Portrait du joueur

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Portrait du Joueur est le titre d'un roman de Philippe Sollers paru chez Gallimard en 1984. Le récit en est débridé, écrit avec un style rageur ou hiératique, volontiers autobiographique sans sombrer pour autant dans l'exposé biographique.

L'histoire commence par un voyage à Bordeaux, ville natale du narrateur, et l'évocation de la vie d'un écrivain amateur de femmes, et s'achève par une retraite littéraire à Venise, ville d'adoption de l'artiste amateur de solitude. Entre les deux, l'auteur évoque une série de scènes drolatiques (le milieu littéraire est croqué sans pitié) et de séquences pornographiques (ainsi que les qualifie l'une des nièces du narrateur): une femme fait en effet le siège des fantasmes de l'auteur, lui envoyant des missives aussi explicites que directives, le conviant à des actes sexuels codifiés, minutés, mesurables, qu'ils réalisent ensuite ensemble avec une précision tout aussi glacée. Le lecteur reste froid devant un tel exposé salace, mais l'essentiel du roman est sans doute ailleurs. Le récit n'avance guère, mais on poursuit sa lecture par la curiosité du portrait: faire le tour du propriétaire, faire le tour du visage...

Des remarques et des dialogues savoureux émaille le récit chaotique. Ainsi, ce dialogue entre un journaliste buté et le narrateur sur la vanité de la diégèse est à la fois délicieux à lire et passionnant à méditer.

« — À quoi attribuez-vous ces échecs?
— C'est vous qui dites que ce sont des échecs.
— Enfin, bon... Ces retards?
— Mais vous savez bien... Le roman doit être d'abord une "histoire", a story... Personnages typés. Enquête plus ou moins policière. Dévoilement d'une cause, d'un ressort, d'un motif, autrement dit d'une culpabilité. Surmontée ou pas, peu importe. Sois coupable, et raconte. Y compris, si c'est le sujet, pourquoi tu es innocent. Pas de culpabilité, pas de story, ou à peine. Pas, ou peu, de story, rien du reste! (...)
— Eh bien, vous n'avez qu'à écrire une story!
— Comment faire, sans ressentir la moindre culpabilité?
— C'est vraiment votre cas?
— Il semble...
— Pas d'angoisse?
— Vous avez raison: l'angoisse vient de la culpabilité. (...)
— Et alors?
— Alors, rien.
— Comment ça, rien?
— Eh bien, pas d'angoisse. Donc pas de culpabilité. Dont pas de story. Au passage, je tiens à préciser que je mange très peu. (...)
— Vous ne sentez plus rien?
— Au contraire. Plus ma sensation s'étend, moins ça se raconte. Moins il y a de story! À croire que le règne de la story est le grand anesthésique... Vous dormez?
— Mais non!
— Vous en êtes sûr?
— Mais oui!
Mon grand blond de Suédois journaliste s'agite... Je lui brouille son interview... Il est arrivé très énervé, agressif en diable... (...)
— En somme, vous vous situez dans l'indicible?
— Mais non, mais non... Quand j'ai dit que ça ne se racontait pas, en réalité, ça se raconte très bien. Et même de mieux en mieux. Mais ça ne fait pas une story, vous comprenez? Ça ne se boucle pas en story[1]! »

Le «règne de la story» est l'exact résumé de l'écriture de Philippe Sollers: un auteur qui se défie de la narration tout en sachant qu'il ne peut s'en extraire; un critique qui glose sur la story pour mieux se désoler de ne trouver que des "fulgurances" en guise d'accroche littéraire...

Le Portrait du Joueur est publié juste après Femmes (1983) du même auteur.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Philippe Sollers, Portrait du Joueur, Paris, Gallimard, , 344 p. (ISBN 2070377865), pp. 216-217