Scandale des décorations

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Jules Grévy, président de la République au centre du scandale.

En France, le scandale des décorations est un scandale politico-financier de trafic de décorations qui éclaboussa le président de la République Jules Grévy et le contraignit à la démission le 2 décembre 1887[1]. Il ne faut pas confondre cette affaire avec celle du trafic des décorations de 1926 impliquant un fonctionnaire, Marcel Ruotte[2],[3].

Les faits[modifier | modifier le code]

L'affaire débuta le 7 octobre 1887 lorsque la presse dévoila un trafic de décorations mis en place par Daniel Wilson, député d'Indre-et-Loire et gendre du président de la République Jules Grévy. L'enquête révéla que Wilson trafiquait de son influence pour négocier des participations d'hommes d'affaires dans ses entreprises en échange de l'obtention de décorations. Il avait revendu depuis un bureau de l'Élysée des milliers de décorations — notamment la Légion d'honneur pour 25 à 100 000 francs[4] de l'époque — pour verser des subventions à des journaux de province. Parmi ses complices, on comptait le général Caffarel, deux maquerelles (la dame Limouzin et la dame Ratazzi) qui doivent révéler à la brigade des mœurs que ces décorations se négocient dans leurs maisons closes suite à une dénonciation d'une ancienne prostituée, Henriette Boissier.

Conséquences[modifier | modifier le code]

La rue, les journalistes, la classe politique mais surtout Georges Clemenceau et Jules Ferry utilisèrent cette affaire pour s'acharner sur le président Jules Grévy et le poussèrent à la démission le 2 décembre après un vote du Parlement. Sadi Carnot lui succéda, obtenant une majorité de suffrages notamment parce qu'en tant que ministre des Finances, il avait refusé des recommandations de Wilson[5].

Ce dernier, protégé par son immunité parlementaire, continua à siéger dans l'hémicycle. Il finit par être condamné en 1888, mais fut acquitté en appel : il avait été poursuivi pour « corruption de fonctionnaire », or un député n'étant pas fonctionnaire la procédure avait été déclarée nulle. Aussitôt il revint à la Chambre, indifférent aux quolibets et à l'opprobre de ses collègues, et fut réélu en 1893 et en 1896.

Le constat de l'absence de loi interdisant ce type de trafic entraîna la création d'une incrimination spécifique permettant de le réprimer : le trafic d'influence[6].

Ah ! Quel malheur d'avoir un gendre[modifier | modifier le code]

Une chanson satirique, écrite par Emile Carré au moment du scandale, multiplie les jeux de mots pour nommer les protagonistes de l'affaire[7]. En voici les paroles :

J'suis un honnête père de famille
ma seul' passion, c'est l'jeu d'billard
Un blond barbu, jolie gaillard
Une fois m'demand la main d'ma fille
Nini, qui s'déssèchait d'attendre
Un parti, m'dit « papa, j'le prends »
Y sont mariés, mais c'que j'men r'pens !
Ah quel malheur d'avoir un gendre

D'abord y s'fit donner un poste
Grâce auquel il put à propos
En s'affranchissant des impôts
Ne rien affranchir à la poste
Un jour il voulut s'en défendre,
À Tours et dans les alentours
Mais il en fut pour son discours !
Ah quel malheur d'avoir un gendre !

Sous c'nom : podvins et compagnie
Mon gendre ouvrit des magasins
S'associant à des « limousins »
Pour exploiter un fond d'merc'rie
A sa boutique y s'chargeait d'vendre
Rubans, faveurs, ah quel cam'lot
Maintenant, son commerce est « dans l'eau '
Ah quel malheur d'avoir un gendre

Moi, j'suis pur et bon d'ma personne,
On m'appelle même papa clément
Mon gendre n'peut pas en dire autant ,
Maintenant qu'son nom dans la « vill'sonne »
Comme un nom qu'on n'peut pas entendre
Sans dire : enlevez-le, il n'en faut plus
J'crois qu'il est fini ... comme paulus !
Ah quel malheur d'avoir un gendre !

ma fille qu'aime pas les « cafards, elle »
Et craint qu'y ne nuisent à son mari
Pendant qu'mon gendre à son « gré vit »
Sur lui veille et fait sentinelle
Que d'tours il fait sans s'laisser prendre !
L'impudent pour les « fair'bravait »
Tout ! Jusqu'à la plainte du parquet
Ah quel malheur d'avoir un gendre !

Avec lui, j'en ai vu de grises !
Fallait qu'jemploie à chaque instant
Mon nom, mon crédit, mon argent
A réparer toutes ces sottises
Dans ma caisse, à force d'en prendre ,
Avec un sou, s'il me laissait ,
J'vous d'mand' c'que « mon sou vaudrait »
Ah quel malheur d'avoir un gendre[8] !

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la Troisième République, 1871-1898, Seuil, 1973, p. 171
  2. André Bessière, Il était une fois la Légion d'honneur : De la croix des braves au ruban rouge, L'Harmattan,‎ 2008, 270 p. (lire en ligne), p. 207.
  3. « Une affaire de trafic de décorations », Le Petit parisien,‎ 7 novembre 1926 (lire en ligne).
  4. Soit 300 000 euros actuels.
  5. Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la Troisième République, 1871-1898, Seuil, 1973, p. 172
  6. Geneviève Giudicelli-Delage, Droit pénal des affaires (6e édition), Dalloz, 2006
  7. France Vermillat et Pierre Barbier, CD Histoire de France par les chansons
  8. On trouvera le texte dans La France du XXe siècle: Documents d'histoire de Christophe Prochasson et Olivier Wieviorka, disponible au Format Kindle, et on l'entendra sur Youtube.