Victoire de Samothrace

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Victoire de Samothrace
La Victoire de Samothrace
La Victoire de Samothrace
Type Monument
Dimensions 512 centimètres (hauteur)
Inventaire Ma 2369[1]
Matériau Marbre
Méthode de fabrication Sculpture
Période Vers 200-185 av. J.-C.
Culture Époque hellénistique, Grèce antique
Date de découverte 1863
Lieu de découverte Samothrace, Sanctuaire des Grands Dieux
Conservation Musée du Louvre, Paris
Fiche descriptive Fiche sur la base Atlas

La Victoire de Samothrace (en grec ancien : Νίκη τῆς Σαμοθράκης / Níkê tês Samothrákês) est un monument de sculpture grecque de l'époque hellénistique, composé d'une statue représentant la déesse Niké (la Victoire), et de sa base en forme de proue de navire. La hauteur totale du monument est de 5,12 mètres. Il est exposé au Musée du Louvre.

Découverte et restaurations[modifier | modifier le code]

Plan général du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, le monument se situait au no 9.

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

  • 1863 : Charles Champoiseau (1830-1909) chargé par intérim du consulat de France à Andrinople (actuellement Edirne en Turquie) entreprend du 6 mars au 7 mai l'exploration des ruines du sanctuaire des Grands Dieux dans l'île de Samothrace. Le 13 avril 1863, il découvre le buste et le corps d'une grande statue féminine en marbre blanc accompagnée de nombreux fragments de draperie et de plumes[2]. Il identifie la déesse Niké, la Victoire, traditionnellement représentée dans l'Antiquité grecque comme une femme ailée. Au même endroit se trouve pêle-mêle une quinzaine de gros blocs en marbre gris dont il ne comprend ni la forme ni la fonction. Il décide d'envoyer au musée du Louvre la statue et les fragments, et de laisser sur place les gros blocs de marbre gris. Partie début mai 1863 de Samothrace, la statue arrive à Toulon à la fin du mois d'août et à Paris le 11 mai 1864[3].
  • 1864-1866 : Une première restauration est entreprise par Adrien Prévost de Longpérier, le conservateur des Antiques du Louvre à cette époque. La partie principale du corps (2 m 14, du haut du ventre jusqu'aux pieds) est dressée sur un socle de pierre, et largement complétée par les fragments de draperie, dont un pan s'envole à l'arrière des jambes. Les fragments restants - la partie droite du buste et une grande partie de l'aile gauche - trop lacunaires pour être replacés sur la statue, sont mis en réserve. Étant donné la qualité exceptionnelle de la sculpture, Longpérier décide de la présenter incomplète dans les salles, où elle séjourne parmi les copies romaines de 1866 à 1880, d'abord dans la salle des Caryatides, puis brièvement dans la salle du Tibre[4].
  • 1875 : Les archéologues Autrichiens qui, sous la direction de Alexander Conze, fouillent depuis 1870 les bâtiments du sanctuaire de Samothrace étudient l'emplacement où Champoiseau avait trouvé la Victoire. L'architecte Aloïs Hauser dessine les blocs de marbre gris restés sur place et comprend qu'une fois assemblés correctement, ils forment la proue effilée d'un navire de guerre, et que, posés sur un socle de dalles, ils servaient de base à la statue[5]. Des tétradrachmes de Démétrios Poliorcète frappés entre 301 et 292 av. J.-C. représentant une Victoire sur l'avant d'un navire, ailes déployées, donnent une bonne idée de ce type de monument[6]. De son côté, le spécialiste de sculpture antique O. Benndorf se charge de l'étude du corps de la statue et des fragments conservés en réserve au Louvre, et restitue la statue soufflant dans une trompette qu'elle lève du bras droit, comme sur la monnaie[7]. Les deux hommes parviennent ainsi à réaliser une maquette du monument de Samothrace dans son entier[8].
  • 1879 : Champoiseau, mis au courant de ces recherches, entreprend une deuxième mission à Samothrace, dans le seul but d'expédier au Louvre les blocs de la base et les dalles du socle de la Victoire[9]. Il abandonne sur l'île le plus gros bloc de la base, non sculpté[10]. Deux mois plus tard, les blocs parviennent au musée du Louvre, où dès le mois de décembre un essai de montage est effectué dans une cour[11].
  • 1880-1883 : le conservateur du département des antiques, Félix Ravaisson-Mollien, décide alors de reconstituer le monument, conformément à la maquette des archéologues Autrichiens. Sur le corps de la statue, il refait en plâtre la ceinture, pose la partie droite du buste en marbre, fixe l'aile gauche en marbre à l'aide d'une armature métallique, refait en plâtre la partie gauche du buste et créé en plâtre l'aile droite[12]. Mais il ne refait ni la tête, ni les bras ni les pieds. La base en forme de navire est reconstruite et complétée, sauf l'avant brisé de la quille, et il reste un grand vide en haut de l'arrière. La statue est posée directement sur la base. L'ensemble du monument est placé de face, sur le palier supérieur de l'escalier Daru, l'escalier principal du musée [13], doté dans les années suivantes d'un décor surchargé.
  • 1891 : Champoiseau retourne une troisième fois à Samothrace pour essayer de retrouver la tête de la Victoire, sans succès. Il rapporte des débris de la draperie et de la base, un petit fragment avec une inscription et des fragments d'enduits colorés[14].

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

La Victoire de Samothrace dans le journal Le Rire (novembre 1918).
  • 1934 : La présentation de la Victoire est repensée dans le cadre d'un réaménagement général du musée et de l'escalier Daru, dont les marches sont élargies et le décor du palier dissimulé. Le monument est mis en scène pour constituer le couronnement de l'escalier : il est avancé sur le palier pour être plus visible du bas des marches, et la statue est rehaussée sur la base par un bloc de pierre moderne de 45 cm de haut, supposé évoquer un pont de combat à la proue du navire[15]. Cette présentation est restée inchangée jusqu'en 2013.
  • 1939-1945 : à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939, la statue de la Victoire est descendue de sa base pour être évacuée et mise à l'abri avec les autres chefs-d'œuvre du musée du Louvre. Elle reste au château de Valençay (Indre) jusqu'à la Libération, et reprend sans dommages sa place en haut de l'escalier en juillet 1945.
  • 1950 : les fouilleurs américains de l'université de New York, sous la direction du Pr Karl Lehmann, ont repris depuis 1938 l'exploration du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace. En juillet 1950, ils associent à leurs travaux le conservateur du Louvre Jean Charbonneaux, qui découvre dans l'emplacement de la Victoire la paume de la main droite de la statue. Deux doigts conservés au Kunsthistorisches Museum de Vienne depuis les fouilles autrichiennes de 1875 recollent à la paume[16]. La paume et les doigts sont déposés au musée du Louvre, et présentés auprès de la statue depuis 1954.
  • 1996 : deux morceaux de marbre gris servant à amarrer les bateaux de pêche sur la plage en contrebas du sanctuaire avaient été remontés au musée en 1952. Ils sont étudiés en 1996 par I. Mark et M. Hamiaux, qui concluent que ces morceaux, jointifs, constituent le bloc de la base abandonné par Champoiseau en 1879[17].

Au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

La Victoire de Samothrace après sa dernière restauration.
  • 2013-2014 : une quatrième restauration est entreprise pour redonner au monument une meilleure apparence, et rendre aux marbres leur teinte d'origine ternie par le temps. La statue est descendue de sa base, et transportée dans une salle voisine du palier transformée en atelier de restauration. La base est démontée entièrement et les blocs rejoignent la statue dans l'atelier[18], où ils sont dessinés et étudiés pour la première fois. La statue fait l'objet d'examens scientifiques (UV, IR, rayons X, microspectrographie, analyse du marbre) [19]avant d'être restaurée. Il est décidé de respecter la restauration de 1883 malgré certains défauts. Le marbre est nettoyé en surface, les joints repris, quelques fragments de draperie et de plumes sont ajoutés, les contours en plâtre du cou et de l'attache du bras gauche amincis[20]. Les dalles du socle et les blocs de la base sont nettoyés en surface, puis remontés sur un soubassement moderne plus en retrait sur le palier. Les moulages de petits fragments du navire conservés à Samothrace sont inclus, et les lacunes complétées. Le bloc intermédiaire placé entre la base et la statue en 1934 a été supprimé, et la statue posée directement sur la base comme à l'origine. Mieux équilibrée, elle a pu être débarrassée de la barre métallique qui l'étayait à l'arrière des jambes[21].

Description du monument[modifier | modifier le code]

La statue[modifier | modifier le code]

La statue, en marbre blanc de Paros, représente une femme ailée, la déesse de la Victoire (Nikè), terminant son vol pour se poser sur la proue d'un navire de guerre.

Vêtements : La Victoire est vêtue d'une longue tunique (chitôn) en tissu très fin, avec un rabat replié et ceinturé sous la poitrine. Elle était attachée aux épaules par deux fines bretelles (la restauration n'est pas exacte). Le bas du corps est partiellement recouvert par un manteau épais (himation) enroulé à la taille et qui se dénoue en découvrant toute la jambe gauche ; une extrémité glisse entre les jambes jusqu'au sol, et l'autre, beaucoup plus courte, s'envole librement dans le dos. Le manteau est en train de tomber, et seule la force du vent le retient encore. Le sculpteur a multiplié les effets de draperies, entre les endroits où le tissu est plaqué contre le corps en en révélant les formes, en particulier sur le ventre, et ceux où il s'accumule en plis profondément creusés d'ombre, comme devant la jambe gauche. Cette extrême virtuosité concerne le côté gauche et l'avant de la statue. Du côté droit, le tracé de la draperie se réduit aux lignes principales des vêtements, dans un travail beaucoup plus sommaire[22].

Attitude : La déesse s'avance, prenant appui sur la jambe droite. Les deux pieds qui étaient nus ont disparu. Le droit touchait le sol, le talon encore un peu soulevé ; le pied gauche, la jambe fortement tendue en arrière, était encore porté en l'air. La déesse ne marche pas, elle était en train de terminer son vol, ses grandes ailes encore déployées. Les bras ont disparu, mais l'épaule droite soulevée indique que le bras droit était levé sur le côté. Le coude fléchi, la déesse faisait de la main un geste de salut victorieux : cette main aux droits tendus ne tenait rien (ni trompette, ni couronne, ni bandelette). Aucun indice ne permet de reconstituer la position du bras gauche, le plus probable étant qu'il était abaissé, très légèrement fléchi ; la déesse tenait peut-être de ce côté une stylis, sorte de mat pris en trophée sur le navire ennemi, comme on le voit sur les monnaies. La statue est conçue pour être vue de trois quarts gauche (à droite pour le spectateur), d'où les lignes de la composition sont très nettes : une verticale allant du cou jusqu'au pied droit, et une oblique partant du cou en diagonale tout le long de la jambe gauche. « Le corps s’inscrit tout entier dans un triangle rectangle, figure géométrique simple, mais très solide : il fallait cela pour supporter à la fois les formes épanouies de la déesse, l'accumulation des draperies, et l’énergie du mouvement »[23].

Le bateau et le socle[modifier | modifier le code]

La base en forme de proue de navire.

Ils sont taillés dans du marbre gris veiné de blanc venant des carrières de Lartos (Lardos), à Rhodes. La base a la forme de la proue d'un navire de guerre grec de l'époque hellénistique : long et étroit, il est couvert à l'avant par un pont de combat sur lequel se trouve la statue. Il comporte sur les côtés des caisses de rames renforcées qui supportaient deux rangs de rames décalés (les sabords de nage sont représentés). La quille est arrondie. Au bas de l'étrave, au niveau de la ligne de flottaison, était représenté le grand éperon à triples ailerons et un peu plus haut un éperon plus petit à deux lames : ils servaient à défoncer la coque du navire ennemi. Le sommet de l'étrave était couronné par un ornement de proue haut et recourbé (l’acrostolion). Ces éléments disparus n'ont pas été reconstitués, ce qui atténue beaucoup l'allure guerrière du navire[24].

Construction[modifier | modifier le code]

La statue de la Victoire mesure 2,40 mètres de haut, 2,75 mètres avec les ailes, soit environ 1,5 fois la hauteur naturelle. Elle n'est pas taillée d'un seul bloc de marbre, mais composée de six blocs travaillés séparément : le corps, le buste avec la tête, les deux bras et les deux ailes. Les blocs étaient assemblés entre eux par des goujons de métal (bronze ou fer) fichés dans des surfaces de joint. Cette technique utilisée depuis longtemps par les sculpteurs grecs pour les parties saillantes des statues permet d'économiser le marbre et facilite le travail. Dans le cas de la Victoire, le sculpteur s'est servi de cette technique pour faire tenir les plaques des ailes entièrement en porte-à-faux dans le dos, en faisant jouer l'inclinaison vers l'avant des surfaces de joint qui les raccordent au corps[25]. Au bloc du corps étaient rajoutés des morceaux plus petits en saillie[26]. L'extrémité du manteau volant à l'arrière et l'extrémité du pan tombant au sol devant la jambe gauche ont été refixées. Le pied droit, l'arrière de la jambe gauche avec le pied et un repli de draperie devant les jambes sont perdus.

Le navire, d'une hauteur de 2,01 mètres, d'une largeur maximale de 2,48 et d'une longueur conservée de 4,29 mètres, est constitué de seize blocs empilés sur les six dalles du socle (h. 0,36 m, lo: 4,76 m). Ils sont répartis en trois assises de plus en plus larges à l'arrière. Le dix-septième bloc, resté à Samothrace, complétait le vide qui existe à l'arrière de l'assise supérieure, juste sous la statue. Son poids permettait de faire tenir le porte-à-faux des blocs des caisses de rames saillants sur les côtés[27]. La plinthe de la statue était encastrée dans une cuvette creusée sur ce bloc. Ses contours, entièrement visibles lors de la restauration de 2014, ont permis de déterminer très précisément l'emplacement de la statue[28]. Posée juste à l'aplomb de l'arrière du bloc de la quille, elle contribuait par son poids à en maintenir soulevé tout l'avant, qui se décolle du socle pour évoquer la forme dynamique d'un navire de guerre.

La construction du monument était une prouesse d'équilibre, un véritable chef-d'œuvre technique, La statue et la base sont indissociables, et elles ont été conçues comme un tout par le même artiste[29].

Contexte architectural[modifier | modifier le code]

L'emplacement[modifier | modifier le code]

Champoiseau a indiqué sur un plan général l'endroit où il a découvert la Victoire[30]. Il se trouve tout au bout de la terrasse aménagée sur la colline qui surplombe le sanctuaire à l'ouest. C'est un espace de 13,40 de long sur 9,55 de large creusé à flanc de colline (n° 9 sur le plan), au-dessus du théâtre, ouvert au nord. Champoiseau y décrit sommairement une plate-forme entourée de murs de pierre calcaire, et donné un plan approximatif de ce qu'il pensait être un monument funéraire[31]. En 1875, Hauser en fait un relevé schématique, et note qu'il est déjà très dégradé. Les murs de pierre calcaire qui l'entouraient sur trois côtés sont arasés au niveau des fondations mais le socle du monument est encore en place sur une plate-forme de pierre calcaire. La Victoire n'était pas orientée de face dans cet espace, mais en oblique par rapport au mur du fond[32]. La statue donc était vue d'abord de trois quarts gauche, son angle de vue principal, ce qui explique la différence importante dans la sculpture de la statue, beaucoup plus travaillée du côté gauche que du côté droit. Le site est bouleversé par Champoiseau lors de sa mission de 1891, puis laissé à l'abandon. De gros rochers encombrent la partie avant de l'espace. L'endroit a été à nouveau dégagé par la mission américaine après la Seconde Guerre Mondiale. Les murs de soutien des terres au fond et sur les côtés ont été restaurés, et la place du monument artificiellement indiquée. L'ensemble reste très ruiné.

Interprétation :  [modifier | modifier le code]

Le Pr. Karl Lehmann a émis l'hypothèse que le monument avait été placé dans le bassin d'une fontaine à ciel ouvert, avec des jeux d'eau sur les gros rochers disposés à cet effet dans la partie antérieure du bassin[33]. J. Charbonneaux pensait au contraire que ces rochers étaient tombés naturellement de la pente de la montagne à une époque récente[34]. L'idée de la fontaine est maintenant abandonnée, car les fouilles récentes sous la direction des Pr. J. McCredie et B. D. Wescoat ont montré qu'il n'y avait pas d'arrivée d'eau dans cet espace. Mais elles n'ont pas permis de déterminer la nature exacte du cadre architectural d'origine, et deux options sont envisageables : un petit édifice couvert à fronton et colonnes (naïskos), ou une enceinte à l'air libre entourée d'un muret (péribole)[35]. L'excellent état de conservation de la surface de la sculpture fait penser qu'elle était abritée des intempéries.

Fonction du monument[modifier | modifier le code]

Un ex-voto ?[modifier | modifier le code]

Dans le sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, comme dans tous les grands sanctuaires pan-helléniques, les fidèles offraient de très nombreux ex-votos, du plus modeste au plus somptueux selon leur richesse. C'était une façon d'honorer les dieux et de les remercier pour leurs bienfaits. En plus d'une vie meilleure, les dieux Cabires, notamment les Dioscures, étaient réputés assurer leur protection aux initiés lorsqu'ils se trouvaient en danger sur mer et au combat. Les invoquer permettait d'être sauvé du naufrage durant les tempêtes, et d'obtenir la victoire dans les combats[36].

Il est possible dans ce contexte qu'une représentation de la Victoire se posant sur une proue de navire ait été dédiée pour remercier les Grands Dieux à la suite d'une victoire navale importante. Déjà au IIIe s. av. J.-C., la réplique en bois d'un navire de guerre avait été installée dans un bâtiment à l'autre extrémité de la terrasse (le Néôrion, n° 6 sur le plan), offrande qui pourrait avoir été dédiée par Antigone II Gonatas pour célébrer sa victoire à la bataille navale de Cos (vers -250)[37].

L'inscription indiquant les circonstances de la dédicace du monument de la Victoire n'a pas été retrouvée, on ne peut qu'émettre des hypothèses sur cette victoire. Au début du IIe siècle av. J.-C, les batailles navales entre les souverains hellénistiques pour dominer la mer Égée se multiplient[38]. En -190, la coalition réunissant Eumène II, roi de Pergame, les Rhodiens et les Romains contre le souverain séleucide Antiochos III, remporte les batailles navales de Sidè et de Myonèssos. Elles sont suivies sur terre en -189 de la bataille de Magnésie du Sipyle qui aboutit à la signature en -188 de la paix d'Apamée (Bithynie). Cela permet à la coalition victorieuse d'augmenter son pouvoir en Asie Mineure et en mer Égée, et pourrait avoir été l'occasion de dédier dans les années suivantes un monument très coûteux aux Grands Dieux de Samothrace. D'autres victoires plus tardives ont aussi été envisagées, comme celle des Romains à Pydna en -169 sur le roi Persée de Macédoine[39] , ou celle de Pergame et Rhodes contre le roi Prusias II de Bithynie en -154[40].

Une représentation cultuelle ?[modifier | modifier le code]

La fonction de la Victoire de Samothrace comme ex-voto lié à une victoire navale précise a été contestée, au profit d'une interprétation purement religieuse.

M. Daumas[41] a souligné l'importance du motif de la Victoire dans le culte des Cabires à partir du IVe siècle, et l'importance des navires mythiques comme la nef Argo, qui portait Jason et les héros grecs en quête de la Toison d'or : tous les Argonautes étaient allés à Samothrace pour être initiés aux Mystères des Grands Dieux. Le monument associant la Victoire à la proue du navire Argo est une émanation du culte lui-même, et non pas la célébration d'une victoire navale particulière.

Pour H. Knell[42], la Victoire domine l'ensemble des bâtiments du sanctuaire vers lequel elle était orientée. Elle était en relation directe avec le théâtre aménagé en dessous d'elle, et surplombait les représentations sacrées qui y étaient données. Pompée se serait inspiré de cette disposition pour son théâtre du Champ de Mars à Rome, qui était surmonté par le temple de la Vénus Victrix (Victorieuse).

Pour Jean Richer[43] le Navire sur lequel la statue est placée représente la constellation du Navire Argo : la proue de navire et la statue avaient été volontairement placées en biais de telle sorte que la Victoire regardait dans la direction du nord : cette direction montre le chemin qui conduit à la porte des dieux identifiée au mont Hémos, et fait ainsi allusion à une victoire toute spirituelle ; car, dans cette orientation, l'élan et le regard de la statue aboutissaient exactement à l'angle nord-est de l’Anaktoron, siège des Petits Mystères, où l'on donnait l'initiation.

Ateliers et style[modifier | modifier le code]

Représentation d'une poupe de navire ayant servi de base à une statue en bronze signée Pythocritos, sur la paroi de l'acropole de Lindos.

La perte de l'inscription de dédicace empêche également de savoir par quel atelier il a été exécuté, et qui en était l'auteur. La statue est faite en marbre de l'île de Paros, qui était exporté dans tout le monde grec pour réaliser les meilleures sculptures. La virtuosité de son travail n'a rien de commun avec celui d'une base en marbre de Lartos. Le monument a certainement été fait dans deux ateliers différents, qui ont travaillé sous la direction d'un même créateur.

L'atelier de la base[modifier | modifier le code]

Deux raisons permettent d'assurer que la base a été fabriquée dans l'île de Rhodes :

- ses blocs sont taillés dans un marbre qu'on ne trouve que dans l'île de Rhodes, dans les carrières près du village de Lartos (Lardos). C'est un marbre peu homogène, difficile à travailler, rarement utilisé pour des statues.

- il y avait à proximité de ces carrières des ateliers spécialisés dans la fabrication de bases de statues, retrouvées en grand nombre dans le sanctuaire voisin de Lindos..Ils ont sans doute réalisé aussi le relief d'une poupe de navire taillé à même le roc au pied de l'acropole de Lindos, incluant une base pour une statue en bronze. Il existe également dans le sanctuaire d'Athéna Lindia sur l'acropole une base de statue en forme de proue de navire faite de plusieurs blocs comme celle de Samothrace, mais plus petite et plus simple[44]. Seuls ces ateliers étaient à méme de fabriquer la base très sophistiquée de la Victoire et son socle selon des instructions précises, avant d'expédier l'ensemble des blocs à Samothrace.

D'autres arguments souvent invoqués sont récusables :

- le monument aurait été réalisé par Pythocritos de Rhodes. Champoiseau a trouvé en 1891 dans l'emplacement de la Victoire un petit fragment de base en marbre de Lartos portant une inscription avec la fin du nom d'un rhodien : …Σ ΡΟΔΙΟΣ / …S RHODIOS »[45], En 1933, H. Thiersch[46], convaincu que ce fragment provenait de la base de la Victoire, a restitué de façon hypothétique cette inscription comme la signature du sculpteur de la statue. Ce serait un certain Pythocritos fils de Timocharès très actif à Rhodes vers -200 -175. Mais sa signature se trouve toujours sur des bases destinées à des statues en bronze. De toute façon, le fragment portant l'inscription est beaucoup trop petit pour avoir appartenu à la base de la Victoire. Elle convient plutôt à une statuette, et le nom pouvait aussi être celui d'un dédicant. Il n'existe donc aucune preuve pour associer le nombre de Pythocritos de Rhodes à la Victoire de Samothrace.

- la base représenterait l'avant d'un navire rhodien. L'épigraphiste Ch. Blinkenberg[47] a pensé que la proue était celle d'une trihémiolie, un type de navire souvent nommé dans les inscriptions de l'île de Rhodes : ses chantiers navals étaient réputés, et sa flotte de guerre importante. Mais les spécialistes d'architecture navale antique ne sont pas d'accord sur la restitution de la trihémiolie[48]. On peut seulement affirmer que la proue de Samothrace possède des caisses de rames et deux bancs de rames décalés. Chaque rame étant actionnée par plusieurs rameurs, cela peut aussi convenir à une tetrère (4 files de rameurs par bord) ou une pentère (5 files de rameurs par bord). Ces navires étaient très répandus dans toutes les flottes de guerre hellénistiques, y compris la flotte rhodienne[49].

L'atelier de la statue[modifier | modifier le code]

On ne dispose que de critères stylistiques pour tenter de localiser l'origine du sculpteur qui a réalisé la statue. Deux hypothèses sont envisageables :

- la statue a été exécutée par un sculpteur rhodien. Mais sa complexité artistique et technique n'a pas d'équivalent dans la sculpture rhodienne de l'époque, qui privilégiait le bronze pour les grandes statues ; le marbre était généralement utilisé pour des statues de plus petite taille et de très nombreuses statuettes décoratives[50].

- la statue a été exécutée par un sculpteur d'Asie Mineure, où les ateliers de sculpture en marbre sont actifs et nombreux à l'époque hellénistique. Ils sont particulièrement habiles dans la technique des statues assemblées de plusieurs morceaux, notamment à Cos et à Pergame. De plus, la Victoire a depuis longtemps été comparée aux personnages de la frise du Grand Autel de Pergame (entre -180 et -160). Cette frise en très haut relief représente une Gigantomachie, le combat des dieux grecs contre les Géants monstrueux. La forme des ailes déployées des Géants, les attitudes énergiques des personnages et les draperies mouvementées des déesses sont dans un style très proche de celui de la Victoire[51]. Il est même possible que les deux œuvres aient créées par un même artiste, dont on ignore la patrie d'origine et le nom.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La Victoire de Samothrace dans la base Atlas
  2. Champoiseau 1880, p. 11
  3. Hamiaux 2001, p. 154-162
  4. Hamiaux 2001, p. 163-171, fig. 4, 5 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014,  p. 75, fig. 52
  5. Conze Hauser Benndorf 1880, p. 52-58, pl. 60-64
  6. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 78, fig. 56
  7. Conze Hauser Benndorf 1880, p. 59-66
  8. Hamiaux 2001, p. 194,195, fig. 15, 16 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, fig. 57
  9. Champoiseau 1880, p. 12-17
  10. Champoiseau 1880, p. 14 ; Hamiaux 2001, p.184, fig. 10
  11. Hamiaux 2001, p. 188, 189, fig. 12-13
  12. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 66-79, fig. 11-14.
  13. Hamiaux 2001, p. 208, fig. 20
  14. Hamiaux 2001, p. 203-205
  15. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 70-74, fig. 16-18
  16. Charbonneaux 1952, p. 44-46, pl. 12-13 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 76, fig. 20.
  17. Hamiaux 2006, p. 32-38, fig. 35-40
  18. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 106-108, fig. 89-92
  19. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 91-103, fig. 70-87
  20. Hamiaux Laugier Martinez 2014,  p. 108-118, fig. 92-106
  21. Hamiaux Laugier Martinez 2014,  p. 118-124, fig. 107-115
  22. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 144-148, fig. 118-127
  23. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 148-154, fig. 125-133
  24. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 154-159, fig. 134-142
  25. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 158-159, fig. 143
  26. Hamiaux 2004, p. 80-85, fig. 26-35 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 134, fig. 123, 124,132, 133
  27. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 159, 160, fig. 144-145
  28. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 123, fig. 116-117
  29. Hamiaux 2006, p. 51, fig. 56 (reconstitution) ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 162-163, fig. 146, 147
  30. Hamiaux 2001, p. 157, fig. 2
  31. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 74, fig. 50, 51
  32. Conze Hauser Benndorf 1880, p. 52, 53, pl. 60 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 77, fig. 54
  33. Lehmann 1973, p. 188, fig. 5 ; Holtzmann Pasquier, 1998, p. 258.
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  36. Wescoat dans Hamiaux Laugier Martinez, p. 44-45
  37. Wescoat dans Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 55, 57, fig. 36, 37  
  38. Morrison Coates 1996, p. 76-109
  39. Olga Palagia, « The Victory of Samothrace and the Aftermath of the Battle of Pydna » dans Samothracian Connections : Essays in Honor of James R. McCredie, édited by O. Palagia and B.D. Wescoat,  : Oxbow, 2010, p. 154-164
  40. Andrew Stewart, « The Nike of Samothrace : another view », American journal of Archaelogy, 120, 2016, p. 399-410
  41. M. Daumas, Cabiriaca, 1998, p. 254-266.
  42. Knell 1995, p. 75-78, fig. 62
  43. Jean Richer, Géographie sacrée du monde grec, Guy Trédaniel éditeur, 2e édition revue et augmentée, 1983, p. 212 à 214.
  44. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 167, fig. 150
  45. Hamiaux 1998, p. 41, n° 51. H : 5 cm - la : 8 cm - ép : 16 cm
  46. Thiersch 1931, p. 337-378
  47. Ch. Blinkenberg 1938, Trihemiolia. Étude sur un type de navire rhodien, Lindiaka VII, p. 1-59
  48. L. Basch, Le musée imaginaire de la marine antique, 1986, p. 354-362, fig. 747-758 ; J. S. Morrison, J. F. Coates, Greek and Roman Oared Warships, 1996, p. 219-220, n° 20, et p. 266-267, 319-321, fig. 74
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  50. Hamiaux 2006, p. 56-57 ; V. Machaira, Ellenistika Glypta tes Rodou, T. 1, 2011
  51. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 168-172, fig. 154-157

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • H. Thiersch, « Die Nike von Samothrake, ein rhodisches Werk und Anathem », Nachr. von der Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Philologisch-Historische Klasse, 1931, p. 337-378 
  • Jean Charbonneaux, « La main droite de la Victoire de Samothrace», Hesperia, 21, 1952, p. 44-46, pl. 12. 
  • Karl et Phyllis.W. Lehmann, Samothracian Reflections, Princeton University Press,1973, p. 179-199
  • Heiner Knell, Die Nike von Samothrake : Typus, Form, Bedeutung, , 1995
  • (en) K. Lehmann, Samothrace. A guide to the Excavations and the Museum, 6e édition, augmentée et révisée par J. Mc Credie, 1998.
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    • « La Victoire de Samothrace : découverte et restauration », Journal des Savants, 2001, p. 153-223 Base Persée ;
    • « La Victoire de Samothrace : étude technique de la statue », Monuments Piot, 83, 2004, p. 61-127 ;
    • « La Victoire de Samothrace : construction de la base et reconstitution », Monuments Piot, 85, 2006, p. 5-60 ;
    • La Victoire de Samothrace, collection Solo no 35, 48 pages, coédition Musée du Louvre et Réunion des Musées nationaux, Paris, 2007 (épuisé) (ISBN 978-2711853854) ;
  • Marianne Hamiaux, Ludovic Laugier, Jean-Luc Martinez, La Victoire de Samothrace. Redécouvrir un chef-d'oeuvre, éditions du Louvre et Somogy éditions d'art, Paris 2014
  • (en) E. E. Rice, The Rhodian Navy in the Hellenistic Age, dans Actes du Colloque International : Rhodes 24 siècles, Rhodes, 1-5 octobre 1992, Athènes, p. 199-219.
  • J. S. Morrison, J. F. Coates, Greek and Roman Oared Warships, 1996, p. 219, p. 266-267, p. 319-321
  • V. Gabrielsen, The Naval Aristocracy of the Hellenistic Rhodes, Aarhus, 1997.
  • R. R. R. Smith, La Sculpture hellénistique, Thames & Hudson, coll. « L'univers de l'art », 1996 (ISBN 2-87811-107-9), p. 77-79.
  • Bernard Holtzmann et Alain Pasquier, Histoire de l'art antique : l'art grec, Documentation française, coll. « Manuels de l'École du Louvre », Paris, 1998 (ISBN 2-11-003866-7), p. 258-259.
  • (en) Brunehilde Sismondo Ridgway, Hellenistic Sculpture II. The Styles of ca. 200-100 B.C., 2000, p. 150-159 et 273-280.

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