Vladimir Vetrov

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Vladimir Vetrov
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Biographie
Naissance
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 52 ans)
MoscouVoir et modifier les données sur Wikidata
Nom dans la langue maternelle
Владимир Ипполитович ВетровVoir et modifier les données sur Wikidata
Pseudonyme
FarewellVoir et modifier les données sur Wikidata
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Condamnation

Vladimir Ippolitovitch Vetrov (en russe : Владимир Ипполитович Ветров), né le , également connu sous son nom de code « Farewell », est un lieutenant-colonel soviétique du KGB. Au début des années 1980, en pleine guerre froide, Vetrov décide de trahir et devient un agent de la direction de la Surveillance du territoire (DST) française. Il a permis à celle-ci et aux autres services occidentaux de renseignement de mieux connaître les méthodes et la structure du KGB dans le domaine de l'espionnage scientifique et technique. Vetrov est par la suite démasqué par le KGB, alors qu'il purgeait une peine de 12 ans de prison à Irkoutsk pour meurtre. Le KGB l’identifie : il est jugé, condamné à mort pour haute trahison et exécuté le dans une prison à Moscou.

Biographie[modifier | modifier le code]

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Photo d'identité de Vetrov

Espion soviétique[modifier | modifier le code]

Vladimir Vetrov est né à Moscou dans une famille modeste (son père est contremaître, sa mère, illettrée, travaille comme femme de chambre). Élève brillant, il poursuit des études dans une école d'ingénieurs à Moscou et se spécialise en électronique. Après cinq ans de formation, il obtient un poste d'ingénieur dans une usine de machines à calculer. Présenté comme un étudiant doué, fréquentant assidûment les salles de sport et en outre père de famille attentionné, il se fait remarquer par les sergents recruteurs du KGB qui lui font suivre une longue formation dans la principale centrale d'espionnage soviétique. Il y apprend l'anglais, le français et les techniques d'espionnage[1].

En 1965, il est placé à l'ambassade d'URSS à Paris, attaché au développement du commerce soviétique avec la France. Il recrute des agents chargés de fournir à l'Union soviétique des informations techniques dont elle a besoin, prend contact avec des ingénieurs français afin d'obtenir contre rémunération des matériels de haute technologie interdits à l'exportation. Il se fait repérer assez rapidement par la DST, qui suit ses mouvements et prend contact avec lui de façon informelle, notamment par Jacques Prévost, haut cadre chez Thomson-CSF mais aussi collaborateur occasionnel de la DST. Ce dernier lui rend un grand service à la fin de son séjour parisien lorsque Vetrov, éméché, détruit son véhicule de fonction dans un accident de voiture, ce qui peut lui valoir de très sérieux ennuis avec l'ambassade. Il s'adresse alors à son ami Prévost qui fait réparer à ses frais la voiture en urgence. Vetrov a désormais une dette de reconnaissance[2].

En 1970, au bout de cinq ans, le lieutenant-colonel Vetrov doit retourner à Moscou, où il est affecté au poste d'assistant auprès du chef de la Direction T (T pour Technologie), en tant que responsable du renseignement scientifique et technique de la PGU[3]. En 1974, il est envoyé au Canada où il est nommé chef de la représentation commerciale soviétique au sein de l'ambassade d'URSS[4]. En tant qu'officier de renseignement, il ressent la doctrine Brejnev, qui accentue le retard technologique de l'URSS et oblige la « patrie du socialisme » à voler des plans et des matériels aux capitalistes, comme une situation absurde et humiliante[5] : souvent ivre dès le matin, il est renvoyé au bout de neuf mois à peine à Moscou où il devient chef adjoint du département de l'information, responsable de l'espionnage technique à l'étranger[1].

Taupe pour les renseignements français[modifier | modifier le code]

Il a accès à l'ensemble des sources que sont les informateurs occidentaux. Au printemps 1981, il se décide à contacter le contre-espionnage français, la DST, sachant que ce service est moins surveillé par le KGB[6] que d'autres services étrangers. Il fait appel à son ami français Jacques Prévost, directeur des ventes de Thomson-CSF en URSS, pour proposer son aide en tant que « taupe » aux services de renseignement français et transmettre des documents classifiés.

C'est alors que Marcel Chalet de la DST lui attribue un nom de code[7] : « Farewell » (nom de code anglais choisi à dessein et permettant, en cas d'échec, d'attribuer l'histoire à un service de renseignement anglo-saxon)[8].

Les documents fournis à Xavier Ameil, ingénieur de chez Thomson-CSF en poste à Moscou dans le cadre de gros contrats signés en vue des Jeux olympiques d'été de 1980, puis à Patrick Ferrant, professionnel du renseignement et attaché militaire à Moscou, révèlent le fonctionnement du système soviétique et l'organisation de l'espionnage de l'Occident[1]. C'est dans ce contexte qu'est identifié comme espion l'ingénieur Pierre Bourdiol, qui travaille chez Thomson-CSF[9] et transmettait des renseignements à l'Union soviétique depuis dix ans[10].

Étant donné les perspectives qu'offrait cette affaire, Chalet, directeur de la DST, s'engage de manière particulièrement délicate, en prenant les précautions les plus extrêmes pour éviter toute fuite. Avec la possibilité qu'une nouvelle équipe arrive au pouvoir prochainement, il était urgent de ne pas se presser et de voir comment les choses tourneraient. L'affaire est donc bien engagée lorsque François Mitterrand parvient au pouvoir après l'élection présidentielle française de 1981. Chalet rapporte l'information à son ministre, Gaston Defferre, qui lui recommande de ne rien dire à Charles Hernu (« N'en parlez pas à Hernu. Il raconte tout à sa femme ! »)[7]. Les jours passent sans que l'Élysée ne lui accorde d'entretien, jusqu'à la garden party de l'Élysée du 14-Juillet, où Chalet est reçu, avec Defferre, son directeur de cabinet Maurice Grimaud et Pierre Bérégovoy. Mitterrand se montre intéressé, et recommande de ne pas parler de l'affaire au SDECE.

Lors du sommet du G7 à Ottawa en , Mitterrand met personnellement au courant Ronald Reagan de l'affaire, d'abord infructueusement (Mitterrand, qui ne parle pas bien l'anglais, dit « Farewell », à Reagan, qui en retour ne comprend pas pourquoi Mitterrand lui dit « Au revoir »)[7], puis avec succès grâce à des interprètes. Ce geste rassure les Américains, très inquiets de l’entrée de ministres communistes dans le gouvernement français. Au cours de l'été, une coopération est mise en place et la DST transmet aux Américains certaines informations sur le degré d'infiltration par les services d'espionnage de l'Union soviétique et sur le fait que toute leur couverture radar aérienne a été démasquée par les agents russes[11]. En , Gus W. Weiss (en), l'un des adjoints de Richard V. Allen au sein du Conseil de sécurité nationale, persuade William Casey, le directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), de laisser filer de faux renseignements en matière de technologie aux espions soviétiques, plan machiavélique qu'approuve le président américain Ronald Reagan[12].

Selon Marcel Chalet, « Farewell » fournit à la France entre 1981 et 1982, 2 997 pages de documents, en majeure partie frappés du cachet indiquant le niveau de classification maximal, ainsi que les méthodes d'espionnage industriel et scientifique par les Soviétiques. En collaboration avec la DST, la CIA fournit un appareil photo miniaturisé avec des pellicules très perfectionnées utilisées dans les satellites, transmis à Vetrov. Vetrov se mettait sur son bureau, coinçait les pages des documents avec ses coudes et les photographiait, chaque cassette comportant cent prises de vues. Les Américains avertissent la DST que les pellicules ne peuvent être développées que par la CIA, qui a un laboratoire dédié à cette machine, mais les services français, avec le concours de Kodak, réussissent à les développer seuls[7].

Vetrov fournit également une liste de 250 agents de ligne X du KGB, c'est-à-dire les officiers de renseignement chargés de recueillir les renseignements scientifiques et techniques à travers le monde, et de 170 agents du KGB appartenant à d'autres directions du KGB et du GRU[13].

Ces informations, exploitées par la DST, permettent à la France de faire expulser 47 Soviétiques, principalement du corps diplomatique (dont huit agents du KGB faisant partie de la liste remise par Vetrov)[14] résidant en France le , peu après la nomination du préfet Yves Bonnet à la tête de la DST. Sur ce total, 40 étaient investis de fonctions diplomatiques, deux exerçaient le métier de journaliste, et cinq officiaient dans différents organismes commerciaux[15].

François Scheer, chef de cabinet du ministère des Affaires étrangères de Claude Cheysson, choisit de justifier ces expulsions face à l'ambassadeur de l'Union soviétique à Paris. Il le convoque et lui montre l'original de la liste des membres du KGB résidant en France, transmise par Vetrov. Les soviétiques peuvent ainsi identifier la source de la DST en déterminant qui avait été en possession de ce document[16].

Arrestation et exécution[modifier | modifier le code]

Peu auparavant, Vetrov, devenu paranoïaque et craignant d'être démasqué, a tenté le d'assassiner sa maîtresse Ludmila, croyant qu'elle le trompait et l'espionnait. Il tue le milicien soviétique qui tente de s'interposer, se fait arrêter par la milice et est envoyé dans un camp pour crime passionnel, sans que les autorités ne se doutent de ses actes d'espionnage. C'est seulement un an plus tard que les enquêteurs du KGB l'identifient comme le traître qu'ils recherchaient. Il aurait été exécuté d'une balle dans la nuque à la prison de Lefortovo à Moscou[13].

Documentaires et fiction[modifier | modifier le code]

  • En 1991, Hervé Brusini et Dominique Tierce, La Taupe (L'Affaire Farewell) (France, URSS, 47 minutes), prix Albert-Londres 1991.
  • En 2008, Jean-François Delassus réalise L'affaire Farewell, documentaire franco-canadien en 2 épisodes de 54 minutes chacun, pour les télévisions allemande (ZDF), finnoise (Yle), ainsi que franco-allemande (Arte). Ce documentaire est tourné à la manière d'un film d'espionnage, qui mêle reconstitutions et entretiens avec les véritables protagonistes de l'époque encore en vie : directeurs de la DST, de la DGSE, de la CIA, et même de l'ancien KGB, ainsi que divers personnages-clés de l'affaire Farewell tels que Jacques Prévost, etc.
  • En , Christian Carion présente son film L'Affaire Farewell aux écrans français, avec Emir Kusturica dans le rôle de Vladimir Vetrov (nommé Sergueï Grigoriev dans le film) alias Farewell, et Guillaume Canet dans le personnage fictif de Pierre Froment, inspiré de Xavier Ameil[17].
  • En 2019, Michelle Fines signe le documentaire Farewell, l'espion qui aimait la France qui « décrypte ce cas d’école encore enseigné aujourd’hui aux aspirants espions[18] ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Alain Barluet, « Farewell, l'espion russe qui décapita le KGB », sur lefigaro.fr, .
  2. (en) Gordon Brook-Shepherd, The Storm Birds : Soviet Post-War Defectors, Grove Pr, , p. 255.
  3. Nadine Marie-Schwartzenberg, Le KGB : des origines à nos jours, Presses universitaires de France, , p. 69.
  4. Guillaume Dasquié, Secrètes affaires : les services secrets infiltrent les entreprises, Flammarion, , p. 105.
  5. (ru) Vladislav Kramar et Stanislav Lekarev, « Volonel Vetrov, alias l'agent Farewell », in : Независимое военное обозрение (« Enquêtes militaires indépendantes ») no 15 [1] et documentaire de la BBC (en) [2].
  6. Patrick Pesnot, Les Espions russes, éditeur France Inter, 2008.
  7. a b c et d Jean Guisnel, Au service secret de la France (ISBN 9782757855096).
  8. De plus, ce nom peut à la fois signifier « adieu » lorsqu'il est écrit en un mot, ou « portez-vous bien », « faites bon voyage », « bonne chance », lorsqu'il est écrit en deux mots. Cf Roger Faligot, Pascal Krop, DST. Police secrète, Flammarion, , p. 346.
  9. « Bonjour Farewell ! », lexpress.fr, (consulté le 2 novembre 2018).
  10. « Paris-Moscou : le froid qui vient d'un espion », referentiel.nouvelobs.com (consulté le 2 novembre 2018) [PDF].
  11. Pierre Favier et Michel Martin-Roland, La Décennie Mitterrand, vol. 1 : Les ruptures (1981-1984), Paris, Seuil, coll. « L'épreuve des faits », , 581 p. (ISBN 2-02-010329-X et 978-2-02-010329-9), p. 94-96.
  12. Vincent Nouzille, Dans le secret des présidents, Fayard, , p. 121.
  13. a et b Jean-Marie Pontaut, Philippe Broussard, « L'affaire Farewell », émission L'heure du crime sur RTL, 12 octobre 2012.
  14. Jean-Jacques Cécile, Le renseignement français à l'aube du XXIe siècle, Lavauzelle, , p. 41.
  15. Sergueï Kostine, Bonjour Farewell, la vérité sur la taupe française du KGB, éditions Robert Laffont, 1999.
  16. Vincent Nouzille, « « Farewell » : les secrets de l'affaire d'espionnage du siècle », sur rue89.com, .
  17. « Farewell, l'espion qui fait chuter l'URSS », dans le magazine Ça m'intéresse du no 343, p. 78-81.
  18. Anne Sogno, « « Farewell, l’espion qui aimait la France », top des taupes », sur nouvelobs.com, .

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Éric Raynaud, Sergueï Kostine, Adieu Farewell :La vérité sur la taupe qui a modifié le cours de l'histoire, Robert Laffont, (ISBN 2221113004, lire en ligne)
  • Raymond Nart, Jacky Debain et Yvonnick Denoël, L'affaire Farewell vue de l'intérieur, Nouveau Monde, 2013 (ISBN 978-2365833820)
  • Patrick Ferrant (dir.), Farewell : Conséquences géopolitiques d'une grande opération d'espionnage, CNRS Éditions, (ISBN 978-2-271-08707-2)

Liens externes[modifier | modifier le code]