Romanorum reliquiae, vol. 2 (Leipzig: Teubner, 1870), p. 101-107. A noter que Bardon [1953] n’en retient qu’un, sans autre explication.
  13. Caldwell [2015], p. 37 sq, tente une mise en parallèle de la localisation géographiques des citations de Mucien chez Pline avec ce que l'on connait de sa vie et de ses missions.
  14. Caldwell [2015], p. 31
  15. XXXVII. Nescio an venerint in manus vestras haec vetera, quae et in antiquariorum bibliothecis adhuc manent et cum maxime a Muciano contrahuntur, ac iam undecim, ut opinor, Actorum libris et tribus  Epistularum composita et edita sunt. ex his intellegi potest Cn. Pompeium et M. Crassum non viribus modo et armis, sed ingenio quoque et oratione valuisse; Lentulos et Metellos et Lucullos et Curiones et ceteram procerum manum multum in his studiis operae curaeque posuisse... XXXVII. Je ne sais s'il vous est tombé sous la main de ces anciens écrits que l'on trouve encore dans les vieilles bibliothèques, et que Mucien s'occupe maintenant à rassembler (onze livres d'Actes et trois de Lettres sont déjà, si je ne me trompe, recueillis et publiés). On voit par cette lecture que Pompée et Crassus ne durent pas moins leur grandeur aux dons de l'esprit et au talent de parler, qu'à la force et aux armes ; que les Lentulus, les Métellus, les Lucullus, les Curions et toute cette élite des Romains, consacrèrent à l'éloquence beaucoup de travaux et d'études...
  16. Pour une discussion sur cette section, voir Bardan [1953], p. 182-183.
  17. Chez Suétone, ces citations de documents anciens vont jusqu'à la mention d'inscriptions épigraphiques. Vu le grand naufrage de la littérature latine de l'époque, on ne peut affirmer que Suétone soit l'initiateur du procédé.En tout cas, Tacite n'y recourt pas.