Plan de trente ans de Jef Van Bilsen

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Le Congo belge
Le Congo belge

Le 15 novembre 1908, la Belgique recevait le Congo des mains de son souverain, qui deviendra dès lors le Congo belge. Ce dernier appartenait à Léopold II depuis 1885, selon les termes de l'acte de Berlin[1]. Anton Jozef Van Bilsen, plus connu sous le nom de Jef Van Bilsen, était un universitaire belge, chroniqueur colonial de l’agence Belga[2]. Celui-ci avait fait des études de droit, d’histoire moderne et de philosophie thomiste à l'université de Louvain. Il publia un texte en 1956, intitulé « Un plan de trente ans pour l’émancipation de l’Afrique belge » qui avait vocation, par la suite, à devenir un manifeste de la décolonisation belge. Par ce plan, Jef Van Bilsen émettait l'hypothèse qu'une période de trente ans serait nécessaire pour préparer l’élite congolaise avant d’accéder à l’indépendance[3]. Le plan Van Bilsen préconisait à la Belgique d’admettre de manière définitive une politique d’émancipation nette pour sa colonie du Congo et des territoires sous tutelle du Ruanda-Urundi permettant une décolonisation progressive en l’espace d’une génération[4]. L’histoire de la colonisation a montré que la phase d’émancipation est la plus ardue et la plus dangereuse tant pour l’essor des pays d’outre-mer que pour les rapports qu'entretiennent ceux-ci avec les métropoles[5].



Situation du Congo avant le Plan de trente ans[modifier | modifier le code]

Durant les années 1940, la population congolaise s’est divisée en deux parties : d’une part les Congolais ayant fait des études, à savoir les "Noirs évolués" essayant d'avoir les mêmes droits et salaires que les "Blancs" et d'autre part, les "Noirs non-évolués" sans qualification et analphabètes[6]. Ces termes étaient utilisés dans le contexte de la colonisation belge au Congo. À la même période, le Congo belge n’autorisait pas la liberté de la presse. Pour écrire un article, une autorisation de la part des autorités coloniales était requise[7].

Après la Seconde Guerre mondiale, la capitale est toujours autant divisée. Les Congolais ne pouvaient vivre au même endroit que les colons. Le phénomène de la ségrégation raciale était répandu pour ce qui est des activités de la vie commune. Ceux-ci devaient impérativement quitter le quartier blanc et rentrer chez eux avant le début de la nuit excepté s’ils avaient reçu une dérogation de leur employeur. Les indigènes ne pouvaient pas entrer dans les magasins, les hôtels, les restaurants ou encore les cinémas[8]. Cette ségrégation était également présente dans les écoles, les trains et les bateaux[9].

Le Plan Van Bilsen pour l’émancipation politique du Congo belge[modifier | modifier le code]

Genèse du plan[modifier | modifier le code]

La première publication du « Plan de trente ans pour l’émancipation politique de l’Afrique belge » est apparue dans De gids op Maatschappelijk Gebied, plus connu sous le nom De Gids à la fin de l’année 1955[10]. Cette revue est créée en 1837 et s'intéresse à un grand nombre de domaines: la philosophie, la littérature, la sociologie, et la politique entre autres[11]. Plus tard, en février 1956, il fut publié dans Les Dossiers de l’action sociale catholique[12].

Suite à la Seconde Guerre mondiale, les Congolais désiraient l'instauration de l’égalité et du principe d’autodétermination[13]. Ce sont sur ces droits que Jef Van Bilsen a voulu insister puisqu'il désirait une égalité entre les citoyens "Blancs" et "Noirs" au Congo belge. Il condamne « les régimes de multiracialisme » qui se mettaient en place en Afrique et dans lesquels seule une partie de la population disposait de privilèges[14].

Les objectifs du Plan de Jef Van Bilsen[modifier | modifier le code]

Les Belges voulaient mettre en place une politique d’émancipation. Premièrement pour permettre au Congo de devenir un État, le mieux développé possible avec des structures solides et doté de cadres adéquats, d’une population industrieuse et d’une opinion publique avertie[15]. Deuxièmement dans l'objectif d'éviter aux Congolais de devoir choisir entre la domination des Belges et l’anarchie qui pourrait voir le jour s’ils bénéficiaient d’une autonomie totale. Avec cette politique d’émancipation, ils auront donc plus de droits mais continueront à coopérer avec la Belgique[16].

Selon Jef Van Bilsen, il fallait prévoir un plan d’émancipation afin de ne pas être pris au dépourvu par différents contingents : créer et préparer une élite, des cadres qui pourront éluder les divers obstacles avec sagesse et patience. C’est pourquoi la Belgique va essayer de tout mettre en œuvre pour qu’ils acquièrent une certaine maturité politique et des cadres techniques acceptables au moment de l’émancipation[17]. Elle voulait leur offrir une éducation et des institutions démocratiques mais également pourvoir au développement des masses et à l’enseignement des élites[18]. De plus, ce plan serait un instrument diplomatique efficace afin d’acquérir une meilleure compréhension de la politique congolaise des Belges par l’opinion anticolonialiste mondiale. Ce plan de trente ans pour l’émancipation politique de l'Afrique belge permettrait de s’extraire d’une situation qui se voulait défensive face à l'opinion mondiale et ainsi obtenir sa confiance[19].

Une des volontés de tous, après l’émancipation, était de créer une fédération belgo-congolaise dans le souci de garder des institutions politiques communes avec les Congolais. Ceci permettant de rester unis et associés par des liens durables[20].

Par ailleurs, les conservateurs affirmaient que pour avoir la certitude que les Congolais gardent des liens politiques avec la Belgique, il fallait leur refuser le droit de sécession en les considérant tous comme « belgo-congolais ». Mais, selon les progressistes, le choix final reviendrait aux Congolais. Cette fédération belgo-congolaise ne peut leur être imposée s’il ne la veulent pas et désirent par exemple avoir une indépendance politique totale[21]. Afin que cette union belgo-congolaise puisse être possible, il faut qu’elle soit le fruit de réelles négociations entre des partenaires libres et égaux, qui ne seront possibles qu’au moment de l’émancipation. Il faut reconnaître la libre disposition du Congo et du Ruanda-Urundi et également tout faire pour qu’entre ces deux pays africains et la Belgique, voit le jour une véritable communauté d’intérêts inébranlable, dans une atmosphère d’amitié et de confiance[22].

Pourquoi un Plan d’une période de trente ans ?[modifier | modifier le code]

Le délai de ce plan a été indiqué dans l’article de De Gids, il n’a pas été trouvé grâce à différents calculs savants mais Van Bilsen voulait avant tout un plan d’une durée de trente ans afin de former des cadres congolais[23].

Il était nécessaire de prévoir un plan vu le caractère complexe du projet d’émancipation mais surtout un plan avec un timing strict pour éviter que cette émancipation ait de graves conséquences sur le pays. Cette durée déterminée rendra donc plus facile cette période de transition car il permettra de maintenir la confiance et la patience des élites et des mouvements africains ainsi qu’il aidera à surmonter les incontournables révoltes et les obstacles imprévisibles[24].

Au Congo et au Ruanda-Urundi, la formation des élites était en retard d’une génération en comparaison avec les territoires coloniaux britanniques et français de la même région. Les enfants nés d'ici 1960 ayant fini leurs études universitaires, auraient constitué la couche active de la population. Le gouvernement belge sera responsable de ce que sera le Congo dans trente ans en fonction de ce que l’État belge fera d’ici 1960 ou 1965. C’est le devoir de la Belgique de permettre aux territoires africains de prendre en main leurs destinées, le plan était indispensable pour ce faire[25].

Les réactions face au Plan d'émancipation[modifier | modifier le code]

Ce plan de trente ans ne fut pas bien accueilli du côté des conservateurs ainsi qu’à Léopoldville[26]. Par contre, celui-ci fut perçu très favorablement par l’ensemble des Belges[27]. Ce fut également le cas pour les hommes engagés du côté catholique qui ont bien accepté celui-ci car il prenait position face au phénomène qui consistait à assimiler l’élite congolaise à la population blanche.

Les conséquences du Plan de trente ans[modifier | modifier le code]

De nombreux changements ont vu le jour afin d’atteindre l’objectif comme la formation de l’élite congolaise, la suppression de discriminations, la connaissance des droits de presse ainsi que la réduction du retard pris en politique[28].

Suite à l’apparition de ce plan, il y a aussi la montée d’un nationalisme. Il y a par conséquent les premiers manifestes politiques qui font leur apparition avec notamment celui de la « Conscience africaine »[29]. Ce manifeste est écrit par l’équipe d’un journal venant d’une zone de l’Afrique qui n’avait pas pour habitude de dire ce qu’elle pensait. De plus, il ne doit pas être considéré comme un modèle de la conscience africaine[30]. Les Congolais souhaitaient créer une vraie communauté belgo-congolaise dans laquelle il y aurait l’absence de violence et d’inégalité entre les peuples comme il est dit dans le manifeste[31] : « La Belgique doit être fière, qu'à l'inverse de presque tous les peuples colonisés, notre désir s'exprime sans haine et sans ressentiment. C'est là une preuve indéniable que l'œuvre des Belges dans ce pays n'est pas un échec. Si la Belgique parvient à mener à bien l'émancipation totale du Congo dans la compréhension et dans la paix, ce sera le premier exemple dans l'histoire d'une entreprise coloniale aboutissant à une réussite complète. »[32]

Par ailleurs, « les auteurs de « Conscience Africaine » ont acquis la conviction que l’émancipation politique, sans l’émancipation économique et sociale n’atteindrait pas réellement une forme civilisée »[33]. En effet, une des conséquences de ce plan est de vouloir trop stimuler le processus de formation des élites. Le risque est de se retrouver avec trop ou trop peu d’intellectuels, de techniciens et de cadres[34]. D’une part, le Congo, pays pauvre, ne pourra pas accorder à tous des carrières et un traitement équitable, d’autre part, une pénurie des cadres peut apparaitre car les besoins de ce vaste pays sont énormes pour accéder à un niveau comparable à celui de la Belgique[35].

Vers une indépendance anticipée[modifier | modifier le code]

Le plan de Jef Van Bilsen va promouvoir une montée du nationalisme congolais. Peu après la publication du plan de trente ans, les premiers manifestes politiques comme « Conscience africaine » ou celui de l’Alliance des Bakongo (Abako) paraissent[29]. Cette volonté d’indépendance est tardive mais progresse très rapidement suite à de nombreux événements externe au Congo[29]. De plus, en août 1958, Charles de Gaulle, alors président de la Ve République proclama à Brazzaville le droit à l’indépendance des peuples d’outre-mer ce qui eut une grande répercussion en Afrique mais surtout au Congo belge. En décembre 1957, peu après la création du Mouvement national congolais, se tient au Ghana, à Accra, une conférence pan-africaine à laquelle participe Patrice Lumumba. Des émeutes ont lieu en janvier 1959 à Léopoldville et dans les communes surpeuplées à forte densité de chômage afin de revendiquer l'indépendance[36].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Xavier Mabille, Histoire politique de la Belgique, Bruxelles, CRISP, , 4e éd., p. 275.
  2. David Van Reybrouck, Congo une histoire, Amsterdam, Actes Sud, , p. 252.
  3. Marc Michel, « Van Bilsen Jef, Congo, 1945-1965, La fin d'une colonie », Vingtième Siècle, revue d'histoire,‎ , p. 163 à 164.
  4. Jef Van Bilsen, Congo 1945-1965 la fin d’une colonie, Bruxelles, CRISP, , p. 9.
  5. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance du Congo et du Ruanda-Urundi, Kraainem, First Edition, , p. 170.
  6. Jef Van Bilsen, Congo…, op. cit., p. 34 à 35.
  7. Jef Van Bilsen, Congo…, ibidem, p. 42.
  8. Jef Van Bilsen, Congo…, ibidem, p. 18.
  9. Jef Van Bilsen, Congo…, ibidem, p. 19.
  10. Xavier Mabille, Nouvelle histoire politique de la Belgique, Bruxelles, CRISP, , p. 280.
  11. « De Gids », sur https://www.de-gids.nl/geschiedenis (consulté le 12 novembre 2016)
  12. Xavier Mabille, Nouvelle... , op. cit., p. 280.
  13. Jef Van Bilsen, Congo…, op. cit., p. 6
  14. Jef Van Bilsen, Congo…, ibidem, p. 140.
  15. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, op. cit., p. 215.
  16. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, ibidem, p. 216.
  17. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, ibidem, p. 224.
  18. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, ibidem, p. 237.
  19. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance... , ibidem, p. 175.
  20. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, ibidem, p. 221.
  21. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance... , ibidem, p. 221 à 222.
  22. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance... , ibidem, p. 223.
  23. Jef Van Bilsen, Congo…, op. cit., p. 134.
  24. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance... , op. cit., p. 226 à 227.
  25. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance..., ibidem, p. 176.
  26. Jules Gerard-Libois et Benoit Verhaegen, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, CRISP, , p. 18.
  27. Jef Van Bilsen, Congo…, op. cit., p. 135.
  28. Jef Van Bilsen, Congo…, ibidem, p. 9.
  29. a, b et c Xavier Mabille, Nouvelle…, op. cit., p. 280.
  30. Xavier Mabille, ibidem, p. 280.
  31. B. Fele, Manifeste de la conscience Africaine, Présence Africaine, p. 146.
  32. Jean Stengers, Congo, mythes et réalités, Racine, , p. 261.
  33. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, op. cit., p. 245.
  34. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, ibidem, p. 246.
  35. Jef Van Bilsen, Vers l’indépendance…, ibidem, p. 246 à 247.
  36. Jules Gerard-Libois et Benoit Verhaegen, op. cit., p. 21.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • R-J. CORNET, Bwana Muganga (Hommes en blanc en Afrique noire), Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer, Classe des Science morale et politiques, Bruxelles, 1971.
  • B. FELE, Manifeste de la conscience Africaine, Présence Africaine.
  • J. GERARD-LIBOIS et B. VERHAEGEN, Le Congo du domaine de Léopold II à l’indépendance, Courrier hebdomadaire du CRISP 1985/12 (no 1077).
  • X. MABILLE, Histoire politique de la Belgique, 4e éd., Bruxelles, CRISP, 2000, p. 275.
  • X. MABILLE , Nouvelle histoire politique de la Belgique, Bruxelles, CRISP, 2011, p. 279 à 283.
  • M. MICHEL, "Van Bilsen Jef, Congo, 1945-1965, La fin d'une colonie", Vingtième Siècle, revue d'histoire, 1996, p. 163 à 165.
  • J. STENGERS, Congo, mythes et réalités, éd. Racine, 2005, p. 261.
  • J. VAN BILSEN, Congo 1945-1965 La fin d’une colonie, Bruxelles, CRISP, 1994, p. 5 à 13 ; 125 à 127 ; p. 134-135 ; p. 140.
  • J. VAN BILSEN, Vers l’indépendance du Congo et du Ruanda-Urundi, Kraainem, First Edition, 1978, p. 163 à 294.
  • D. VAN REYBROUCK, Congo une histoire, Amsterdam, Actes Sud, 2012, p. 252 à 255 ; 268 ; 548.