Victoire de Samothrace

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Victoire de Samothrace
La Victoire de Samothrace
La Victoire de Samothrace
Type Monument votif
Dimensions 512 centimètres (hauteur totale)
Inventaire Ma 2369[1]
Matériau Marbre
Méthode de fabrication Sculpture
Période Vers 200-185 av. J.-C.
Culture Époque hellénistique, Grèce antique
Date de découverte 1863
Lieu de découverte Samothrace, Sanctuaire des Grands Dieux
Conservation Musée du Louvre, Paris
Fiche descriptive Fiche sur la base Atlas

La Victoire de Samothrace est un monument de sculpture grecque de l'époque hellénistique trouvé dans l'île de Samothrace. Il est composé d'une statue représentant la déesse Niké (la Victoire), dont il manque la tête et les bras, et de sa base en forme de proue de navire. La hauteur totale du monument est de 5,12 mètres ; la statue seule mesure 2,75 mètres. L'ensemble est exposé au musée du Louvre, en haut de l'escalier principal.

Découverte et restaurations[modifier | modifier le code]

Plan général du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, le monument se situait au no 9.
Tétradrachme de Démétrios Poliorcète.
Premier essai de montage au Louvre en 1879.

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

1863 : Charles Champoiseau (1830-1909), chargé par intérim du consulat de France à Andrinople (actuellement Edirne en Turquie), entreprend du 6 mars au 7 mai l'exploration des ruines du sanctuaire des Grands Dieux dans l'île de Samothrace. Le 13 avril 1863, il découvre une partie du buste et le corps d'une grande statue féminine en marbre blanc accompagnée de nombreux fragments de draperie et de plumes[2]. Il identifie la déesse Niké, la Victoire, traditionnellement représentée dans l'Antiquité grecque comme une femme ailée. Au même endroit se trouvent pêle-mêle une quinzaine de gros blocs en marbre gris dont il ne comprend ni la forme ni la fonction. Il décide d'envoyer au musée du Louvre la statue et les fragments, et de laisser sur place les gros blocs de marbre gris. Partie début mai 1863 de Samothrace, la statue arrive à Toulon à la fin du mois d'août et à Paris le 11 mai 1864[3].

1864-1866 : Une première restauration est entreprise par Adrien Prévost de Longpérier, le conservateur des Antiques du Louvre à cette époque. La partie principale du corps (2 m 14, du haut du ventre jusqu'aux pieds) est dressée sur un socle de pierre, et largement complétée par les fragments de draperie, dont le pan qui s'envole à l'arrière des jambes. Les fragments restants - la partie droite du buste et une grande partie de l'aile gauche - trop lacunaires pour être replacés sur la statue, sont mis en réserve. Étant donné la qualité exceptionnelle de la sculpture, Longpérier décide de la présenter incomplète dans les salles, où elle séjourne parmi les copies romaines de 1866 à 1880, d'abord dans la salle des Caryatides, puis brièvement dans la salle du Tibre[4].

1875 : les archéologues autrichiens qui, sous la direction de Alexander Conze, fouillent depuis 1870 les bâtiments du sanctuaire de Samothrace, étudient l'emplacement où Champoiseau avait trouvé la Victoire. L'architecte Aloïs Hauser dessine les blocs de marbre gris restés sur place et comprend qu'une fois assemblés correctement, ils forment la proue effilée d'un navire de guerre, et que, posés sur un socle de dalles, ils servaient de base à la statue[5]. Des tétradrachmes de Démétrios Poliorcète frappés entre 301 et 292 av. J.-C. représentant une Victoire sur l'avant d'un navire, ailes déployées, donnent une bonne idée de ce type de monument[6]. De son côté, le spécialiste de sculpture antique O. Benndorf se charge de l'étude du corps de la statue et des fragments conservés en réserve au Louvre, et restitue la statue soufflant dans une trompette qu'elle lève du bras droit, comme sur la monnaie[7]. Les deux hommes parviennent ainsi à réaliser une maquette du monument de Samothrace dans son entier[8].

1879 : Champoiseau, mis au courant de ces recherches, entreprend du 15 au 29 août, une deuxième mission à Samothrace dans le seul but d'expédier au Louvre les blocs de la base et les dalles du socle de la Victoire[9]. Il abandonne sur l'île le plus gros bloc de la base, non sculpté[10]. Deux mois plus tard, les blocs parviennent au musée du Louvre, où dès le mois de décembre un essai de montage est effectué dans une cour[11].

1880-1883 : le conservateur du département des antiques, Félix Ravaisson-Mollien, décide alors de reconstituer le monument, conformément à la maquette des archéologues autrichiens. Sur le corps de la statue, il refait en plâtre la zone de la ceinture, fixe l'aile gauche en marbre à l'aide d'une armature métallique, pose la partie droite du buste en marbre, refait en plâtre la partie gauche et modèle en plâtre toute l'aile droite[12]. Mais il ne refait ni la tête, ni les bras ni les pieds. La base en forme de navire est reconstruite et complétée, sauf l'avant brisé de la quille, et il reste un grand vide en haut à l'arrière. La statue est posée directement sur la base. L'ensemble du monument est placé de face, sur le palier supérieur de l'escalier Daru, l'escalier principal du musée [13], doté dans les années suivantes d'un décor surchargé.

1891 : Champoiseau retourne une troisième fois à Samothrace pour essayer de retrouver la tête de la Victoire, sans succès. Il rapporte des débris de la draperie et de la base, un petit fragment avec une inscription et des fragments d'enduits colorés[14].

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

1934 : la présentation de la Victoire est modifiée dans le cadre d'un réaménagement général du musée et de l'escalier Daru, dont les marches sont élargies et le décor du palier camouflé. Le monument est mis en scène pour constituer le couronnement de l'escalier : il est avancé sur le palier pour être plus visible du bas des marches, et la statue est rehaussée sur la base par un bloc de pierre moderne de 45 cm de haut, supposé évoquer un pont de combat à la proue du navire[15]. Cette présentation est restée inchangée jusqu'en 2013.

1939-1945 : à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939, la statue de la Victoire est descendue de sa base pour être évacuée et mise à l'abri avec les autres chefs-d'œuvre du musée du Louvre. Elle reste au château de Valençay (Indre) jusqu'à la Libération, et reprend sans dommages sa place en haut de l'escalier en juillet 1945.

1950 : les fouilleurs américains de l'université de New York, sous la direction du Pr Karl Lehmann, ont repris depuis 1938 l'exploration du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace. En juillet 1950, ils associent à leurs travaux le conservateur du Louvre Jean Charbonneaux, qui découvre dans l'emplacement de la Victoire la paume de la main droite de la statue. Deux doigts conservés au Kunsthistorische Museum de Vienne depuis les fouilles autrichiennes de 1875 recollent à la paume[16]. La paume et les doigts sont déposés au musée du Louvre, et présentés auprès de la statue depuis 1954.

1996 : deux morceaux de marbre gris servant à amarrer les bateaux de pêche sur la grève en contrebas du sanctuaire avaient été remontés au musée en 1952. Ils sont étudiés en 1996 par I. Mark et M. Hamiaux, qui concluent que ces morceaux, jointifs, constituent le bloc de la base abandonné par Champoiseau en 1879[17].

Au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

2013-2014 : une quatrième restauration est entreprise pour redonner au monument une meilleure apparence, et rendre aux marbres leurs teintes d'origine assombries par le temps. La statue est descendue de sa base, et transportée dans une salle voisine transformée en atelier de restauration. La base est démontée entièrement et les blocs rejoignent la statue dans l'atelier[18], où ils sont dessinés et étudiés pour la première fois. Avant d'être restaurée, la statue fait l'objet d'examens scientifiques (UV, IR, rayons X, microspectrographie, analyse du marbre)[19] qui font apparaître des traces de couleur bleue au bas du manteau et sur les ailes. Il est décidé de respecter la restauration de 1883 malgré certains de ses défauts. Le marbre est nettoyé en surface, les joints repris, quelques fragments de draperie et de plumes sont ajoutés, les contours en plâtre du cou et de l'attache du bras gauche amincis[20]. Les dalles du socle et les blocs de la base sont nettoyés en surface, puis remontés sur un soubassement moderne reculé à nouveau sur le palier. Les moulages de petits fragments du navire conservés à Samothrace sont inclus, et les lacunes complétées. Le bloc intermédiaire placé entre la base et la statue en 1934 est supprimé, et la statue posée directement sur la base comme à l'origine. Mieux équilibrée, elle a pu être débarrassée de la barre métallique qui l'étayait à l'arrière des jambes[21].

Description du monument[modifier | modifier le code]

La statue[modifier | modifier le code]

La Victoire de Samothrace après sa dernière restauration.

La statue, en marbre blanc de Paros, représente une femme ailée, la déesse de la Victoire (Nikè), terminant son vol pour se poser sur la proue d'un navire de guerre.

La Victoire est vêtue d'une longue tunique (chitôn) en tissu très fin, avec un rabat replié et ceinturé sous la poitrine. Elle était attachée aux épaules par deux fines bretelles (la restauration n'est pas exacte). Le bas du corps est partiellement recouvert par un manteau épais (himation) enroulé à la taille et qui se dénoue en découvrant toute la jambe gauche ; une extrémité glisse entre les jambes jusqu'au sol, et l'autre, beaucoup plus courte, s'envole librement dans le dos. Le manteau est en train de tomber, et seule la force du vent le retient. Le sculpteur a multiplié les effets de draperies, entre les endroits où le tissu est plaqué contre le corps en en révélant les formes, en particulier sur le ventre, et ceux où il s'accumule en plis profondément creusés d'ombre, comme devant la jambe gauche. Cette extrême virtuosité concerne le côté gauche et l'avant de la statue. Du côté droit, le tracé de la draperie se réduit aux lignes principales des vêtements, dans un travail beaucoup moins élaboré[22].

La déesse s'avance, prenant appui sur la jambe droite. Les deux pieds qui étaient nus ont disparu. Le droit touchait le sol, le talon encore un peu soulevé ; le pied gauche, la jambe fortement tendue en arrière, était encore porté en l'air. La déesse ne marche pas, elle était en train de terminer son vol, ses grandes ailes encore déployées vers l'arrière. Les bras ont disparu, mais l'épaule droite soulevée indique que le bras droit était levé sur le côté. Le coude fléchi, la déesse faisait de la main un geste de salut victorieux : cette main aux doigts tendus ne tenait rien (ni trompette, ni couronne, ni bandelette). Aucun indice ne permet de reconstituer la position du bras gauche, le plus probable étant qu'il était abaissé, très légèrement fléchi ; la déesse tenait peut-être de ce côté une stylis, sorte de mat pris en trophée sur le navire ennemi, comme on le voit sur les monnaies. La statue est conçue pour être vue de trois quarts gauche (à droite pour le spectateur), d'où les lignes de la composition sont très nettes : une verticale allant du cou jusqu'au pied droit, et une oblique partant du cou en diagonale tout le long de la jambe gauche. « Le corps s’inscrit tout entier dans un triangle rectangle, figure géométrique simple, mais très solide : il fallait cela pour supporter à la fois les formes épanouies de la déesse, l'accumulation des draperies, et l’énergie du mouvement »[23].

Le bateau et le socle[modifier | modifier le code]

La base en forme de proue de navire.

Ils sont taillés dans du marbre gris veiné de blanc venant des carrières de Lartos (Lardos), à Rhodes. La base a la forme de la proue d'un navire de guerre grec de l'époque hellénistique : long et étroit, il est couvert à l'avant par un pont de combat sur lequel se trouve la statue. Il comporte sur les côtés des caisses de rames renforcées qui supportaient deux rangs de rames décalés (les sabords de nage sont représentés). La quille est arrondie. Au bas de l'étrave, au niveau de la ligne de flottaison, était représenté le grand éperon à triples ailerons et un peu plus haut un éperon plus petit à deux lames : ils servaient à défoncer la coque du navire ennemi. Le sommet de l'étrave était couronné par un ornement de proue haut et recourbé (l’acrostolion). Ces éléments disparus n'ont pas été reconstitués, ce qui atténue beaucoup l'allure guerrière du navire[24].

L'épigraphiste Ch. Blinkenberg[25] a pensé que la proue était celle d'une trihémiolie, un type de navire de guerre souvent nommé dans les inscriptions de Rhodes : les chantiers navals de l'île étaient réputés, et sa flotte de guerre importante. Mais les spécialistes d'architecture navale antique ne sont pas d'accord sur la restitution de la trihémiolie[26]. On peut seulement affirmer que la proue de Samothrace possède des caisses de rames et deux bancs de rames superposés. Chaque rame étant actionnée par plusieurs rameurs, cela peut aussi convenir à une tetrère (4 files de rameurs par bord) ou une pentère (5 files de rameurs par bord). Ces navires étaient très répandus dans toutes les flottes de guerre hellénistiques, y compris dans la flotte rhodienne[27].

Construction de l'ensemble[modifier | modifier le code]

La statue de la Victoire mesure 2,40 mètres de haut, 2,75 mètres avec les ailes, soit environ 1,5 fois la hauteur naturelle. Elle n'est pas taillée d'un seul bloc de marbre, mais composée de six blocs travaillés séparément : le corps, le buste avec la tête, les deux bras et les deux ailes. Les blocs étaient assemblés entre eux par des goujons de métal (bronze ou fer) fichés dans des surfaces de joint. Cette technique utilisée depuis longtemps par les sculpteurs grecs pour les parties saillantes des statues permet d'économiser le marbre et facilite le travail. Dans le cas de la Victoire, le sculpteur s'est servi de cette technique pour faire tenir les plaques des ailes entièrement en porte-à-faux dans le dos, en inclinant de 20° vers l'avant les surfaces de joint qui les raccordent au corps[28]. Au bloc du corps étaient rajoutés des morceaux plus petits en saillie[29]: l'extrémité du manteau volant à l'arrière et l'extrémité du pan tombant au sol devant la jambe gauche ont été refixées ; le pied droit, l'arrière de la jambe gauche avec le pied et un repli de draperie devant les jambes sont perdus.

Le navire, d'une hauteur de 2,01 mètres, d'une largeur maximale de 2,48 et d'une longueur conservée de 4,29 mètres, est constitué de seize blocs empilés sur les six dalles du socle (h. 0,36 m, lo. 4,76 m, la. 1,78 m). Ils sont répartis en trois assises de plus en plus larges vers l'arrière. Le dix-septième bloc, resté à Samothrace, complétait le vide à l'arrière de l'assise supérieure, juste sous la statue. Son poids permettait de faire tenir le porte-à-faux des blocs des caisses de rames saillants sur les côtés[30]. La plinthe de la statue était encastrée dans une cuvette creusée sur ce bloc. Ses contours, entièrement visibles lors de la restauration de 2014, ont permis de déterminer très précisément l'emplacement de la statue[31]. Posée juste à l'aplomb de l'arrière du bloc principal de la quille, elle contribuait par son poids à en maintenir soulevé tout l'avant, qui se décolle du socle pour évoquer la forme dynamique d'un navire de guerre.

La construction du monument était une prouesse d'équilibre, un véritable chef-d'œuvre technique, La statue et la base sont indissociables, et elles ont été conçues comme un tout par le même artiste[32].

Contexte architectural[modifier | modifier le code]

L'emplacement[modifier | modifier le code]

Champoiseau a indiqué sur un plan général l'endroit où il a découvert la Victoire[33]. Il se trouve au-delà de l'extrémité sud de la terrasse aménagée au IIIe s. av. J. C. sur la colline qui surplombe le sanctuaire à l'ouest. C'est un espace de 13,40 de long sur 9,55 de large creusé à flanc de colline (n° 9 sur le plan) au-dessus du théâtre, ouvert au nord. Champoiseau y décrit sommairement une plate-forme en marbre (le socle) sur des degrés en pierre calcaire encadrés de murs en même matériau, et donne un plan approximatif de ce qu'il pense être un monument funéraire[34]. En 1875, Hauser en fait un relevé schématique, et note qu'il est déjà très dégradé. Les murs qui l'entouraient sur trois côtés sont arasés au niveau des fondations ; le socle du monument est encore en place sur les degrés de pierre calcaire, orienté en oblique par rapport au mur du fond[35]. La Victoire apparaissait donc non pas de face, mais de trois quarts gauche, son angle de vue principal, ce qui explique la différence importante dans la sculpture de la statue, beaucoup plus élaborée du côté gauche que du côté droit. Le site est bouleversé par Champoiseau lors de sa mission de 1891, puis laissé à l'abandon. De gros rochers encombrent la partie avant de l'espace. L'endroit a été à nouveau dégagé par la mission américaine après la Seconde Guerre Mondiale. Les murs de soutien des terres au fond et sur les côtés ont été restaurés et la place du monument artificiellement indiquée. L'ensemble reste très ruiné.

Interprétation[modifier | modifier le code]

Le Pr. Karl Lehmann a émis l'hypothèse que le monument avait été placé dans le bassin d'une fontaine à ciel ouvert, avec des jeux d'eau sur les gros rochers disposés à cet effet dans la partie antérieure du bassin[36]. J. Charbonneaux pensait au contraire que ces rochers étaient tombés naturellement de la pente de la montagne à une époque récente[37]. L'idée de la fontaine est maintenant abandonnée, car les fouilles récentes sous la direction des Pr. J. McCredie et B. D. Wescoat ont montré qu'il n'y avait pas d'arrivée d'eau dans cet espace. Mais elles n'ont pas permis de déterminer la nature exacte du cadre architectural d'origine, et deux options sont envisageables : un petit édifice couvert à fronton et colonnes (naïskos), ou une enceinte à l'air libre entourée d'un muret (péribole)[38]. L'excellent état de conservation de la surface de la sculpture fait penser qu'elle n'est pas restée longtemps à l'air libre.

Fonction, date et style[modifier | modifier le code]

Une offrande[modifier | modifier le code]

Dans le sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, comme dans tous les grands sanctuaires pan-helléniques, les fidèles offraient de très nombreux ex-votos, du plus modeste au plus somptueux selon leur richesse. C'était une façon d'honorer les dieux et de les remercier pour leurs bienfaits. En plus d'une promesse de vie spirituelle meilleure, les dieux Cabires, parmi lesquels les Dioscures, étaient réputés assurer leur protection à ceux qui étaient initiés à leurs Mystères s'ils se trouvaient en danger sur mer et au combat. Les invoquer permettait d'être sauvé du naufrage et d'obtenir la victoire. Dans ce contexte, une représentation de la Victoire se posant sur une proue de navire peut être interprétée comme une offrande pour remercier les Grands Dieux à la suite d'une victoire navale importante[39].

Plusieurs grandes offrandes navales sont connues au IIIe s. av. J.-C. dans le monde grec, comme le «monument des taureaux» à Délos[40], le monument naval de l'agora à Cyrène[41],[41] et à Samothrace même, le Néôrion, (n° 6 sur le plan)[42], qui abritait un navire d'une vingtaine de mètres de long. À Rhodes, une offrande de même type que la base de Samothrace, mais plus petite[43], a été retrouvée dans le sanctuaire d'Athéna en haut de l'acropole de Lindos.

Datation[modifier | modifier le code]

L'inscription de dédicace du monument de la Victoire n'a pas été retrouvée. Les archéologues en sont réduits à des hypothèses pour en définir le contexte historique et pour déterminer la victoire navale justifiant l'érection d'un ex-voto aussi important. La difficulté tient au fait qu'aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., les batailles navales pour dominer la mer Égée ont été très nombreuses[44], opposant notamment les royaumes de Macédoine et de Syrie d'abord au royaume d'Égypte jusqu'à la mort de Ptolémée III en 203 av. J.-C., ensuite aux Rhodiens et au royaume de Pergame.

Les archéologues Autrichiens considèrent d'abord que le monument de Samothrace est celui représenté sur le tétradrachme de Démétrios Poliorcète. Ils en concluent que, comme la monnaie, il célèbre la victoire du Macédonien sur le roi d'Égypte Ptolémée I à la bataille de Salamine de Chypre en 306 av. J.-C. D'après Benndorf, la Victoire de Samothrace date donc des dernières années du IVe siècle avant J. C., et a peut-être été sculptée par un élève du sculpteur Scopas.

L'édification du monument a ensuite été mise en rapport avec la bataille navale de Cos[45], en 262 ou 255 av. J.-C., où le roi macédonien Antigone Gonatas l'a emporté sur le roi d'Égypte allié à Athènes et Sparte durant la guerre chrémonidéenne On  lui attribue également la dédicace, à la même occasion, de son navire amiral dans le « monument des taureaux » à Délos.

Le matériau de la base de la Victoire de Samothrace a été identifié dès 1905 comme du marbre des carrières de Lartos à Rhodes. Il en est de même du petit fragment trouvé en 1891 par Champoiseau dans l'enceinte du monument à Samothrace, portant la fin d'un nom gravé : …Σ ΡΟΔΙΟΣ / …S RHODIOS [46]. En 1931, Hermann Thiersch[47] restitue le nom du sculpteur « Pythocritos fils de Timocharis de Rhodes », actif vers 210-165 av. J.-C., et il est convaincu que le fragment appartient à la base en forme de navire : il fait donc de ce sculpteur l'auteur de la Victoire de Samothrace. Selon lui, le monument a été commandé par les Rhodiens, alliés au royaume de Pergame contre le roi de Syrie Antiochos III, après leur victoire aux batailles navales de Sidè et de Myonèsos, sur la côte ionienne, en 190 av. J.-C. La victoire définitive survient en 189 av. J.-C. à la bataille de Magnésie du Sipyle. Le monument aurait donc été érigé à Samothrace peu après cette date.

En se fondant sur les mêmes arguments, Nicolas Badoud en 2018[48] privilégie le conflit qui a opposé un peu plus tôt les Rhodiens et le roi de Pergame au roi de Macédoine Philippe V. Les Rhodiens sont d'abord battus à la bataille navale de Ladè en 202 av. J.-C., puis Philippe V est vaincu sur mer par les deux alliés à la bataille de Chios en 201 av. J.-C. Les hostilités persistant, la République romaine vient en renfort, et le général Flamininus écrase l'armée macédonienne en Thessalie à la bataille de Cynocéphales (197 av. J.-C.). Les Rhodiens auraient dédié le monument de la Victoire à Samothrace après cette date, pour leur victoire à Chios.

D'autres chercheurs ont envisagé des occasions plus tardives : la victoire des Romains à Pydna en 169 av. J.-C. sur le roi Persée de Macédoine[49], ou une consécration du royaume de Pergame à la même occasion[50], ou la victoire de Pergame et Rhodes contre le roi Prusias II de Bithynie en 154 av. J.-C.[51].

Atelier et style[modifier | modifier le code]

Représentation d'une poupe de navire ayant servi de base à une statue en bronze signée Pythocritos, sur la paroi de l'acropole de Lindos.

Quoique l'appartenance du fragment avec la signature de Pythocritos à la base de la Victoire ait été très vite contestée en raison de sa petite taille[52], l'ensemble du monument est resté attribué à l'école de sculpture rhodienne. Cela met fin aux hésitations antérieures sur le style de la statue. En 1955 Margaret Bieber[53] en fait une figure majeure de « l'école rhodienne » et du « baroque hellénistique », à côté de la frise de la Gigantomachie du Grand autel de Pergame, caractérisés par la force des attitudes, la virtuosité des draperies et l'expressivité des figures. Ce style perdure à Rhodes jusqu'à l'époque romaine dans des créations complexes et monumentales comme le groupe du Laocoon ou les statues de Sperlonga attribuées ou signées par des sculpteurs rhodiens.

Marianne Hamiaux en 2006[54] insiste sur la différence de compétence entre le travail de la base et celui de la statue, certainement produites par deux ateliers différents. La base en forme de navire vient sans conteste d'un atelier de Rhodes, mais la Victoire peut provenir d'ailleurs. Elle la rapproche de l'atelier de Pergame, dont les sculptures sont plus proches stylistiquement que les statues de marbre produites à Rhodes[55]. La grande originalité du monument de Samothrace rappelle celle de la Gigantomachie de l'autel de Pergame[56], peut-être conçue par le même artiste.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La Victoire de Samothrace dans la base Atlas
  2. Champoiseau 1880, p. 11
  3. Hamiaux 2001, p. 154-162
  4. Hamiaux 2001, p. 163-171, fig. 4, 5 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014,  p. 75, fig. 52
  5. Conze Hauser Benndorf 1880, p. 52-58, pl. 60-64
  6. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 78, fig. 56
  7. Conze Hauser Benndorf 1880, p. 59-66
  8. Hamiaux 2001, p. 194,195, fig. 15, 16 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, fig. 57
  9. Champoiseau 1880, p. 12-17
  10. Champoiseau 1880, p. 14 ; Hamiaux 2001, p.184, fig. 10
  11. Hamiaux 2001, p. 188, 189, fig. 12-13
  12. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 66-79, fig. 11-14.
  13. Hamiaux 2001, p. 208, fig. 20
  14. Hamiaux 2001, p. 203-205
  15. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 70-74, fig. 16-18
  16. Charbonneaux 1952, p. 44-46, pl. 12-13 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 76, fig. 20.
  17. Hamiaux 2006, p. 32-38, fig. 35-40
  18. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 106-108, fig. 89-92
  19. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 91-103, fig. 70-87
  20. Hamiaux Laugier Martinez 2014,  p. 108-118, fig. 92-106
  21. Hamiaux Laugier Martinez 2014,  p. 118-124, fig. 107-115
  22. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 144-148, fig. 118-127
  23. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 148-154, fig. 125-133
  24. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 154-159, fig. 134-142
  25. Ch. Blinkenberg 1938, Trihemiolia. Étude sur un type de navire rhodien, Lindiaka VII, p. 1-59
  26. L. Basch, Le musée imaginaire de la marine antique, 1986, p. 354-362, fig. 747-758 ; J. S. Morrison, J. F. Coates, Greek and Roman Oared Warships, 1996, p. 219-220, n° 20, et p. 266-267, 319-321, fig. 74
  27. Hamiaux 2006, p. 54-55
  28. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 158-159, fig. 143
  29. Hamiaux 2004, p. 80-85, fig. 26-35 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 134, fig. 123, 124,132, 133
  30. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 159, 160, fig. 144-145
  31. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 123, fig. 116-117
  32. Hamiaux 2006, p. 51, fig. 56 (reconstitution) ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 162-163, fig. 146, 147
  33. Hamiaux 2001, p. 157, fig. 2
  34. Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 74, fig. 50, 51
  35. Conze Hauser Benndorf 1880, p. 52, 53, pl. 60 ; Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 77, fig. 54
  36. Lehmann 1973, p. 188, fig. 5 ; Holtzmann Pasquier, 1998, p. 258.
  37. Hamiaux 2007, p. 34
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  41. a et b A.-L. Ermeti, L'agora di Cirene, III, 1- Il monumento navale, Rome 1981
  42. Wescoat dans Hamiaux Laugier Martinez 2014, p. 55, 57, fig. 36, 37  
  43. Hamiaux 2006, p. 43, fig. 48-49. À ne pas confondre avec la poupe taillée en relief dans le rocher au pied de l'acropole.
  44. Morrison Coates 1996, p. 76-109
  45. F. Studniczka, JDAI, 39 1923-1924, p. 126 ; R. R. R. Smith, 1996, p. 77-79
  46. Hamiaux 1998, p. 41, n° 51. H : 5 cm - la : 8 cm - ép : 16 cm
  47. Thiersch 1931, p. 337-378
  48. Nicolas Badoud, La Victoire de Samothrace, défaite de Philippe V, Revue Archéologique, 2018/2, p. 294-296
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  52. Étienne Michon dans : Thiersch 1931, p. 341 et 344 ; Hamiaux 2006, p. 53
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • Marianne Hamiaux
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  • Marianne Hamiaux, Ludovic Laugier, Jean-Luc Martinez, La Victoire de Samothrace. Redécouvrir un chef-d'oeuvre, éditions du Louvre et Somogy éditions d'art, Paris 2014
  • François Queyrel, La sculpture hellénistique, tome 1. Formes, thèmes et fonctions, Éditions Picard, Paris, 2016 , p. 187-192
  • Nicolas Badoud, La Victoire de Samothrace, défaite de Philippe V, Revue Archéologique, 2018/2, p. 279-304.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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