Marie-Angélique le Blanc

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Gravure monochrome représentant une jeune femme armée d'un bâton
La découverte, en 1731, de l'enfant sauvage prénommée Marie-Angélique

Marie-Angélique Memmie[N 1] le Blanc, née vers 1712 dans le Wisconsin (alors en Louisiane française) et morte à Paris le , est une Amérindienne devenue religieuse augustine et figure marquante du Siècle des Lumières, restée célèbre pour avoir été une enfant sauvage. Ayant survécu 10 années en forêt sans utiliser de langage articulé (novembre 1721 - septembre 1731), elle parvint ensuite à apprendre à lire et écrire, fait unique dans l'historique des enfants sauvages.

Sa biographie a pu être reconstituée par Serge Aroles, à partir d'une abondante documentation d'archives de provenances variées allant de l'Écosse à la Russie[N 2]. Capturée dans le village de Songy, en , elle est pour cette raison connue dans la littérature anglophone sous les noms de « Wild Child of Songy » ou « Wild Girl of Champagne ».

Le philosophe écossais James Burnett, qui la rencontre en 1765, la considère comme « le personnage le plus extraordinaire de son temps ».

Biographie[modifier | modifier le code]

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La vie de Marie-Angélique Le blanc est extraordinaire sur bien des aspects. Son enfance et ses origines constitue un récit très riche sur la France et l'Amérique du Siècle des lumières, sa survie en forêt puis son éducation et sa vie parisienne en font une histoire unique. Ce parcours fut connu de son vivant par ses contemporains et elle jouit alors d'une petite renommée.

Plus de 400 documents d'archives[N 2] la mentionnent nominalement depuis son arrivée en Provence, alors ravagée par la grande peste de Marseille, le 20 octobre 1720, jusqu'au dernier souffle de sa vie, le 15 décembre 1775, à 11 heures du matin[1].

La renommée de Marie-Angélique fut immense : l'information de la capture d'une fille sauvage se diffusa dès octobre 1731 dans une grande partie de l'Europe, via les nouvelles à la main[2], puis via le Courrier de la Paix, gazette de Hollande (2 articles sur elle, en novembre 1731), et enfin via le Mercure de France (lettre de Claude Faron).

L'information exceptionnelle de la présence d'une fille sauvage en France sera immédiatement traduite en anglais et atteindra très rapidement la Grande Bretagne. En atteste ce document : Kew (Londres), Archives nationales de Grande-Bretagne (Public Record Office), SP 78 / 198-200, 202 ; et British Library, ms. Sloane[Lequel ?] 5246, ff° 65 v°-66v°, qui reprend et traduit une lettre du 23 novembre 1731, soit moins de deux mois après la capture de Marie-Angélique en France.

Les recherches dans les Archives secrètes du Vatican (Archivum Secretum Apostolicum Vaticanum) ont mis en évidence au moins deux lettres relatives à Marie-Angélique[3], ces recherches étant limitées par l'immensité des fonds (plus riches archives au monde).

La totalité de ces missives, fondées sur des témoins visuels, lui attribuent alors l'âge de 18-20 ans lors de sa découverte en Champagne et après des années de survie en fôret.

Enfance dans le Wisconsin, puis au Labrador (1712-1720)[modifier | modifier le code]

Marie-Angélique était une petite Amérindienne du Wisconsin, de la tribu des Renards ou Fox, voisins et ennemis des Sioux et des Ojibwés, cette dernière nation étant alors la plus puissante. Ainsi, sans alliés majeurs, mais unis à de petites nations disparates, les Renards offraient toute vulnérabilité. Suite aux deux grandes batailles livrées contre les Français, en 1712 et 1716, qui vit la majorité des hommes de la nation des Renards tués, et donc l'impossibilité de nourrir les enfants, Marie-Angélique et de nombreuses autres petites « Renardes » (ainsi sont-elles qualifiées dans les registres du Canada), âgées de 5-7 ans, furent données ou vendues aux Français du Canada, pour servir de futures domestiques.

La guerre de juin 1712 fut une quasi extermination des hommes Renards : « Tout fut saccagé excepté les femmes et les enfants à qui l'on donna la vie[4] ». Lors la guerre de juillet 1716, le major Dubuisson, qui avait apporté deux canons et un mortier à grenades, vainquit en 3 jours les Renards rescapés de 1712 : « cinq cent hommes de guerre dans le fort... et plus de trois mil femmes », ces chiffres disant assez le déséquilibre démographique causé par le premier conflit. Causant un étonnement qui perdurera des décennies, le major Dubuisson leur offrit la vie[5]. Les partisans de l'éradication de la nation des Renards, l'accuseront d'avoir reçu des fourrures et 15 esclaves pour cette miséricorde, mais il en eût possédé bien plus en renouvelant l'extermination de 1712. Seule une conduite morale, peut-être sous l'influence des missionnaires présents sur place, peut expliquer la clémence de Dubuisson, qui épargna ainsi la vie de Marie-Angélique. Tant les Archives secrètes du Vatican, que les Archives de la Congrégation de Propaganda Fide (Rome) objectivent bien ce double rôle de l'Église : explorer plus avant les terres d'Amérique mais retenir les bras armés; christianiser, mais ne pas exterminer.

Le beau-frère de madame de Courtemanche[Qui ?], en poste en 1718 à l'orée du Wisconsin-Minnesota (Archives nationales de Québec, CN 601/340), pour maintenir la paix entre les Ojibwe, les Sioux et les Renards, et qui s'adonne là au commerce des fourrures et des esclaves, possédait plusieurs enfants de cette dernière nation.

Ainsi, madame de Courtemanche, qui vivait au Labrador, dans une concession alors environnée de près par les Esquimaux hostiles à la présence française, devint la mère adoptive de Marie-Angélique, vers l'été 1718. Dans la même maison vivaient deux jeunes filles Esquimaudes retenues comme otages afin d'éviter les attaques de leur peuple, dont Acoutsina, la fille du chef Ouibignaro. Toutes deux seront rendues à leur nation à l'été 1719[6].

Après une importante attaque des Esquimaux, en septembre 1719, contre la concession française, puis l'incendie total du fort Ponchartrain du Labrador, en juillet 1720, madame de Courtemanche se résigna à embarquer vers la France, avec ses 3 filles et Marie-Angélique[7]. Pensant être ainsi protégée des pirates, elle choisit le morutier l'Aventurier, attendu qu'il était armé en guerre, porteur de 26 canons et doté d'une commission l'autorisant à attaquer « sus de faict et de force les ennemis de Sa Majesté ».

Arrivée en Europe[modifier | modifier le code]

gravure en couleurs représentant une scène de désolation devant l'hôtel de ville de Marseille en 1720
La place de l'hôtel de ville de Marseille durant la Grande Peste de 1720. Tableau de Michel Serre.

Le capitaine Cazejus, ainsi que le capitaine Tanqueray (Tanquerel), qui commandait son navire de conserve, le Jean de Grâce, tous deux ayant fait voile commune depuis le Labrador, commirent la grave erreur de ne point avoir pris des informations en passant près des côtes sud d'Espagne. Il était courant de descendre ici une chaloupe très brièvement pour prendre des nouvelles au porte-voix (on disait « prendre langue" ou "parler a la conferance »[Quoi ?]), notamment pour connaître l'éventuelle présence de pirates barbaresques. Le capitaine Cazejus, dans sa déposition déclarera justement avoir croisé un navire pirate qu'il crut être du Maroc, qui venait « de faire une prise et l'avoit au remorcq ». Les deux navires de conserve, trop lourdement chargés de morue, affaiblis par une longue traversée depuis le Labrador et ayant essuyé une « queue de cyclone » tropical (20-25 septembre 1720), ne livrèrent point combat, et vinrent s'ancrer, le 20 octobre, dans Marseille, alors ravagée par la dernière grande épidémie de peste de l'histoire de l'Occident.

Selon des documents des armateurs de l'Aventurier, il semble que sa destination première était d'aller porter la morue en Italie, à Gênes ou Livourne. La présence à bord de madame de Courtemanche — important personnage puisque veuve et désormais mère du nouveau « commandant de la côte du Labrador » — aura été la raison de l'accostage prématuré, sur le littoral de France.

L'idée selon laquelle les bateaux n'entrèrent plus à Marseille durant la peste[8] est erronée puisque le dépouillement complet des registres de déclarations des capitaines (qui sont très détaillées : provenance, cargaison, propriétaires, événements en mer, etc.), fait par Serge Aroles, a relevé le nombre considérable de 1 214 bateaux entrés dans le port durant la longue période officielle de l'épidémie (1720-1723). Certains bateaux furent renvoyés de suite, et seuls les plus suspects de porter la peste, notamment ceux en provenance de Méditerranée orientale, reçurent l'ordre d'aller mouiller aux îles du Frioul. Jamais le port de Marseille ne connut une telle promiscuité de bateaux, écrasés coques contre coques, et mâts s'entrechoquant lors des vents[9].

Parmi ces 1 214 bateaux, dont l'arrivée et le départ s'échelonnèrent sur 32 mois, et aux fins de mieux cerner l'origine de Marie-Angélique — amérindienne ou esquimaude —, Serge Aroles retint la présence, durant la peste de Marseille, des navires du Canada et — semblant incroyable[Pour qui ?] — la présence d'un navire venu de l'Arctique russe. Ce très malchanceux navire en provenance d'Arkhangelsk (l'Hercule, de 40 canons), qui avait relayé à Cadix, bousculait toute la recherche, attendu qu'il fallait désormais ajouter comme hypothèses à l'origine de Marie-Angélique celles des peuples autochtones de Russie vivant non loin de l'Arctique : les Nenets, les Komis, les Samoyèdes, etc.

Par chance, la masse d'archives est alors considérable, en raison notamment d'une rébellion à bord du Jean de Grâce et du caractère procédurier du capitaine Cazejus, qui refusa la réquisition de sa cargaison, et multiplia les plaintes devant toutes les juridictions, depuis l'Amirauté jusqu'au Parlement de Provence :

« […] le vaisseau Laventurier chargé de Molue [morue] estant arrivé à Marseille on a menacé le le capitaine de prendre par force son chargement sous pretexte que la ville et les galères en ont besoin[10]. »,

Madame de Courtemanche ne fut point en reste, multipliant ses suppliques à la Cour afin de pouvoir quitter la zone de peste « avec ses trois filles et une Sauvagesse », d'abord enfermées sur le navire, puis réfugiées brièvement en l'arsenal des galères. La cargaison de morue n'appartient pas à madame de Courtemanche, qui doit payer pour chacun de ces poissons. Ses dettes de nourriture s'accumulent. Dès le 24 juin 1721, elle supplie la Cour de « la faire sortir de Marseille à la première occasion soit par terre soit par mer, et comme elle y a dépensé tout l'argent qu'elle avoit apporté… il ne luy reste rien pour pouvoir subsister elle se recommande à la charité du Conseil[11]. »

Sur ces suppliques, le Conseil de Marine apposa ces 3 mots : « Rien a repondre ». Lors, pensant qu'il s'agissait pour elle d'un sort meilleur, Madame de Courtemanche, qui considérait Marie-Angélique comme sa fille, fut contrainte, entre juillet et septembre 1721, de la confier au sieur Ollive, qui avait repris, dans le terroir nord de Marseille, une activité dans la filature de la soie dès que la peste se fut amoindrie.

Marie-Angélique y rencontre là une jeune esclave noire venue de Palestine, arrivée à Marseille au tout début de la peste sur le navire le Saint-François Xavier[12]. Une partie de la cargaison[13] appartenait au sieur Ollive. Suite à des maltraitances et très certainement à un viol (Marie-Angélique sera à jamais terrorisée qu'un homme la touche), elle s'enfuit avec la petite fille noire, aidées dans leur fuite par le fait qu'elles traversent une Provence dépeuplée, dévastée par la peste.

Au cours de leurs dix années communes de survie en forêt, jamais les deux filles ne parviendront à trouver un langage articulé commun, ne communiquant que par des gestes, des cris et des sifflements. Au vu de sa provenance (la Palestine), la petite esclave noire était probablement originaire du Soudan ou d'Éthiopie, ces deux terres fournissant l'immense majorité des esclaves noirs de cette aire en ce début de XVIIIe siècle.

Leur survie commune sera facilitée, tout à la fois par la force de la jeune esclave noire, décrite comme plus grande de taille, et par l'origine amérindienne de Marie-Angélique, qui, très jeune au Wisconsin, avait appris à se protéger du grand froid en s'enfouissant en terre, notamment dans des terriers d'animaux agrandis.

La petite esclave noire, désormais âgée de plus de vingt ans, sera abattue, vers le 7 septembre 1731, en Champagne, par monsieur de Bar de Saint-Martin, près du village éponyme dont il avait la seigneurie. Marie-Angélique fut longtemps accusée de ce crime, mais l'auteur des coups de feu, confessera lui-même à James Burnett, en 1765, avoir fait feu par crainte de ces deux créatures sauvages.

Capture et rééducation[modifier | modifier le code]

Elle fut donc retrouvée dans un fort état d'ensauvagement (noirâtre, griffue, chevelue, affectée d'un nystagmus, buvant l'eau à quatre pattes, tel un animal, etc.), près du cimetière de Songy, vers le 8 septembre 1731, puis recueillie par le châtelain local, le Vicomte d'Epinoy (d'Espinay)[14], qui la fit héberger chez son berger. Le 30 octobre 1731, elle fut transférée à l'Hospice Saint-Maur de Châlons-en-Champagne, qui comprenait trois sections : hommes, femmes et enfants jusqu'à l'adolescence. En cet hospice, placée dans la section des femmes, qui étaient contraintes de travailler à l'atelier de bonneterie, la mémoire lui revint lentement, déclarant notamment se nommer « Marie-Angélique des Olives » (Archives de la Marne, série C).

Elle vécut ensuite dans un hospice et six couvents de quatre autre villes de Champagne, Vitry-le-François, Sainte-Menehould, Joinville en Champagne et Reims, brièvement pour cette dernière.

Elle est désormais protégée par le duc Louis d'Orléans, cousin du roi, par l'ancienne reine de Pologne, Catherine Opalinska, mère de la reine de France, épouse de Louis XV, et par la douce bienveillance de l'archidiacre Cazotte (frère de l'illustre écrivain), qui falsifie son acte de baptême en la rajeunissant de 9 ans, laissant ainsi accroire qu'elle fut sauvage peu de temps. Cette modification de son âge, bien attestée dans les archives, va induire en erreur toute une littérature durant près de trois siècles, et empêcher de découvrir l'origine de Marie-Angélique, attendu qu'il fallait rechercher sa venue en France dans des registres antérieurs d'une décennie.

De fait, l'original de son acte de baptême porte une grossière rature sur la mention « dix-neuf ans », âge qui est remplacé par « onze ans », cette surcharge étant tardive, d'une autre encre et d'une autre main que celle du curé (Archives municipales de Châlons-en-Champagne, GG 126). La copie de l'acte de baptême conservée dans la collection du greffe (Archives de la Marne, 2 E 119 / 35), qui donne « vingt ans », confirme définitivement la falsification de l'âge.

Désormais rajeunie de 9 ans, et n'ayant plus à porter un lourd et long passé « sauvage » qui effrayait les autorités civiles et ecclésiastiques, Marie-Angélique put enfin rejoindre le couvent des Nouvelles-Catholiques, à Paris (23 avril 1750), puis intégrer (20 janvier 1751) le noviciat de l'antique et prestigieuse abbaye royale Sainte-Périne de Chaillot (sise près de l'actuelle Tour Eiffel), où les religieuses avaient le titre de chanoinesses augustines et l'honneur de porter l'aumusse.

Blessée grièvement en cette abbaye par la chute d'une fenêtre, et en danger imminent de mort, le duc Louis d'Orléans la fit transférer en "ambulance (voiture hippomobile), le 14 juin 1751, vers le couvent-hôpital de la rue Mouffetard, comme l'attestent les archives des ducs d'Orléans. Laissée là pour morte durant de longs mois, puis privée de presque tous soins après le décès du duc d'Orléans (4 février 1752), pour crainte d'impayés, Marie-Angélique survécut une fois de plus.

Jetée à la rue en novembre 1752, celle qui avait survécu à la grande peste de Marseille, puis 10 années en forêt dans son enfance, affronta avec stoïcisme un état de grande misère à Paris. Une gazette publiée en Allemagne, le Journal épistolaire, fera savoir son étonnement, le 22 mars 1755, qu'un personnage de cette importance « ait pu se trouver presque réduite aux extrémités de la misère ».

Or, dans le couvent des Hospitalières de la rue Mouffetard, elle avait fait la connaissance d'une dame de charité habitant le quartier (actuelle rue Broca), Marie-Catherine Homassel Hecquet (en), avec laquelle elle rédigea, en 1753, les souvenirs qui seront publiés sous le titre : Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, qui reprenait donc l'âge falsifié. Le savant voyageur Charles Marie de La Condamine, y fit des ajouts sur les « sauvages des Amériques », mais, souffrant de brûlures et parti en cure thermale pour y remédier, il ne put remettre le manuscrit que fin 1754 au libraire-imprimeur Duchesne, célèbre éditeur de Voltaire.

L'ouvrage, annoncé dès le 19 février 1755 en première page de Annonces, Affiches, et Avis divers[15] fut un succès, de suite réimprimé, puis traduit en allemand (1756) et en anglais (plusieurs éditions en Angleterre et en Écosse à partir de 1760), ce qui apporta un soutien financier à Marie-Angélique.

Ultime vestige de l'écriture de Marie-Angélique (« m a m le blanc »). Archives nationales. Minutier central. Prêt d'argent du 7 juin 1775

Les deux co-auteurs, ainsi que la mère supérieure de l'Hôtel-Dieu de Québec[16], attribuèrent à Marie-Angélique des origines Esquimaudes, se fondant sur les souvenirs qu'elle leur narra et par le fait qu'elle désigna, parmi plusieurs costumes de poupées, celui des Esquimaux.

Un tournant majeur de la recherche est offert par les archives conservées en Écosse, attendu que le philosophe et linguiste James Burnett, Lord Monboddo, qui enquêta en France sur Marie-Angélique, en 1765, et l'interrogea longuement, notant les mots de son enfance, identifia sa langue comme appartenant à la vaste famille de l'algonquin. Le premier, il comprit qu'elle n'était pas une Esquimaude, mais une Amérindienne, précisant même que son navire avait fait voile depuis le Labrador.

Marie-Angélique reste l'unique cas d'enfant sauvage qui, découvert dans un grand état de régression comportementale, eut présenté ensuite une complète résurrection intellectuelle, apprenant à lire et écrire, ce qui est attesté par des écrits de sa main et la mention des livres de sa bibliothèque dans l'inventaire notarié de ses biens, dressé en . Établi en raison de l'absence d'héritier, et donc de l'adjudication au roi, Louis XVI, des biens (droit de déshérence) de Marie-Angélique, cet inventaire après décès fait aussi foi qu'elle était assez fortunée, le total de ses possessions et le capital de ses rentes viagères dépassant les 10 000 livres, à une époque où les gages d'une servante étaient d'environ 150 livres par an.

Notons la présence très exceptionnelle d'une autre Nord-Amérindienne libre, vivant à Paris, non loin du quartier Saint-Martin, où résidait alors Marie-Angélique. Elle se prénommait Madeleine Lisette, laquelle, bien plus jeune pourtant, rédigea son testament le 6 avril 1772. Étonnamment, le notaire n'a pas enregistré ce testament sur son répertoire des actes (registre), mais en a bien conservé la minute dans ses liasses[17]. Il n'a pas été possible d'identifier son aire d'origine actuelle, Canada ou États-Unis.

Hypothèse de l'empoisonnement[modifier | modifier le code]

Le 15 décembre 1775 au matin, apprenant que Marie-Angélique est mourante, le voisinage et les passants se précipitent chez elle, à l’angle des actuelles rues du Temple et Notre-Dame-de-Nazareth. De nombreuses personnes se pressent dans un élan de solidarité sociale commune. On va quérir de toute urgence un chirurgien, le sieur Mellet, qui se rend par deux fois à son chevet et se déclare impuissant : « …pour faire en sorte de la secourir… cela ne lui a rien fait pourquoy il [Mellet] a envoyé les voisins… chercher Lextremonction… et etant remonté peut de temps après il a trouvé ladite demoiselle Leblanc expirée[18]. »

On dépêcha alors vers l'église Saint-Nicolas-des-Champs, quérir le « porte-Dieu », prêtre portant l’hostie et les saintes huiles, parfois accompagné d’un clerc qui agite une clochette en récitant un psaume. Mais cette église paroissiale est un peu éloignée, et ce secours spirituel tarde à venir.

Lors, est demandé au monastère franciscain très proche de l’appartement de Marie-Angélique, de dépêcher l’un de ses moines — ceux-ci avaient l’autorisation d’exercer des fonctions curiales (baptême et extrême-onction) en cas d’impérieuse nécessité et d’absence de prêtre séculier. Les pères récollets dits de Nazareth étaient des moines respectant des vœux absolus de pauvreté. C’est donc un authentique moine mendiant, en robe de bure, sandales de bois et cordelette, qui donna les derniers sacrements à Marie-Angélique, en étant fort arrangeant afin que Marie-Angélique monte au ciel, laissant croire qu’elle avait reçu ce sacrement de son vivant : « … a peine a t elle été ointe au frond et aux yeux qu’elle est morte ».

Entretemps, l’épouse d’un pauvre vidangeur (cureur de fosses septiques), courut en toute hâte (les horaires des procès-verbaux en font foi), vers le Palais de Justice, sis près de la cathédrale Notre-Dame, pour rapporter qu’une femme aisée était décédée sans héritiers, et être récompensée, selon l’usage, du quart de la succession de Marie-Angélique, alors échue au roi, Louis XVI.

En raison de ce droit du roi sur les successions en déshérence, se met en branle un processus judiciaire qui perdurera jusqu’en juin 1776.

Le premier dépêché en l’appartement de Marie-Angélique est le commissaire du Châtelet, le sieur Maillot, qui arrive peu avant 13 heures, puis se succéderont en ce logis, au fil du mois de janvier, un procureur du roi en la Chambre du Domaine, un huissier du Trésor, un notaire et son greffier, un huissier-priseur (qui fera l’évaluation des biens), un receveur général des Domaines, un adjudicataire des Fermes de Sa Majesté et trois procureurs au Parlement.

Enquête de police au sujet de la "mort subite" de Marie Angelique Memmie Leblanc. Archives nationales, série Y, carton 14470, 15 décembre 1775.

Près du corps défunt de Marie-Angélique, le commissaire du Châtelet reçut ainsi les dépositions des témoins, chacune en secret, isolément, « au sujet de la mort subitte de Marie Angelique Memmie Leblanc ». D’une écriture hâtive, nerveuse, parfois malaisée à déchiffrer, son procès-verbal (4 pages) est typique de ces documents de police de jadis écrits sur le lieu même des drames, et non dans la quiétude d’un bureau.[pertinence contestée] Ce commissaire de police renverse une partie de son encrier sur la feuille, attend que ces longues traînées d’encre sèchent, puis continue d’écrire entre les tâches, plutôt que de prendre une nouvelle feuille.

Il mande un juré-chirurgien pour chercher des traces criminelles sur le corps de Marie-Angélique, puis, celui-ci enlevé, il appose les scellés sur les portes, fenêtres et tiroirs, afin de garantir le roi de la pleine jouissance de ses droits de seul héritier.

Le décès par coups et blessures fut écarté, mais l’hypothèse de l’empoisonnement ne fut pas soulevée, alors qu’un faisceau d’éléments semble accablant.

  1. Six mois avant son décès, Marie-Angélique avait prêté de l’argent (la somme honorable de 512 livres) à un bourgeois de Bourgogne, le sieur Goisot, qui lui gagea divers biens, dont des arpents d’une vigne renommée à Saint-Bris-le-Vineux. Devant son notaire habituel, ce mercredi 7 juin 1775, Marie-Angélique nous laisse là l’ultime trace de sa belle écriture, fruit d'un long et difficile apprentissage[17].
  2. Serge Aroles, qui a retrouvé l’ensemble des documents précités, s’interrogea à propos du bénéficiaire du prêt, et découvrit qu’il avait déjà été condamné au criminel. Et qu’il était alors en difficulté pour le remboursement à Marie-Angélique, qui devait avoir lieu sous peu, au début de 1776.
  3. Or, le procès-verbal du commissaire du Châtelet mentionne la présence, inexpliquée, de la fille du sieur Goisot, au domicile de Marie-Angélique, le matin-même de son décès brutal.
  4. Qui plus est, et cela valide ces mots de Voltaire : « empoisonnement ? cherchez l’apothicaire », la fille du sieur Goisot était servante chez l’apothicaire du prince de Conti, où elle aurait eu toute aisance de se procurer les poisons les plus variés.
  5. Les symptômes de « la mort subite » de Marie-Angélique (grave hémorragie) sont semblables à ceux relevés lors de l’empoisonnement des rats, chiens et chats errants de l’époque, les équivalent de la coumarine existant déjà.

Une cause naturelle n’est pas à exclure (hémoptysie brutale par rupture d’une caverne tuberculeuse, mais le faisceau d’arguments précités est trop en faveur de l’empoisonnement de Marie-Angélique. Nous savons qu'elle souffrait beaucoup d'asthme lors de ses dernières années, ce pourquoi elle avait quitté ses appartements en hauteur (3° étage) pour emménager dans un premier étage (les rez-de-chaussée étaient alors très bruyants, saturés par les boutiques). Mais l'asthme isolé ne se complique pas d'une telle gravissime hémorragie pulmonaire.

De faux créanciers s'étant présentés, alléguant que Marie-Angélique avait des dettes de nourriture et de médicaments, la Chambre du Domaine du roi lance une enquête sur ses dernières années de vie, incluant une enquête de moralité. Ne voulant pas céder une seule pièce de monnaie de cette succession adjugée au Trésor royal, le procureur du roi menace les faux créanciers pour leurs mensonges, concluant que, Marie-Angélique étant riche, elle ne pouvait avoir de dettes de la vie courante : « la demoiselle Leblanc, quoique jouissant de revenus viagers assez considérables, vivoit avec ordre et économie[19] »

Postérité[modifier | modifier le code]

De nombreux auteurs écrivirent à son sujet, tels Louis Racine[SI 1],[SI 2], La Mettrie[SI 3], Buirette de Verrières[SI 4], Julia Douthwaite, etc., mais sans se référer aux archives, répétant l'erreur de son âge à sa capture (« dix ans » alors qu'elle en avait près du double), ce qui entrava toute élucidation de l'énigme durant près de trois siècles.

L'oubli dans lequel demeure Marie-Angélique fut en partie causé par la prépondérance majeure donnée à trois autres cas d'enfants sauvages, désormais reconnus comme faux par la communauté scientifique : Victor de l'Aveyron et les deux "enfants-loups" de l'Inde, Amala et Kamala, qui ont retenu à eux la presque totalité des publications sur les enfants sauvages.

Depuis 2006, tous les projets pour la télévision, le théâtre et le cinéma ont échoué en raison de l'immensité de la vie de Marie-Angélique - qui changea 4 fois de civilisation -, et donc de l'énorme coût financier pour représenter une telle existence : sa vie amérindienne, sa vie esquimaude, la grande peste de Marseille, ses 10 années de survie en forêt, sa vie religieuse (7 couvents et 2 abbayes royales) , la Cour de Versailles, les philosophes et savants du Siècle des Lumières, etc.

Parmi ces projets, ceux de André Targe (débuté avec fougue en 2006, mais interrompu par son décès), Patrick Charles-Messance (pour le cinéma, en coproduction avec les États-Unis), Dominique Deschamps (pour le théâtre), Sonia Paramo et Marc Jampolsky (pour la télévision), etc. Seuls ont pu être réalisés de petits reportages, tel celui diffusé sur France 3 en juillet 2006.

Alors que les Nord-Amérindiens du XIXe siècle jouissent d'une immense aura dans les médias, véhiculée par la littérature et le cinéma anglo-américains, les mêmes tribus (nations) qui apparaissent dans les westerns (Sioux, Cheyennes, etc.), pour peu qu'elles soient face à la présence française des XVIIe et XVIIIe siècles, n'intéressent plus personne. Les Sioux chez lesquels la tribu (la nation des Renards) de Marie-Angélique tenta de trouver de l'appui contre les Français, n'avaient alors ni chevaux ni fusils (ou de rarissimes fusils), folklore indispensable pour le cinéma.

Dès lors, ces civilisations des Grandes Plaines, qui reposaient plus sur l'agriculture que sur la chasse, sont reléguées à de l'archéologie. À preuve les manifestations (le Festival America, de Vincennes, etc.) ou les éditeurs grand public (tel la collection Terre Indienne des éditions Albin Michel), qui persistent à ignorer Marie-Angélique, alors qu'ils ont eu connaissance de son existence depuis près de 20 ans, via Philippe Jacquin, homme passionné mais désabusé : « Une Amérindienne qui a inspiré Voltaire mais pas Buffalo Bill… le combat est inégal face aux médias ».

À la mémoire de Marie-Angélique, le village de Songy, où elle fut capturée en 1731, lui a élevé une statue en 2009, et les éditions Delcourt lui ont consacré une bande dessinée historique[20].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ce deuxième prénom de Memmie est celui de son parrain et (selon Marie-Angélique) lui a été attribué pour rappeler le fait que l'enfant a été trouvée dans le diocèse de Châlons dont Saint Memmie fût le premier évêque — Histoire d'une jeune fille sauvage, trouvée dans les bois à l’âge de dix ans, Paris,‎ (lire en ligne), p. 50
  2. a et b Serge Aroles, Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 - Paris, 1775). Survie et résurrection d'une enfant perdue dix années en forêt,‎ (ISBN 2 915587 019).

Références[modifier | modifier le code]

  1. ses deux actes de baptême, ses dates d'entrée dans les hospices et couvents, ses multiples pensions dans les registres royaux et princiers, le testament de la reine de France, Marie Leszczynska, en sa faveur, son inventaire après décès, dressé en janvier 1776, etc.
  2. dont un exemplaire sur elle est conservé jusqu'en Russie, à la Bibliothèque nationale de Saint-Pétersbourg, sous la cote Fr. Q IV 35/I)
  3. fonds Segret. di Stato, Lettere di Particolari et fonds Congr. del Concilio. Relationes Dioecesium
  4. Archives nationales. Fonds Colonies. C11A/33, f° 175v°
  5. Archives nationales. op. cit., C11A/33
  6. Archives nationales. Fonds Colonies C11A.
  7. Archives nationales, fonds Colonies, C11A/109
  8. « Vous m'en direz des nouvelles ! » [MP3],‎
  9. nombreux procès-verbaux à ce sujet dans le fonds 9 B des Archives des Bouches-du-Rhône
  10. Archives nationales. Marine B 6 / 50, f° 208).
  11. Archives nationales. 2 copies de cette lettre dans les fonds Colonies et Marine.
  12. Archives des Bouches-du-Rhône, 200 E 479.
  13. Nantes. Archives diplomatiques. Correspondance Saïda[Qui ?], liasse 50, f° 621v°
  14. Archives de Châlons, série B.
  15. cf. archives de la Bibliothèque historique de la ville de Paris
  16. Archives nationales, T 77/6
  17. a et b Archives nationales. Minutier central
  18. Archives nationales. Série Y, carton 14470).
  19. Archives nationales. Série T, carton 930 / 1
  20. Aurélie Bévière et Jean-David Morvan (ill. Gaëlle Hersent), Sauvage : biographie de Marie-Angélique Memmie Le Blanc, Delcourt (roman graphique),‎ , 216 p. (ISBN 978-2-7560-3551-2, présentation en ligne)

Sources primaires[modifier | modifier le code]

  1. Louis Racine, « Œuvres de Louis Racine, tome deuxième - Epitre 2 sur l'Homme »,‎
  2. Louis Racine, « Œuvres de Louis Racine, tome sixième - Eclaircissement sur la fille sauvage »,‎
  3. Julien Offray de La Mettrie, « Œuvres philosophiques de Mr. de La Mettrie, tome troisième »,‎
  4. Claude-Rémi Buirette de Verrières, « Annales historiques de la ville et Comté-Pairie de Chalons-sur-Marne »,‎
  • Marie-Catherine Hecquet, Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, Duchesne éditeur-libraire,‎ , 72 p. (lire en ligne)

Sources secondaires[modifier | modifier le code]

  • Serge Aroles, Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 - Paris, 1775) : Survie et résurrection d'une enfant perdue dix années en forêt, 2004 (ISBN 2 915587 019)Une biographie de Marie-Angélique, avec documents d'archives en fac-similé incluant 25 pages de cotes d'archives (pp.331-355) et 30 pages de documents (pp. 356-385)
  • Serge Aroles, L’Énigme des enfants-loups : Une certitude biologique mais un déni des archives., 2007 (ISBN 2748339096)Une approche générale critique, basée sur les archives, relative à l'ensemble des cas d'enfants sauvages
  • Douthwaite, Julia V., The Wild Girl, Natural Man, and the Monster: Dangerous Experiments in the Age of Enlightenment, University of Chicago Press,‎ (ISBN 9780226160566)

Littérature[modifier | modifier le code]