Charte de Biderman de la torture psychologique

Le tableau de la coercition de Biderman désigne un dispositif analytique élaboré en 1957 par le sociologue américain Albert Biderman afin de décrire les principaux procédés de contrainte psychologique employés par des interrogateurs communistes chinois et nord-coréens à l’encontre de prisonniers de guerre américains durant la guerre de Corée. Présenté sous la forme d’un tableau synthétique, ce dispositif identifie huit leviers généraux de coercition visant à affaiblir les capacités de résistance d’un individu et à obtenir sa soumission, sans recourir nécessairement à la violence physique.
Bien que conçu dans un contexte militaire et historique précis, le tableau de Biderman a ultérieurement été mobilisé comme outil d’analyse transcontextuel pour décrire des pratiques de domination psychologique observées dans d’autres cadres institutionnels ou relationnels. Plusieurs organisations et chercheurs ont ainsi souligné que les procédés qu’il met en évidence peuvent, selon les circonstances, relever juridiquement de la torture ou contribuer, sur le plan relationnel, à l’installation d’une emprise durable[1].
Origine
[modifier | modifier le code]Albert Biderman, sociologue et spécialiste des sciences sociales au sein de l’US Air Force, fut chargé, au milieu des années 1950, d’analyser les raisons pour lesquelles un nombre significatif de prisonniers de guerre américains capturés durant la guerre de Corée avaient coopéré avec leurs interrogateurs communistes, parfois jusqu’à formuler des aveux manifestement faux ou des déclarations de propagande.
À partir d’entretiens approfondis menés avec des prisonniers rapatriés aux États-Unis, Biderman mit en évidence un ensemble de procédés de contrainte psychologique récurrents, indépendants de la violence physique directe. Il identifia trois composantes fondamentales de ces procédés : la dépendance, la débilité et la terreur, qu’il considérait comme les conditions principales de la soumission obtenue par coercition[2].
Ces analyses furent synthétisées dans un tableau publié pour la première fois en 1957 dans l’article intitulé Communist Attempts to Elicit False Confessions From Air Force Prisoners of War, paru dans le Bulletin of the New York Academy of Medicine (« Bulletin de l’académie de médecine de New York »). L’article proposait une description systématique des méthodes de coercition psychologique employées pour contraindre des individus à livrer des renseignements ou à produire de faux aveux, sans assimiler ces pratiques à des sévices physiques au sens strict[3],[2].
Dans le même numéro du Bulletin, le psychiatre Robert Jay Lifton publia des travaux fondés sur des enquêtes analogues portant sur les pratiques d’endoctrinement et d’interrogatoire mises en œuvre par les autorités communistes chinoises. Il introduisit à cette occasion l’expression « réforme de la pensée » (thought reform), ultérieurement popularisée sous l’appellation de lavage de cerveau, pour désigner ces procédés de transformation contrainte des attitudes et des croyances[4].
Méthodes de coercition
[modifier | modifier le code]Le tableau comprend les méthodes de coercition suivantes[3],[5] :
- isoler la victime : priver la personne des soutiens et liens sociaux qui lui donneraient la capacité de résister. Développer chez la victime une inquiétude intense à propos d’elle-même. Rendre la victime dépendante de l’autorité ;
- monopoliser la perception : fixer l’attention de la victime sur une situation difficile et urgente, forcer son introspection. Éliminer les informations pouvant contredire celles de l’autorité. Punir toutes les actions d'insoumission ;
- induire l'épuisement : affaiblir la volonté de résistance, qu'elle soit physique ou mentale ;
- présenter des menaces : cultiver l’anxiété, le stress et le désespoir ;
- montrer des indulgences occasionnelles : procurer une motivation à respecter les ordres, à obéir, et à se soumettre. Empêcher également ainsi l’accoutumance aux privations imposées ;
- démontrer la toute-puissance du pouvoir : suggérer l’inutilité et la futilité de la résistance à l'autorité ;
- dégrader la victime : faire apparaître le prix de sa résistance comme plus dommageable que sa capitulation pour l’estime de soi. Réduire la victime au niveau de la survie animale ;
- exiger des actions stupides et insensées : développer les habitudes de soumission à l'autorité, même pour des ordres totalement stupides, inutiles et infondés. Briser le libre arbitre et les capacités de jugement de la victime.
Utilisations ultérieures
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Dans un rapport de 1973 sur la torture, Amnesty International a déclaré que le tableau de la coercition de Biderman contenait les « outils universels de la torture et de la coercition »[3].
En 2002, des entraîneurs militaires américains ont offert un cours de formation complet aux interrogateurs du camp de détention de Guantanamo Bay sur la base du tableau de Biderman. Des documents révélés aux enquêteurs du Congrès Américain en 2008 ont révélé les méthodes d'interrogatoire dans le camp. The New York Times a été le premier grand journal à reconnaître que les méthodes étaient presque textuellement celles contenues dans le graphique de Biderman.
La charte de Biderman a également été appliquée à la violence familiale, beaucoup d'analystes notant que les méthodes psychologiques utilisées par les partenaires violents sont presque identiques à celles du tableau[1].
Liens externes
[modifier | modifier le code]Références
[modifier | modifier le code]- 1 2 (en) « ‘It’s like you go to abuse school’: how domestic violence always follows the same script », The Guardian, (consulté le ).
- 1 2 Siems, « Document a Day: Old Torture Made New » [archive], American Civil Liberties Union, (consulté le )
- 1 2 3 (en) « Military Training Materials », The Center for the Study of Human Rights in the Americas, sur University of California at Davis
- ↑ (en-US) Scott Shane, « China inspired interrogations at Guantánamo », The New York Times, (ISSN 0362-4331, lire en ligne, consulté le )
- ↑ [COMMUNIST ATTEMPTS TO ELICIT FALSE CONFESSIONS FROM AIR FORCE PRISONERS OF WNAR https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1806204/pdf/bullnyacadmed00378-0046.pdf]