Youyou (cri)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Youyou (cri de joie))
Une Égyptienne fait des youyous après avoir voté à l'élection présidentielle de 2014.

Les youyous (ou you-you ou you you, voire zaghrit) sont de longs cris aigus et modulés poussés par les femmes d’Asie de l’Ouest ainsi qu’en Afrique du Nord, et par extension de certaines régions d'Afrique subsaharienne (l'Afrique de l'Est ainsi que de l'Afrique australe et est largement pratiquée en Tanzanie, au Kenya, en Angola, en République démocratique du Congo, au Botswana, au Lesotho, au Malawi, au Mozambique, en Namibie, en Afrique du Sud, au Swaziland, au Soudan, en Éthiopie, en Érythrée, en Somalie, Ouganda, Zambie et Zimbabwe), pour manifester une émotion collective lors de rassemblements : la joie (dans les mariages et autres festivités), mais aussi « la colère ou le désespoir »[1],[2].

Les youyous étaient pratiqués en Libye antique, mais aussi en Grèce antique dans les temples de la déesse Athéna comme l'affirme Hérodote qui y mentionne des « cris perçants qu'on entend dans les temples de cette déesse » et qui tireraient leur origine des femmes libyennes[3].

Il existe plusieurs types de youyous, spécifiques de régions, voire de pays donnés.

En Éthiopie et en Érythrée, le youyou (appelée ililta) fait partie d'un rituel religieux chrétien exécuté par des fidèles comme une caractéristique du dimanche ou d'autres services dans l'Église orthodoxe éthiopienne de Tewahedo, Église orthodoxe érythréenne Tewahedo et certaines églises évangéliques éthiopiennes. Et il est également prononcé au hasard (spontanément) lors de célébrations laïques telles que des fêtes ou des concerts. Ailleurs en Afrique, le youyou est utilisée par les femmes comme un son de joie, de deuil ou d'attention.

Étymologie[modifier | modifier le code]

En français, les youyous ont été désignés ainsi par onomatopée (ils ont d'ailleurs par le passé été appelés « ouloulou », « olouloulou »[4], « lou lou lou »[5], ou encore « yiheyi »[6]).

En berbère le youyou est le plus couramment appelé tiɣri[7] (au pluriel tiɣratin[8]). Dans le parler rifain des Aït Iznassen, le youyou est aussi appelé alewliw (pluriel ilewliwen) ou aslewliw tandis que le verbe slewlew signifie « faire des youyous »[9]. En berbère kabyle et en berbère mozabite, les termes slilew ou slewlew signifient respectivement « pousser des youyous »[10]. En berbère rifain on retrouve notamment le terme asriwriw pour youyou et le terme sriwriw pour le verbe lancer des youyous[11].

En arabe et en judéo-arabe les youyous sont appelés زغاريد, transcrit zagharit[12].

Histoire[modifier | modifier le code]

Origine et ancienneté[modifier | modifier le code]

En Libye antique, les femmes libyennes semblaient effectuer les cérémonies en poussant un cri caractéristique que l'historien Hérodote fit remarquer : « Pour moi, les hurlements rituels qui accompagnent les cérémonies religieuses ont aussi la même origine, car les Libyennes en usent fort et d'une façon remarquable ; en Grèce, des cris rituels de femmes dans les supplications aux dieux », cris qui existaient également en Égypte antique[13].

Dans la tradition berbère[modifier | modifier le code]

Dans la culture berbère, le youyou est principalement utilisé lors des moments de fête (tameɣra) tels que le mariage ou le baptême, ainsi que lors de danses et chants traditionnels. Il fait dès lors partie intégrante du folklore berbère dont il est un élément incontournable. Le youyou est aussi utilisé durant les enterrements.

Les « you-you » chez Assia Djebar[modifier | modifier le code]

En 1967, dans le roman Les Alouettes naïves[14], la future académicienne Assia Djebar évoque ces cris de femmes algériennes sous différents noms et expressions françaises. Elle précise que « you-you » est le mot avec lequel les « Français traduisaient » ce « roucoulement qui tant de fois perçait en vrilles nos cœurs d’hier dans les noces » (p. 229). Ce sont des « roucoulements aigres que toutes poussaient du fond de la gorge… » (p. 106), qui peuvent être, selon les occurrences, « le cri de triomphe traditionnel » (p. 108), mais aussi celui du deuil quand des « femmes se mirent à hululer telles des hyènes » (p. 147), ou encore celui du combat (p. 229) pour « envelopper le champ de guerre d’une terreur triomphale » (p. 243).

Guerre d'Algérie[modifier | modifier le code]

Pendant la guerre d'Algérie, les femmes algériennes poussaient des youyous en signe de soutien aux combattants (souvent pendant leur exécution par l'armée française[15] et accèdent au statut de chahids), comme aussi un signe identitaire, nationaliste ou de courage et de la douleur partagée[15],[16],[17].

Le youyou servait notamment de ralliement pour la confrontation[18].

En littérature[modifier | modifier le code]

Publié en 2002, Tawargit d imikk[19] (littéralement « plus qu’un rêve »), paru en français sous le titre Un youyou dans la mosquée, est un roman de l'écrivain marocain Mohamed Akounad, où il raconte l'histoire d'un imam qui s'est attiré les foudres des autorités à cause d'un youyou lancé dans sa mosquée[20].

Divers[modifier | modifier le code]

On entend un extrait de youyous féminins dans la chanson Musulmanes du chanteur français Michel Sardou, parue en 1986.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « You-you », sur BDLP (consulté le ).
  2. Mohamed Benhlal (préf. Daniel Rivet), Le collège d'Azrouune : une élite berbère civile et militaire au Maroc (1927-1959), Paris, Karthala Éditions, coll. « Terres et gens d'islam », , 413 p. (ISBN 2-84586-599-6, lire en ligne), p. 398

    « des mères qui accompagnent leurs enfants avec des youyous de deuil presque toujours en pleurant »

  3. Hérodote, livre IV : Melpomène
  4. Définitions lexicographiques et étymologiques de « youyou » (sens 1) dans le Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales.
  5. Père Michel-Marie Jullien, L'Égypte : souvenirs bibliques et chrétiens, Lille, Société de Saint-Augustin / Desclée, De Brouwer et Cie, , 290 p. (lire en ligne), p. 269

    « Des femmes et des jeunes filles l'entourent et font retentir le lou lou lou ou zagharit. »

  6. Élisée Reclus, Correspondance (1850-1905), vol. II (octobre 1870-juillet 1889), Paris, Schleicher Frères, , 519 p. (lire en ligne), p. 354

    « Les femmes, couvertes de haïk blancs et de foulards rouges, marchent à la file indienne en poussant de temps en temps un yiheyi prolongé comme un jodel tyrolien. »

  7. Abdellah Nouh, Amawal n Teqbaylit d Tumzabt : Glossaire du vocabulaire berbère commun au kabyle et au mozabite, Tizi-Ouzou, Haut commissariat à l'amazighité, 2006-2007 (ISBN 978-9961-789-99-5, lire en ligne), p. 81.
  8. Mohand Akli Haddadou, Dictionnaire des racines berbères communes, Tizi-Ouzou, Haut commissariat à l'amazighité, 2006-2007, 314 p. (ISBN 978-9961-789-98-8, lire en ligne), p. 162.
  9. Nour Eddine Amjoun, Étude du parler berbère des Beni-Snassen (Nord-Est du Maroc) (thèse de doctorat en linguistique), Fes, Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, 2003-2004 (lire en ligne), p. 15, 76 et 257.
  10. Nouh 2006-2007, p. 59.
  11. Kaddour Cadi, Rifan verbal system, Peeters Publishers, , 178 p. (ISBN 978-2-85297-195-0, lire en ligne)
  12. Nadine Picaudou (dir.), Territoires palestiniens de mémoire, Paris / Beyrouth, Karthala / Ifpo, coll. « Hommes et sociétés », , 379 p. (ISBN 2-84586-817-0, lire en ligne), p. 320

    « Le terme zagharit signifie « youyous », youyous qui peuvent être entendus de très loin en raison du son aigu et clair qui est produit. Ils comportent de nombreuses variations en Palestine, des signes distinctifs qui sont souvent reconnus et mis en avant dans les fêtes. »

  13. note p. 548 in L'Enquête, livre IV d'Hérodote d'Halicarnasse
  14. Assia Djebar, Les Alouettes naïves, Paris, Julliard, , 429 p. (notice BnF no FRBNF32983899).
  15. a et b Djamel Abada, « Si la Casbah m'était contée ! », sur HuffPost Algeria, .
  16. Diane Sambron, Femmes musulmanes : Guerre d'Algérie 1954-1962, Paris, Autrement, coll. « Mémoires : histoire » (no 133), , 194 p. (ISBN 978-2-7467-1012-2), p. 8 et 10.
  17. Zohra Drif, Mémoires d’une combattante de l’ALN, Zone autonome d’Alger, Alger, Chihab, , 607 p. (ISBN 978-9947-39-057-3), p. 57.
  18. Abdelhafid Hammouche et Fatima Mekherbeche, « Le roman, le défilé et le youyou », Hommes & Migrations, no 1231,‎ , p. 38–46 (DOI 10.3406/homig.2001.3684, lire en ligne, consulté le ).
  19. Mohamed Amarir, « Tawargit d imikk de Mohamed Akounad : un récit fondateur », Asinag, no 12,‎ , p. 115-132 (lire en ligne).
  20. Muḥemmad Akunaḍ (trad. Lahcen Nachef), Un youyou dans la mosquée, Agadir Impression Edition, (ISBN 978-9954-33-492-8, lire en ligne)

Sur les autres projets Wikimedia :