Vie cachée de Jésus

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Jésus apprenti charpentier, par Jesse Lyman Hurlbut (en) (1915)

La vie cachée de Jésus est la période correspondant à la vie de Jésus de Nazareth entre la fin de l'enfance et le début de sa prédication, vers l'âge de 30 ans. Les écrits canoniques du christianisme ne disent rien de ces « années cachées », ou « années obscures », qui ont dès lors donné lieu à de nombreuses hypothèses.

La vie cachée de Jésus n'a longtemps été abordée, comme le reste de sa biographie, que par un biais apologétique chrétien. À partir du XIXe siècle, les quêtes du Jésus historique ont tenté de reconstituer une « vie de Jésus » en tant que figure importante de la spiritualité humaine, en la débarrassant des dogmes chrétiens.

L'état de la recherche[modifier | modifier le code]

Les années de l'existence de Jésus de Nazareth non relatées dans les écrits canoniques du Nouveau Testament sont désignées comme la « vie cachée de Jésus »[1], parfois « années inconnues de Jésus » (Robert Bellarmin)[2] ou, dans la littérature ésotérique, « années perdues » [3] ou encore « vie privée »[4] en opposition à sa vie publique.

On dispose de peu de documents sur la vie de Jésus, au point que quelques mythistes, au XIXe siècle, sont allés jusqu'à mettre en doute son historicité[5]. À quelques exceptions près, les sources émanent des premières communautés chrétiennes et concernent essentiellement les années de prédication de Jésus, après l'âge de 30 ans. D'un point de vue historien, les seuls éléments connus avec certitude sont ses liens avec Jean le Baptiste et sa crucifixion, trop gênants pour avoir été inventés par ses disciples[5].

Les historiens et les exégètes actuels estiment que retracer la « vie cachée » de Jésus relèverait de la fantaisie pure et simple. Tout au plus peuvent-ils émettre des hypothèses : Jésus charpentier comme son père, agriculteur[n 1], vigneron[n 2], pêcheur comme plusieurs des apôtres[6].

Les historiens contemporains replacent ces années cachées dans le contexte de sa judéité. Ils rejettent à l'unanimité les théories qui font de Jésus un explorateur de la Grande-Bretagne, de l'Égypte, de l'Inde, du Tibet ou du Japon, entre autres. Paula Fredriksen résume l'état de la recherche en indiquant qu'aucun spécialiste sérieux ne situe Jésus en dehors du judaïsme palestinien du Ier siècle[7].

Les sources chrétiennes[modifier | modifier le code]

Deux des évangiles canoniques évoquent cependant l'enfance de Jésus et en particulier la Nativité et la fuite en Égypte. Ces récits d'enfance sont des éléments obligatoires dans la « biographie » d'un grand homme de l'Antiquité et « doivent donner la clé de l'homme et de l'action à venir[8] ». Il s'agit de récits hautement symboliques, comme celui de l'étoile qui guide les rois mages : celle-ci est un signe de prédestination royale dans le monde antique, et un symbole messianique pour les juifs[9]. Ils ont été prolongés par les écrits plus tardifs des apocryphes et forment un des éléments de la mythologie chrétienne.

Hormis l'épisode de l'évangile selon Luc qui relate la visite au Temple de Jérusalem à l'âge de douze ans, la jeunesse de Jésus jusqu'au début de son ministère, vers l'âge de trente ans[n 3], n'est pas mentionnée dans les sources classiques. Cette période est considérée par certains auteurs comme un temps d'apprentissage spirituel.

Exégèse chrétienne[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Évangiles de l'enfance et Secret messianique.

Selon Robert Bellarmin, Jésus ne reste pas « oisif » mais « forgea le glaive de l'humilité pour trancher la tête du Goliath de l'orgueil. »[10]. Pour l'abbé Pierre Caussel (1651-1728), Jésus-Christ, depuis l'âge de douze ans jusqu'à trente ans environ, « demeura à Nazareth dans la maison de saint Joseph, travaillant de ses mains »[11].

L'attente jusqu'à l'âge de trente ans est traditionnellement expliquée par la nécessité pour les prêtres, selon la loi de Moïse, d'attendre cet âge pour entrer dans le sanctuaire lévitique[12],[13]. Pour d'autres, ces 18 années sont considérées non seulement comme un apprentissage auprès de Joseph (apprentissage spirituel, c'est-à-dire une formation religieuse mais aussi apprentissage manuel de charpentier[14] dans l'atelier de son père)[15], mais comme un éventuel rôle de chef de la famille après le décès présumé de Joseph[16].

Jésus en charpentier - Porte de la Foi - Sagrada Familia

Ce type d'interprétation classique a perduré jusqu'au XVIIIe siècle. Durant les deux siècles suivant se développent des thèses comme celles des voyages de Jésus en Asie dans sa jeunesse ou après sa crucifixion (cf. le village de Shingō au Japon ou le sanctuaire de Roza Bal au Cachemire), ou des contacts supposés avec les Esséniens. Des polémistes juifs créent la légende d'un voyage de Jésus en Égypte où il apprend la magie, comme le rapporte Celse dans son Discours véritable. Des légendes du cycle arthurien évoquent un voyage de Jésus adolescent en Angleterre, accompagné de son oncle Joseph d'Arimathie, marchand d'étain qui venait régulièrement s'approvisionner en Cornouailles. À l'image du concept de la translatio imperii, c'est Robert de Boron qui développe dans son roman Joseph d’Arimathie le thème de la translatio religionis en racontant l'histoire de Joseph d’Arimathie qui devient gardien du Graal après la Crucifixion. Son fils Joseph et son gendre Bron le transportent ensuite en Bretagne. Des légendes arthuriennes s'appuient sur ce récit pour magnifier le rôle de Joseph d'Arimathie en le désignant comme le tuteur de Jésus lorsque sa sœur la vierge Marie devient veuve. De Judée, le marchand serait passé en France avec Marie-Madeleine, Marthe et Lazare, puis en Angleterre où il aurait semé les germes du christianisme. Différents récits, produits d'un syncrétisme entre traditions celtiques arthuriennes et chrétiennes racontent que Jésus aurait passé une partie de ses « années perdues » à Priddy et à Glastonbury[17].

L'exégèse chrétienne a généralement rejeté ces théories et soutient que rien n'est connu sur cette période de la vie de Jésus, alors que des publications islamiques soutiennent le contraire. Ces thèses sont notamment reprises par les fidèles de l'ahmadisme. On rencontre également ce terme dans la littérature ésotérique ou New Age.

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

Le romancier allemand de:Siegfried Obermeier atteint un best-seller en Allemagne en 1983 avec son livre sur Jésus en Inde, construit en grande partie sur les thèses de Ahmad et Novotovitch[18]. Mais la thèse de Ahmad est favorisée par docteur Fida M. Hassnain (2008), directeur des archives et musée du Cachemire[19]. L'histoire a été rendue publique dans le livre Jesus' Tomb in India[20], un documentaire de la BBC[21], un reportage de France 5[22] et un film de Paul Davids[23].

Le Jésus-Christ de Shingō est une tradition locale japonaise selon laquelle Jésus aurait vécu de 21 à 33 ans dans la province d’Etchu et serait mort à Shingō.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Abbé Pierre Caussel De la connoissance de Jesus-Christ, considéré dans ses mystères- 1780 - Page 57 "CHAPITRE PREMIER. ..D. QUELLE est la vie cachée de Jesus-Christ ?, R. lesus- Christ, depuis l'âge de douze ans jusqu'à trente ans .."
  2. Robert Bellarmin, Les Discours de Robert Bellarmin, soigneusement revus et corrigés, 1855, volumes 1 à 2 - Page 204 "Que fit-il donc durant ces années inconnues ?"
  3. Élizabeth Clare Prophet, The Lost Years of Jésus, traduit en français sous le titre Les Années perdues de Jésus en 2004."
  4. Dom Florent Broquin, La Grande Vie de Jésus-Christ, Tome premier: "génération et vie privée", troisième édition, Louis Carré éditeur-libraire, Paris, 1891.
  5. a et b John Spong, « Historicité de Jésus », sur Protestants dans la ville,
  6. Pierre-Antoine Bernheim, Jacques, frère de Jésus, Noêsis, , p. 105
  7. Paula Fredriksen, From Jesus to Christ, Yale University Press, 2000 (ISBN 0300084579), p. xxvi.
  8. Marie-Françoise Baslez, Bible et histoire, p. 193-195
  9. Marie-Françoise Baslez, Bible et histoire, p. 189
  10. Les Discours de Robert Bellarmin, soigneusement revus et corrigés 1855 Volumes 1 à 2 - Page 204 « il se rendit le modèle parfait de cette vertu, pour pouvoir dire à bon droit, apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur… »"
  11. Caussel De la connoissance de Jesus-Christ, considéré dans ses mystères (posthume, 1822), p. 57.
  12. Paul-Yves Pezron Histoire évangélique : confirmée par la judaïque et la romaine 1848 - Page 218 "La deuxième raison est qu'il y a lieu de croire que Dieu a envoyé saint Jean lorsqu'il avait trente ans accomplis ; car, outre qu'il était prêtre, sa mission a été à peu près semblable à celle du Messie, qui avait trente ans et quelques jours quand il a été baptisé."
  13. Émile Guers Le camp et le tabernacle du désert: ou, Le Christ dans le culte 1849 Page 97 « Le Christ dans le culte lévitique […] Enfin, c'est à l'âge de trente ans que les ministres du sanctuaire entrent dans leur charge »
  14. Mc 6,3
  15. Albert Hari, Francis Dumortier À la découverte de la Bible - 1980 Page 35 « Jésus a appris et exercé le métier de charpentier qui demandait apprentissage et savoir-faire. Jésus savait lire et écrire puisque Luc nous dit qu'il a fait la lecture publique de l’Écriture dans la synagogue de Nazareth (Le 4, 16). »
  16. Pierre Grelot, Joseph et Jésus, Beauchesne, 1975, p. 1 « Dans Marc 6, 3, Jésus, présenté comme « le charpentier fils de Marie », est connu comme fils d'une femme veuve. […] Dans un milieu de civilisation artisanale, on entrevoit, du point de vue pratique, son apprentissage du métier sous la direction de Joseph »
  17. André Vauchez, Christianisme : dictionnaire des temps, des lieux et des figures, Seuil, , p. 328
  18. Siegfried Obermeier, Starb Jesus in Kaschmir. Das Geheimnis seines Lebens und Wirkens in Indien, 1973
  19. A search for the historical Jesus (2004) et Roza Bal The Tomb of Jesus (2008)
  20. (en) Paul Constantine Pappas, Jesus' Tomb in India: The Debate on His Death and Resurrection, Jain Publishing Company, , 202 p.
  21. Hidden story of Jesus
  22. Jésus serait-il allé en Inde ?
  23. Jesus in India – The Movie (2008)

Notes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Historiens et biblistes[modifier | modifier le code]

Divers[modifier | modifier le code]

  • Rachid Ahmad Chaudry, La Vie cachée de Jésus, Islam International Publication, version française 2007.
  • Robert Aron, Les Années obscures de Jésus, Grasset, 1960 (Compte-rendu, par Stanislas Giet, Revue des sciences religieuses, 1961)
  • Alain Desreumaux (trad.), Histoire du roi Abgar et de Jésus. Présentation et traduction du texte syriaque intégral de « La Doctrine d'Addaï
  • Franz Winter, Starb Jesus in Japan, Zur Tradition um ein japanisches "Jesus"-Grab, 2010.
  • Dr Fida M. Hassnain, The historical Jesus, 2004.
  • Dr Fida M. Hassnain, Suzanne Olsson, Roza Bal the Tomb of Jesus, 2008.
  • Bart D. Ehrman (February 2011). 8. Forgeries, Lies, Deceptions, and the Writings of the New Testament. Modern Forgeries, Lies, and Deceptions & Forged : Writing in the Name of God—Why the Bible’s Authors Are Not Who We Think They Are, First Edition. EPub Edition. ed. New York : HarperCollins e-books, pages 282–283, (ISBN 978-0-06-207863-6). Retrieved September 8, 2011.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]