Mouvement des entendeurs de voix

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Le Mouvement des entendeurs de voix (en anglais Hearing Voices Movement) est un mouvement fondé sur l'idée d'accepter de vivre avec les phénomènes auditifs hallucinatoires dits communément « entente de voix »[1],[2],[3].

Historique[modifier | modifier le code]

Le mouvement est né aux Pays-Bas en 1987[4] puis des groupes de paroles sont apparus en Grande-Bretagne en 1988[5] avant d'essaimer dans divers pays anglophones (Australie, Canada, États-Unis), puis en Europe.

Principe[modifier | modifier le code]

Normaliser l'entente de voix[modifier | modifier le code]

Il y a dans cette approche un croyance normalisatrice selon laquelle entendre des voix est une partie naturelle de l'expérience humaine. Les voix elles-mêmes ne sont pas considérées comme anormales ou aberrantes, mais plutôt vues comme une réponse significative et interprétable par rapport à des circonstances sociales, émotionnelles ou interpersonnelles. Selon cette perspective, le potentiel de l'entente des voix existe en chacun de nous[6].

La possibilité que des voix soient ressenties dans certaines circonstances chez un individu est confirmée par des études sur les effets de la privation sensorielle, d'événements tels que le deuil, le traumatisme et l'ingestion d'hallucinogènes et par l'acceptation généralisée des voix comme un phénomène normal dans un certain nombre de cultures non occidentales. A cet égard, des études épidémiologiques suggèrent qu'une minorité importante de la population a déjà entendu des voix au moins une fois dans sa vie. L'audition de la voix semble donc être une expérience qui s'étend à la population générale, ce qui suggère que l'opinion dominante dans la société occidentale sur les voix en tant que signes inévitables de troubles psychiatriques doit être réévaluée[6].

Pour les entendeurs de voix, cela est plus constructif et autonomisant que les conceptualisations fondées sur la maladie qui mettent l'accent sur la pathologie et peuvent induire un stigmate, réduire l'estime de soi et mener à mettre l'accent sur l'élimination de l'expérience qui peut être irréaliste, compte tenu de l'efficacité limitée et des effets secondaires dangereux associés aux traitements pharmacologiques actuels[6].

Les diverses explications pour les voix sont à la fois acceptées et valorisées, et le MEV respecte le fait que les gens peuvent s'appuyer sur une gamme d'explications pour donner un sens à leurs voix. Cela est conforme aux croyances culturelles largement répandues au sujet des voix et aux croyances des personnes qui ont une expérience d'entente de voix sans avoir besoin d'aide psychiatrique (voir Vision (religion))[6].

Conformément à ce qui précède, les personnes qui entendent des voix sont encouragées à s'approprier leurs expériences et à les définir elles-mêmes. Les groupes d'écoute offrent souvent un espace sûr pour cette exploration. Pour cette raison, des termes comme hallucinations auditives verbales (HAV) et délires peuvent susciter une résistance parce qu'ils représentent un discours médical qui peut souvent être perçu comme non autonomisant et potentiellement contraire aux explications propres aux individus[6].

Comprendre et résoudre[modifier | modifier le code]

Il est généralement admis que l'entente de voix peut être comprise et interprétée dans le contexte des événements de la vie et des récits interpersonnels. Plus précisément, on rapporte souvent que les voix sont précipitées et maintenues par des événements émotionnels de la vie qui accablent et déresponsabilisent la personne, le contenu, l'identité ou l'apparition de voix correspondant souvent à des questions plus larges de la vie de la personne. Des outils comme le questionnaire de Maastricht sur l'entente de voix peuvent être utilisés pour comprendre, et tenter d'aborder et de résoudre les conflits latents qui peuvent sous-tendre la présence des voix. L'affirmation selon laquelle les voix sont psychologiquement significatives par rapport à la vie de l'auditeur a une longue histoire à la fois en psychiatrie, en psychologie et en philosophie, et a été soutenue par des auteurs tels que Pinel, Bleuler, Jaspers et Laing[6].

Un processus d'acceptation des voix est généralement considéré comme plus utile qu'une tentative de les supprimer ou de les éliminer. Cela implique d'accepter les voix comme une expérience réelle, ainsi que la réalité subjective de la personne qui entend les voix et de reconnaître que les voix sont quelque chose que celle-ci peut, avec du soutien, gérer avec succès. La valorisation active des voix (par exemple en tant qu'expériences émotionnelles significatives) dépasse l'acceptation de base et peut être contre-intuitive lorsqu'une personne entend des voix pénibles ou dominantes. A cet égard, Romme et Escher proposent que les voix sont « à la fois le problème et la solution » : une agression contre l'identité de la personne, mais aussi une tentative de la préserver en articulant et en manifestant la douleur émotionnelle. Le « décodage » des conflits et des problèmes de vie représentés par les voix est souvent possible même lorsque les personnes ont reçu un diagnostic de maladie mentale complexe et chronique. Cependant, conformément à la diversité des opinions valorisées par la MEV, si les personnes qui entendent les voix choisissent de prendre des médicaments antipsychotiques pour gérer ou éradiquer les voix, cela est respecté. De même, beaucoup de personnes trouvent que les médicaments sont utiles pour réduire l'intensité émotionnelle ou favoriser le sommeil[6].

Le soutien par les pairs (voir pair-aidance) est considéré comme un moyen efficace d'aider les gens à donner un sens à leur voix et à y faire face. Les groupes de soutien mutuel ont de nombreux liens avec le MEV. Les forums de soutien en ligne sont une caractéristique de plus en plus courante, et le rôle individuel des pairs est aussi parfois utilisé comme un moyen de promouvoir le changement[6].

Recherches[modifier | modifier le code]

Cette approche a suscité les travaux de psychiatres et de psychologues, notamment du psychiatre néerlandais Marius Romme[7]. En 1989, aidé de son assistante Sandra Escher, il a enquêté, par le biais d'interviews, sur le phénomène de la perception de voix. Ils ont interrogé des milliers d'entendeurs de voix, tant ceux ayant un handicap social et émotionnel lourd que ceux ayant une bonne intégration sociale et professionnelle sans avoir jamais eu recours aux services de santé mentale. Ils disent avoir observé un lien entre les voix (même positives) et les expériences traumatiques. Ils ont conclu que ceux qui « géraient leurs voix » utilisaient des compétences particulières auxquelles les autres, ceux pour qui elles représentaient un problème, n'avaient pas accès, notamment une explication socio-culturelle cohérente pour les voix (explication en rapport avec leur culture d'origine), la communication avec elles, des connexions sociales importantes, la capacité d'établir des limites pour les voix (dans le temps surtout) et la possibilité de se confronter à ces traumatismes personnels. Marius Romme a continué à travailler sur le sujet de l'entente de voix pendant plusieurs années.

Les recherches en psychiatrie et psychologie existent essentiellement dans les pays anglophones[8]. À l'Université de Durham en Grande-Bretagne, il existe un laboratoire de recherche dédié à cette question[9].

En France, les psychologues cliniciens Sarah Chiche[10] ou Yann Derobert[11] écrivent et travaillent sur la base des concepts du voice hearing movement.

Le Réseau français sur l'entente de voix (REV France) s’inscrit dans le Mouvement international sur l’entente de voix qui est représenté par une vingtaine de réseaux nationaux de par le monde[12].

Cette approche s'étend aujourd'hui à d'autres « phénomènes » comme les visions ou les sensations corporelles inexpliquées[13].

France[modifier | modifier le code]

L'entendeur de voix Vincent Demassiet, originaire de Lille, ,après s'être rendu au Centre Collaborateur de l'Organisation Mondiale de la Santé de Lille et rencontré l'auteur britannique Ron Coleman, il a appris à parler de ses voix dans un contexte non médical ainsi que des stratégies afin de répondre à ce phénomène dans la vie quotidienne[14].

Les groupes d'entendeurs de voix qu'il a contribué à créer avec le REV France lui apportent le sentiment qu'il possède des « alliés en psychiatrie », et il est de manière générale en faveur d'une expérience croisée en psychiatrie, entre usagers et professionnels[14].

D'autres entendeurs de voix jugent que ce phénomène n'est pas intrinsèquement associé à la pathologie mentale, évoquant le chiffre de 13% de la population qui entendrait des voix à un moment ou à un autre de la vie[15].

Pour Charles Bonsack, médecin-chef au département de psychiatrie du CHUV, cela peut advenir dans un cerveau « parfaitement sain »[15].

Le fait qu'une majorité de personnes schizophrènes entende des voix serait dû à une sensibilité supérieure des gens atteints de schizophrénie. Pour certaines personnes, il n’est pas juste de parler d’hallucinations, mais d'une intériorité ou d'un sentiment[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Entendre des voix, une recherche évaluative sur les effets d'un groupe de formation et de soutien » [PDF], sur theses.ulaval.ca (consulté le 18 mai 2013).
  2. « À bon entendeur ! – Vers une autogestion de la santé mentale ? », sur France culture, première partie, émission sur les docks de France Culture.
  3. « À bon entendeur ! – Vers une autogestion de la santé mentale ? », sur France culture, deuxième partie, émission sur les docks.
  4. (en) « World Hearing Voices Congress Report », sur Intervoice : « The Hearing Voices movement began in 1987. ».
  5. (en) Site du Hearing Voices Network.
  6. a b c d e f g et h Dirk Corstens, Eleanor Longden, Simon McCarthy-Jones et Rachel Waddingham, « Emerging Perspectives From the Hearing Voices Movement: Implications for Research and Practice », Schizophrenia Bulletin, vol. 40, no Suppl 4,‎ , S285–S294 (ISSN 0586-7614, PMID 24936088, PMCID 4141309, DOI 10.1093/schbul/sbu007, lire en ligne, consulté le 9 janvier 2020)
  7. (en) M.A.J. Romme, A. Honig, O. Noorthoorn, Sandra Escher, A.D.M.A.C., «Coping with voices: an emancipatory approach», British Journal of Psychiatry 1991;161:99-103. Consulté le 18 mai 2013.
  8. « Entendre des voix : nouvelles voies ouvrant sur la pratique et la recherche », sur erudit.org (consulté le 18 mai 2013).
  9. (en) « You live with these voices in your head], Laboratoire interdisciplinaire sur la perception de voix de l'université de Durham », université de Durham (consulté le 18 mai 2013).
  10. Sarah Chiche, article sur le mouvement des entendeurs de voix - attention, article payant aux non abonnés !.
  11. Yann Derobert, [1], publication de l’Établissement public de santé mentale Lille-Métropole, à la page 9.
  12. Catherine Mary, Les patients, ces experts, Le Monde, 12 septembre 2016.
  13. (en) Julie Downs, Starting and Supporting Voices Groups: A Guide to setting up and running support groups for people who hear voices, see visions or experience tactile or other sensations, Hearing Voices Network, Manchester, Angleterre, et Coping with Voices And Visions, A guide to helping people who Experience hearing voices, seeing visions, tactile or other Sensations, même éditeur.
  14. a et b Marie-Anne Divet, « Vincent Demassiet a dompté ces voix qui le rendaient fou », sur Histoires Ordinaires parle des anonymes, des invisibles, qui étonnent (consulté le 3 janvier 2020)
  15. a b et c Chloé Banerjee-Din, « Entendre des voix n’est pas aussi fou que l’on croit », 24Heures,‎ (ISSN 1424-4039, lire en ligne, consulté le 14 février 2020)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Livres[modifier | modifier le code]

  • (en) Paul Baker, The Voice Inside - A practical guide to coping with hearing voices, 1999
  • Paul Baker, Entendre des voix, Guide pratique traduit par le professeur François Ferrero et Jérôme Favrod, Éditions Association Écrivains, Poètes & Cie, Genève, 2000, (ISBN 2-88462-038-9)
  • Marius Romme et Sandra Escher, Accepter les voix, Traduit par Émilie Montpas, Éditions Claude Bussières, 2012
  • Brigitte Soucy et Myreille St-Onge, Mieux vivre avec les voix, Éditions Claude Bussières, 2012

Articles de revues[modifier | modifier le code]

Ouvrages collectifs[modifier | modifier le code]

Mémoires universitaires[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]