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Black War

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Black War
Description de cette image, également commentée ci-après
Proclamation illustrée émise par les autorités coloniales (en)
Informations générales
Date 1825-1832
Lieu Tasmanie
Issue Victoire britannique, dépossession des Aborigènes de Tasmanie de leur territoire, déportation des survivants dans l'Établissement aborigène de Wybalenna
Belligérants
Empire britannique Aborigènes de Tasmanie
Commandants
George Arthur, George Augustus Robinson Kikatapula (en), Mannalargenna, Montpelliatta (en), Tarenorerer, Tongerlongeter (en)
Pertes
201 morts 878 morts [1]

Black War, la Guerre noire est un conflit violent entre les colons britanniques et les Aborigènes de Tasmanie, du milieu des années 1820 à 1832, qui entraîne la quasi-disparition de la population autochtone. Plus d'un millier de victimes sont recensées, environ 900 aborigènes et 200 colons britanniques.

Lors de l'établissement en 1803 d'une colonie pénitentiaire en Tasmanie (alors appelée Terre de Van Diemen), la population aborigène est estimée à 3 000–7 000 personnes. Elle est réduite à environ 200 à la fin de la guerre.

Jusqu'aux années 1820, la violence n'est que sporadique et souvent due à l'enlèvement de femmes et d'enfants aborigènes par les colons. Le conflit s'intensifie à partir de 1824 lorsque des guerriers aborigènes résistent à l'expansion rapide des établissements agricoles sur leurs terres ancestrales. En 1828, les Britanniques proclament la loi martiale et, en 1830, tentent sans succès de chasser les Aborigènes des districts colonisés, lors d'une opération militaire appelée Ligne Noire. Au cours d'une série de « missions amicales » menées en 1830 et 1831, George Augustus Robinson obtient la reddition des derniers combattants.

La loi martiale est levée en janvier 1832 et les Aborigènes survivants sont déplacés hors de la Tasmanie continentale et relégués dans l'établissement de Wybalenna sur l'île Flinders. Les maladies infectieuses et un faible taux de natalité réduisent la population aborigène de Wybalenna à 47 personnes lors de sa fermeture en 1847.

Si l'interprétation historiographique du conflit a varié, le consensus au début du XXIe siècle tend vers une qualification de génocide.

Prémisses du conflit

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Bien que la chasse commerciale aux phoques en Terre de Van Diemen commence à la fin de 1798, la première présence européenne significative sur l'île date de septembre 1803, avec l'établissement d'un petit poste militaire britannique à Risdon Cove, au bord de la rivière Derwent près de l'actuelle Hobart, sur le territoire d'un clan de la Oyster Bay nation[2].

Au cours des mois suivants, plusieurs affrontements se produisent avec des clans aborigènes, des coups de feu sont tirés et un jeune garçon aborigène enlevé. David Collins, premier lieutenant-gouverneur de la colonie, arrive en 1804 muni de directives de Londres stipulant que tout acte de violence contre les Aborigènes serait puni. Mais il ne les officialise pas, maintenant un cadre juridique flou[3].

Le 3 mai 1804, des soldats, des colons et des bagnards de Risdon Cove ouvrent le feu avec fusils et canon sur un groupe de quelques centaines d'Aborigènes, hommes, femmes et enfants, à la poursuite de kangourous, les considérant comme hostiles[4]. D'après les témoins, entre trois et cinquante Aborigènes périssent[5]. L'historien James Bonwick (en), qui étudie l'événement en détail, apprend que l'officier en charge « avait la vue double ce matin-là à cause d'une surdose de rhum » et que « les coups de feu étaient motivés par un désir brutal de voir les Noirs fuir[6]. »

Seuls trois affrontements hostiles sont recensés officiellement au nord de l'île avant 1819, bien que l'explorateur John Oxley déclare en 1810 que des bagnards infligent de « nombreuses cruautés atroces » aux Aborigènes, ce qui provoque en retour des attaques contre des chasseurs blancs isolés. Cette analyse est confirmée par le gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud Lachlan Macquarie qui, au retour d'une mission d'inspection en 1814, regrette que « les premières attaques personnelles étaient le fait des colons et de leurs domestiques[7]. »

Les colonies de Tasmanie se développent lentement jusqu'en 1815, mais les conflits avec les Aborigènes s'intensifient, principalement en raison de meurtres sporadiques, de la chasse pratiquée par les colons et de l'enlèvement d'enfants aborigènes pour en faire des domestiques[8]. Ainsi, en mars 1819, la tribu d'Oyster Bay tue un nommé John Kemp à l'aide de lances. La presse relate la cause de l'incident en ces termes : « lIl est de notoriété publique que, quelque temps avant la mort de Kemp, un indigène a été abattu dans les bois par des éleveurs à l'est, et que les femmes de cette région ont également été privées de leurs enfants[9]. »

La colonisation s'intensifie entre 1820 et 1830. On ne compte que 5 400 Européens en Tasmanie en 1820 ; dix ans plus tard, ils sont plus de 24 000. Durant cette même période, de vastes étendues de terres – plus de 800 000 hectares – sont concédées, et en 1830, plus de 20 000 hectares sont en culture. Le cheptel ovin passe de 180 000 à plus de 680 000 têtes, et celui de bovins à plus de 100 000. La plus forte expansion se produit le long des vallées fluviales au nord de Hobart et au sud de Launceston. Les deux vagues de colonisation se rejoignent dans les Midlands, région où les brûlis aborigènes ont créé des paysages aussi attrayants pour les éleveurs que pour les chasseurs. Cette zone inclut des terres traditionnelles de plusieurs nations aborigènes, mais le déplacement des colons du nord au sud perturbe les voies de passage traditionnelles et les migrations saisonnières d'est en ouest, de la côte au Plateau central[10]. Comme le résume James Bonwick (en), « Ils ne voulaient pas, ne pouvaient pas, être réduits en esclavage. Ils ne voulaient pas, ne pouvaient pas, s'assimiler aux coutumes des envahisseurs sur leurs terres[11]. »

Les incidents sont devenus légion. En 1815, après la destruction de 930 moutons, un détachement du 48e régiment abat 22 Aborigènes[12]. Quand un missionnaire visite Hobart en 1819 et s'étonne de ne pas voir d'Aborigènes, il s'entend répondre qu'ils sont tués dès qu'ils sont aperçus[13]. En 1824, deux Aborigènes capturés sont accusés de meurtre et pendus[14]. Le contexte ne leur est pas favorable : l'homme politique australien William Wentworth considère qu'ils sont « encore plus barbares et sauvages que ceux de Nouvelle-Galles du Sud », le voyageur écossais James Dixon qu'ils sont « au plus bas niveau de l'humanité » et les colons — jamais poursuivis en justice —les comparent à des orang-outans[15].

Déclaration de guerre

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Tribus aborigènes
Répartion des tribus aborigènes

En mai 1824, George Arthur prend le poste de gouverneur de Tasmanie, qu'il conserve pendant 12 ans. Il arrive du Honduras avec une réputation de rigueur et d'opposition déclarée à l'esclavage. Sa tâche est à la fois de gérer une colonie pénale et de permettre à la colonisation de se développer. Il ne considère pas les Aborigènes comme des « sauvages », mais est persuadé qu'il est possible de les civiliser en les christianisant[14]. Arthur publie une première proclamation le 23 juin 1824, rappelant que « les indigènes de cette île étant sous la protection des mêmes lois que celles qui protègent les colons, toute violation de ces lois, à l’encontre des personnes ou des biens des indigènes, sera punie de la même manière que si elle était commise à l’encontre de la personne ou des biens de tout autre. » Mais les Aborigènes comprennent mal ces droits et n'y croient pas. Les Européens ignorent les ordres, car tous savent que le témoignage des autochtones n'a aucune valeur devant un tribunal et sont tout aussi convaincus qu'aucun témoignage anglais ne sera présenté en faveur des Aborigènes[16].

À l'époque, l'attention principale du gouvernement est focalisée sur la violence et le pillage des bandes de brigands, si importants en 1825 que les colons abandonnent leurs propriétés isolées pour se réfugier dans les deux villes principales. Arthur, craignant que les ravages des bandits armés ne menacent l'avenir de la colonie, en fait sa priorité et réussit à régler le problème en 1826[17]. Cependant, les violences continuent : 16 Aborigènes sont tués en décembre 1825[12], trois colons à l'automne 1826 et deux Aborigènes sont pendus. Le journal Colonial Times préconise alors le déplacement de tous les Aborigènes des districts colonisés vers une île du détroit de Bass[18].

Arthur adopte une autre approche et proclame le 29 novembre 1826 que « Son Excellence s'est toujours efforcée d'inculquer un esprit de tolérance envers les Aborigènes, dans l'espoir que la confiance et la cordialité puissent s'installer et contribuer à leur amélioration et à la sécurité des Colons ; mais c'est avec un profond regret qu'il constate un résultat si contraire à ses espoirs et à ses attentes. Il subsiste cependant l’impression que ces sauvages sont incités à commettre des atrocités par un ou plusieurs chefs. La capture de ces individus devient donc un objectif de la plus haute importance[19]. » Il augmente en conséquence le nombre de policiers et établit des postes militaires à l'intérieur des districts colonisés. Il s'agit d'une forme de déclaration de guerre devant amener les Aborigènes à se rendre, mais ceux-ci répondent par des tactiques de guérilla[20].

Intensification des combats

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Pendant l'été austral 1826-1827, les clans de Big River, Oyster Bay et North Midlands ne cachent pas leur intention de chasser les bergers et leurs troupeaux de leurs territoires historiques de chasse. Leur présence les prive de ressources alimentaires, et les pousse à attaquer les fermes isolées, à la recherche de nourriture[21].

Représentation par Samuel Thomas Gill d'un raid punitif nocturne sur un camp aborigène
Représentation par Samuel Thomas Gill d'un raid punitif nocturne sur un camp aborigène

L'ampleur exacte des combats et le nombre de victimes est difficile à évaluer précisément. Tous les incidents ne sont pas rapportés, et quand ils le sont, ils omettent souvent de citer le nombre de victimes aborigènes. Ainsi, le 9 décembre 1826, un groupe d'indigènes est aperçu près de Pittwater. Le constable du district et quatre soldats se lancent à leur poursuite et en capturent dix, dont leur chef, Kickerterpoller. L'incident est relaté ainsi dans deux journaux de Hobart une semaine plus tard, mais en mars 1830, le constable d'alors déclare qu'en fait 14 indigènes avaient également été tués lors de cet incident[12].

Les circonstances exactes des combats sont souvent dissimulées. Les représailles qui suivent le meurtre en avril 1827 de deux bergers près de Campbell Town sont rapportées dans la presse comme une embuscade en plein jour tendue par un groupe important d'Aborigènes armés de lances et de pierres, forçant le petit détachement britannique à riposter en état de légitime défense, en blessant quelques-uns avant que les autres ne prennent la fuite. Cependant, des preuves ultérieures ont démontré qu'il s'agissait en réalité d'une attaque planifiée contre un campement aborigène sans défense, au cours de laquelle jusqu'à quarante Aborigènes, hommes, femmes et enfants, sont tués[22]. En juillet 1827, le Colonial Times relate un incident pendant lequel soixante indigènes auraient été tués, alors que la version officielle était d'un seul blessé[23]. Entre le 1er septembre 1827 et le 30 mars 1828, au moins 70 attaques aborigènes sont signalées, faisant 20 morts parmi les colons, sans que le nombre d'Aborigènes tués soit connu[24].

Proclamation de démarcation

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Le 19 avril 1828 est publiée une proclamation qui divise l'île en deux parties, l'une — les zones fertiles —réservée aux européens, l'autre — les zones sauvages, montagneuses et marécageuses de l'ouest et du nord-est — concédée aux Aborigènes. Comme le fait remarquer Bonwick, « Le texte est parfaitement légal, car son auteur n'est autre que le procureur général. En tant que sujets britanniques, ils sont présumés bien connaître les formes du droit britannique. Il est vrai que la Proclamation est écrite pour ceux qui ne savent jamais lire et rédigée dans une langue et une nomenclature géographique qui leur sont étrangères[25]. »

Du 22 aout au 29 octobre 1828, sont recensées 37 attaques aborigènes, faisant 15 morts parmi les colons[26].

Loi martiale

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Sous la pression des colons et de la presse (le Colonial Advocate se demande « comment les fils du plus grand empire du monde pourraient céder devant une horde de sauvages après avoir repoussé avec succès les armées disciplinées de toute la France[27] »), Arthur proclame la loi martiale le 1er novembre 1828. Les Aborigènes sont à présent considérés comme des ennemis du roi, en état de guerre contre lui. Les militaires peuvent appréhender ou tirer sur tout Aborigène qui leur résisterait dans la zone réservée aux Européens[28]. Un décret ultérieur offre une récompense de cinq livres pour la capture d’un adulte aborigène et de deux livres pour un enfant[29].

Des affiches sont apposées dans le bush[30] : « [Elles] étaient ornés de représentations saisissantes de Noirs pendus pour le meurtre de Blancs, et de Blancs pendus pour le massacre de Noirs. On y voyait les soldats en uniformes rouges, le cou raide et la baïonnette au canon. On y voyait les victimes abattues, avec des traits de vermillon saisissants imitant le cours du sang. On y voyait le grand chef, le gouverneur, coiffé d’une plume. On y voyait une femme blanche allaitant un enfant noir, et une femme noire un enfant blanc, symbolisant ainsi les bienfaits de la paix[31]. »

Les combats se poursuivent et, en mars 1829, la presse rapporte que soixante Aborigènes et quinze colons ont été tués dans les quatre mois précédents[32]. Le chef Eumarrah (en) est capturé, mis en prison pendant un an avant d'être forcé de servir comme guide aux groupes itinérants envoyés à la recherche de ses congénères[33]. À l'hiver 1829, toute la partie sud des districts colonisés est une zone de guerre. Les membres de la tribu d'Oyster Bay ne cachent pas leur objectif : se procurer de la nourriture et forcer les colons à quitter leurs zones de chasse. Le journaliste Gilbert Robertson (en), qui participe pourtant à la poursuite des aborigènes, résume le conflit : « Ils considèrent chaque préjudice qu'ils peuvent infliger aux hommes blancs comme un devoir et un acte patriotique, et, quelle que soit la crainte qu'ils éprouvent face aux châtiments que leurs lois leur infligent, ils considèrent les victimes de ces châtiments comme des martyrs de leur patrie, ayant une conception de leurs droits naturels qui étonnerait la plupart de nos dirigeants européens[34]. » Entre août et décembre 1829, 19 colons sont tués[35] et Arthur doit reconnaître que « cette race, aussi barbare soit-elle, n'est en aucun cas aussi dépourvue d'intelligence qu'on l'a supposé jusqu'ici[36]. » Il établit un Comité Aborigène, présidé par l'évêque d'Australie William Grant Broughton (en), chargé de lui faire des recommandations quant à la poursuite des opérations[37]. Le Comité considère que les Aborigènes « ont perdu le sens de la supériorité des hommes blancs » et qu'en conséquence il est nécessaire d'intensifier les opérations militaires[38].

Image externe
Plan de marche de la Ligne Noire

Le 9 septembre 1830, Arthur proclame la levée en masse afin de mettre en place, à partir du 7 octobre, une chaîne humaine destinée à chasser devant elle les Aborigènes présents dans les districts colonisés, de manière à les repousser jusqu'à la péninsule de Tasman, qui serait transformée en réserve[39].

La Ligne Noire, s'étendant sur 190 kilomètres, est composée de 2 200 soldats, bagnards et volontaires d'abord enthousiastes, puis gênés par le terrain difficile et la pluie incessante. L'opération dure jusqu'au 26 novembre[40],[41], mais n'aboutit à rien, les aborigènes, forts de leur connaissance du terrain, ayant pu facilement se soustraire à la poursuite. « Toutes les précautions furent prises pour empêcher toute fuite. Le rivage était surveillé de près. L'isthme fut franchi, la péninsule pénétrée, les recherches entreprises, mais en vain ! Pas un seul Noir ![42] ».

L'opération coûte plus de 30 000 livres, soit près de la moitié du budget annuel de la colonie[43], en équipement (900 mousquets, 2000 paires de chaussures, 640 pantalons) et en nourriture (900 g de farine, 680 g de viande, 85 g de sucre et 15 g de thé par jour et par personne[44])

Même si son bilan est maigre, la démonstration de force a conduit les Aborigènes à se diviser en tout petits groupes, à la recherche désespérée de nourriture[45]. Les survivants de la guerre sont devenus si peu nombreux qu'ils commencent à se rendre à partir de décembre[46]. La loi martiale est levée en janvier 1832[47].

Missions de conciliation

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Dès mars 1829, le gouverneur Arthur confie à George Augustus Robinson la mission d'obtenir la reddition du plus grand nombre d'Aborigènes possible. Il s'agit d'obéir aux ordres du Secrétaire d'État aux colonies, George Murray, qui considérait que leur extermination totale « laisserait une tache indélébile sur la réputation de l'empire britannique[48]. »

Robinson en mission de conciliation. Illustration de Benjamin Duterrau pour l'ouvrage de James Bonwick, The Last of the Tasmanians
Robinson en mission de conciliation. Illustration de Benjamin Duterrau pour l'ouvrage de James Bonwick, The Last of the Tasmanians

Robinson considère que seules la "civilisation" et la christianisation des Aborigènes peut leur assurer un avenir, mais se heurte souvent à l'obstruction des colons, des fermiers, et de certains fonctionnaires.

« J’estimais que les indigènes de la Terre de Van Diemen étaient rationnels ; si je parvenais à les amener à écouter la raison et à les persuader que les Européens ne souhaitaient qu’améliorer leur condition, ils pourraient se civiliser et devenir des membres utiles de la société, au lieu d’être ces êtres sanguinaires et féroces que l’on décrivait. Tel fut le principe sur lequel j’ai fondé mon plan[49]. »

Robinson commence par persuader le peuple Nuenonne, comprenant Wurati et Truganini, d'accepter son regroupement à l'île Bruny. L'expérience est un échec, les rations alimentaires britanniques fournies, et les maladies contractées au contact des anglais dans des huttes insalubres entrainant un taux de mortalité qui pousse les Aborigènes à se disperser à nouveau[50].

Accompagné de guides indigènes, Robinson effectue plusieurs expéditions : dans l'ouest quasiment inexploré de février à septembre 1830 ; dans les régions du nord-est en octobre-novembre 1830 puis en août 1831 et à nouveau en novembre-décembre 1831. Il réussit à obtenir la reddition de quasiment tous les Aborigènes de ces régions, dont Mannalargenna[51]. Ceux-ci sont transférés d'abord dans l'Île du Cap Barren, puis vers l'île Flinders, où est ouvert en 1833 l'Établissement aborigène de Wybalenna, transféré en octobre 1847 à Oyster Cove. À ce moment-là, sur les 200 internés, il en reste 47, douze hommes, vingt-deux femmes et dix enfants[52].

Les derniers Aborigènes à se rendre sont ceux habitant le nord-ouest de l'île de Tasmanie, cette fois-ci plus par la force que par la persuasion. D'abord détenus sur l'île Hunter, ils sont ensuite également déportés sur l'île Flinders[53].

En février 1835, Robinson indique au Secrétaire colonial que tous les Aborigènes de Tasmanie ont été capturés. Il considère que son action a empêché leur extermination[54].

Ses contemporains attribuent le succès, extraordinaire et inattendu, de la mission aux pouvoirs uniques, voire magiques, que possédait Robinson. Même le gouverneur Arthur, en est convaincu, affirmant à ses supérieurs à Londres que les Aborigènes avaient été « d'une manière ou d'une autre conditionnés à le vénérer.[55] » Pour l'historien Henry Reynolds, « l'homme blanc avait imposé sa volonté à ces prétendus sauvages influençables, qui ne se rendaient pas compte qu'ils étaient victimes d'une manipulation incessante visant à les amener à agir contre leurs propres intérêts[56]. »

Lyndall Ryan (en), en compilant les chiffres parus dans la presse de l'époque et les rapports de police ou les témoignages directs, arrive à une estimation d'un millier de morts, avec un ratio moyen de 4 :1.

Phase de la guerre Aborigènes tués Colons tués Total
Novembre 1823—Novembre 1826 80 40 120
Décembre 1826 – Octobre 1828 408 61 469
Novembre 1828—janvier 1832 (loi martiale) 350 90 440
Février 1832—août 1834 40 10 50
Total
878
201
1079
Source : Ryan 2012, p. 143

Le bilan global est sans doute bien plus lourd, puisque les estimations de la population au moment de l'arrivée des premiers colons convergent autour de 5 000 personnes[57], et que seuls 200 d'entre elles ont été transportées à l'île Flinders.

Historiographie

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L'interprétation des événements a varié au cours du temps. Henry Melville (en), arrivé en Tasmanie en 1827, n'hésite pas à affirmer que les Aborigènes ont été « massacrés sans pitié. » Cette opinion est acceptée du bout des lèvres par John West (en), journaliste et pasteur arrivé en 1839. En 1870, l'historien et pédagogue James Bonwick (en) publie The Last of the Tasmanians. Après avoir recueilli de nombreux témoignages, il relate les circonstances précises de 16 massacres ayant conduit à la mort d'au moins 300 indigènes.

À l'inverse, James Erskine Calder (en), géomètre en chef de la colonie depuis 1829 et soucieux de rétablir sa réputation, publie en 1875 Some Accounts of the War, qui se fonde uniquement sur les compte-rendus écrits parvenus aux autorités. Il en tire la conclusion que la guerre, même longue, n'a été qu'une « petite affaire » pendant laquelle sont morts au moins cinq fois plus de colons que d'Aborigènes. Il attribue la quasi-disparition de ces derniers à des guerres tribales et à des maladies, certes peut-être introduites par les Européens, mais qu'ils ont refusé de soigner.

Cette arrangeante explication n'est contestée qu'en 1948, quand Clive Turnbull (en), qui a été correspondant de guerre en Asie et en Europe, publie Black War: The Extermination of the Tasmanian Aborigines. Après des recherches dans les journaux de l'époque et dans les archives officielles, et malgré l'absence de preuves incontestables, il établit un lien entre le massacre des juifs par les nazis et celui des Aborigènes par les Anglais.

Quand, en 1969 Brian Plomley (en), alors le plus renommé des historiens australiens, remet en cause les conclusions de Turnbull et la validité des sources de Bonwick, et considère que « les attaques gratuites et les mauvais traitements infligés par les colons se sont limités à quelques individus », son interprétation, réitérée en 1992, est largement acceptée. Keith Windschuttle (en) abonde dans ce sens dans son ouvrage The Fabrication of Aboriginal History[58], publié en 2002. Il avance que deux fois plus de colons ont été tués que d'Aborigènes, et que des colons britanniques ne pouvaient se livrer à de tels massacres.

Au lieu de clore une fois pour toutes le débat, cet ouvrage le relance[59],[60]. Ses sources, méthodes et conclusions sont remises en cause par la quasi-totalité des historiens contemporains qui, à l'inverse, s'interrogent sur la qualification de génocide[61].

Les termes Black War / Guerre noire et Black Line / Ligne noire ont été forgés par Henry Melville[62]. Lyndall Ryan (en) propose que ce conflit soit plutôt désigné sous le nom de Guerre de Tasmanie. Elle plaide également pour la création d’un mémorial public en hommage aux morts des deux camps[63]. Son confrère Henry Reynolds abonde : « On reconnaît rarement le patriotisme des Aborigènes et l'on est encore moins enclin à célébrer leur héroïsme. Plus fondamentale encore est l'incapacité à reconnaître le conflit de 1824-1831 comme une guerre. Cela aurait moins d'importance si l'Australie ne consacrait pas autant d'efforts à la commémoration des guerres, un impératif qui s'est intensifié ces dernières années[64]. »

Bibliographie

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  • (en) Nicholas Clements, « Tasmania’s Black War: a tragic case of lest we remember? », The Conversation,‎ (lire en ligne)
  • (en) John Connor, « British Frontier Warfare Logistics and the 'Black Line', Van Diemen's Land (Tasmania), 1830 », War in History, vol. 9, no 2,‎ (lire en ligne)
  • (en) Kristyn Harman, « Explainer: the evidence for the Tasmanian genocide », University of Tasmania,‎ (lire en ligne)
  • (en) Adam Holmes, « Tasmanian Aboriginal resistance warriors battled against overwhelming power, but have no recognition », Australian Broadcasting Corporation,‎ (lire en ligne)
  • (en) Ian McFarlane, « Frontier Conflict », dans The Companion to Tasmanian History, University of Tasmania, (lire en ligne)
  • (en) Lyndall Ryan, « List of multiple killings of Aborigines in Tasmania: 1804-1835 », Sciences-Po, Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche,‎ (lire en ligne)
  • (en) Lyndall Ryan, « ‘Hard evidence’: the debate about massacre in the Black War in Tasmania », dans Frances Peters-Little, Passionate Histories: Myth, memory and Indigenous Australia, Australian National University Press, (lire en ligne)

Roman historique

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Articles connexes

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Liens externes

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Notes et références

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  1. Ryan 2012, p. 143
  2. Ryan 2012, p. 47.
  3. Ryan 2012, p. 48.
  4. Bonwick 1870, p. 32 et suivantes étudie l'événement en détail
  5. (en) « Ridson Cove. : Colonial Frontier Massacres in Australia, 1788-1930. Centre For 21st Century Humanities. University of Newcastle », sur c21ch.newcastle.edu.au
  6. Bonwick 1870, p. 35
  7. Bonwick 1870, p. 45
  8. Ryan 2012, p. 58–64.
  9. Bonwick 1870, p. 50
  10. Reynolds 2011, p. 51.
  11. Bonwick 1870, p. 57
  12. a b et c Ryan 2008.
  13. Cité par Ryan 2012, p. 67
  14. a et b Ryan 2012, p. 78.
  15. Ryan 2012, p. 77.
  16. Bonwick 1870, p. 73.
  17. Reynolds 2011, p. 58.
  18. Ryan 2012, p. 79-80.
  19. Bonwick 1870, p. 74
  20. Ryan 2012, p. 82-83.
  21. Ryan 2012, p. 89-91.
  22. Ryan 2012, p. 88.
  23. Ryan 2012, p. 94.
  24. Ryan 2012, p. 98.
  25. Bonwick 1970, p. 81-83
  26. Ryan 2012, p. 103.
  27. Ryan 2012, p. 102
  28. Ryan 2012, p. 105.
  29. Bonwick 1870, p. 84.
  30. Nicholas Dean Brodie et Kristyn Harman, « Other picture boards in Van Diemen’s Land: The recovery of lost illustrations of frontier violence and relationships », Aboriginal History, vol. 41,‎ , p. 3–21 (ISSN 0314-8769, lire en ligne)
  31. Bonwick 1870, p. 84
  32. Ryan 2012, p. 111.
  33. Ryan 2012, p. 107.
  34. Cité par Ryan 2012, p. 112
  35. Ryan 2012, p. 117.
  36. Cité par Ryan 2012, p. 118
  37. Ryan 2012, p. 120.
  38. Ryan 2012, p. 125-126.
  39. Ryan 2012, p. 121.
  40. Ryan 2012, p. 134-138.
  41. Bonwick 1870, p. 173.
  42. Bonwick 1870, p. 172
  43. Reynolds 2011, p. 61.
  44. Connor 2002, p. 152-157.
  45. Ryan 2012, p. 139.
  46. Ryan 2012, p. 140-141.
  47. Ryan 2012, p. 141.
  48. Ryan 2012, p. 127, 153
  49. Cité par Bonwick 1870, p. 216
  50. Ryan 2012, p. 155-157.
  51. Ryan 2012, p. 160-182, 188.
  52. Bonwick 1870, p. 272.
  53. Ryan 2012, p. 198-213.
  54. Ryan 2012, p. 203 et 214.
  55. Reynolds 2011, p. 74.
  56. Reynolds 2011, p. 75
  57. Ryan 2012, p. 14. Les estimations de Rhys Jones sont de 3000 à 5000 ; celles de Plomley de 6000 ; celles de G.A. Robinson de 6000 à 8000
  58. « The Fabrication of Aboriginal history », sur www.utas.edu.au (consulté le )
  59. « The Fabrication of Aboriginal History ? », sur The Companion to Tasmanian History - University of Tasmania
  60. Vicki Grieves, « Windschuttle's Fabrication of Aboriginal History: A View from the Other Side », Labour History, no 85,‎ , p. 194–199 (ISSN 0023-6942, DOI 10.2307/27515935, lire en ligne)
  61. Harman 2018.
  62. Ryan 2012, p. 372 note 28.
  63. Ryan 2012, p. xxvi, 145–146.
  64. Reynolds 2011, p. 65
  65. Fabrice Bensimon, « Matthew Kneale, Les Passagers anglais », Revue d'histoire du XIXe siècle. Société d'histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, no 24,‎ , p. 204–205 (ISSN 1265-1354, DOI 10.4000/rh19.396, lire en ligne)