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Russie dans la Première Guerre mondiale

Carte des districts militaires à partir de la réforme de 1913.
« Les Russes sur leur nouveau front en Galicie », réparation d'un pont détruit et évacuation des blessés en charrette, images du magazine français Le Miroir, 6 août 1916.
Le réseau ferroviaire russe en 1912.

La Russie dans la Première Guerre mondiale est un des belligérant majeurs du conflit : d'août 1914 à mars 1918, elle combat dans le camp de l'Entente contre les Empires centraux. Au début du XXe siècle, l'Empire russe fait figure de grande puissance par l'immensité de son territoire, le chiffre de sa population, ses ressources agricoles. Son réseau ferroviaire et son industrie connaissent un développement rapide mais elle n'a pas encore rattrapé son retard sur les puissances occidentales, l'Empire allemand en particulier. La guerre russo-japonaise de 1904-1905, suivie de la révolution de 1905, révèlent les faiblesses de son appareil militaire et mettent à nu de profonds clivages politiques et sociaux auxquels s'ajoute la question des minorités nationales. Les rivalités opposant la Russie à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie l'entraînent à conclure une alliance avec la France et s'impliquer dans les affaires des Balkans. La crise de juillet 1914 ouvre un conflit général où la Russie est alliée de la France et du Royaume-Uni. L'empereur Nicolas II croit rétablir son pouvoir autocratique et refaire l'unité de son peuple par une guerre victorieuse mais l'armée, mal équipée et mal préparée pour une guerre longue, accumule les défaites en 1914 et 1915 : l'Empire subit de lourdes pertes humaines et territoriales. Malgré les entraves à son commerce extérieur, la Russie met sur pied une économie de guerre et remporte des victoires partielles en 1916. Mais le discrédit de la classe dirigeante, l'inflation et les pénuries en ville, les revendications insatisfaites des paysans et des minorités nationales conduisent à l'éclatement du pays : la révolution de février-mars 1917 balaie le régime du tsar. Un gouvernement provisoire aux aspirations démocratiques tente de relancer l'effort de guerre mais l'armée, minée par les désertions et mutineries, se disloque. La révolution d'octobre-novembre 1917 entraîne la dissolution de l'armée et des cadres économiques et sociaux. Le régime des Bolcheviks signe avec l'Allemagne le traité de Brest-Litovsk, le 3 mars 1918, abandonnant l'Ukraine, les pays baltes et le Caucase. La Russie déchirée passe bientôt de la guerre internationale à la guerre civile.

Contexte[modifier | modifier le code]

Une grande puissance et ses limites[modifier | modifier le code]

Un décollage industriel en cours : locomotive Parovoz H fabriquée à Kolomna, 1913.
Une péniche transportant des chariots à chevaux sur l'Iénisseï, 1913.
Paysans de la province de Vologda (Russie du nord), 1890.
Puits de pétrole de Bakou, v. 1890.
Classe d'une école de zemstvo, v. 1908-1912.

À la veille de la Grande Guerre, la Russie est l’Etat le plus peuplé d’Europe : avec 175 millions d’habitants, elle a près de 3 fois la population de l’Allemagne, une armée de 1,3 million d’hommes avec près de 5 millions de réservistes. Sa croissance industrielle, de l’ordre de 5% par an entre 1860 et 1913, l’immensité de son territoire et de ses ressources naturelles en font un géant stratégique. Le réseau ferroviaire russe passe de 50 000 km en 1900 à 75 000 en 1914. La production de charbon monte de 6 millions de tonnes en 1890 à 36 millions en 1914. Celle de pétrole, grâce aux gisements de Bakou, est la deuxième du monde. En Allemagne, le chef d’état-major Moltke prédit qu’en raison de la rapide croissance russe, la puissance militaire allemande sera surclassée par celle de ses adversaires à partir de 1916-1917, tandis que la France, forte de l’alliance franco-russe de 1892, s’attend à ce que le « rouleau compresseur russe » écrase l’Allemagne au premier mouvement hostile[1].

Cependant, cette puissance repose sur des bases instables. La production industrielle russe, au 4e rang mondial, surpasse celles de la France et de l’Autriche-Hongrie mais arrive loin derrière celles des trois premiers, États-Unis, Royaume-Uni et Allemagne. Le développement de l’armée, des chemins de fer et des industries dépend largement des emprunts d’Etat, souscrits notamment en France, et des importations de capitaux et technologies étrangers. Les intérêts de la dette, la plus élevée du monde, tendent à surpasser l’excédent commercial. En 1914, 90% du secteur minier, 100% du pétrole, 40% de la métallurgie et 50% de l’industrie chimique appartiennent à des firmes étrangères. Malgré des tarifs douaniers élevés, l’industrie russe est peu concurrentielle et le pays doit importer la plus grande partie de ses machines tandis que les exportations sont surtout représentées par les produits agricoles (63% en 1913) et le bois (11%)[2].

Le secteur agricole emploie encore, en 1914, 80% de la population active, et son taux de croissance, de l’ordre de 2% par an, suffit à peine à compenser une croissance démographique de 1,5% par an, d’autant plus qu’une grande partie de la production agricole est exportée pour couvrir les importations industrielles et la dette. La productivité est faible, environ le tiers de celles de l’Angleterre ou de l’Allemagne pour le blé, la moitié pour les pommes de terre. Le pays connaît des famines comme celle de 1891 et, même en année normale, les régions de peuplement russe, au climat rude et aux sols pauvres, dépendent des régions allogènes plus fertiles[3].

L’industrie, avec 3 millions d’ouvriers en 1914, ne représente que 1,75% de la population mais sa croissance rapide pose de redoutables problèmes sociaux : les ouvriers, mal logés dans des villes insalubres, sont sensibles aux propagandes révolutionnaires des socialistes bolcheviks ou mencheviks, des socialiste-révolutionnaires populistes et des anarchistes[4]. La paysannerie est mal nourrie et mal éduquée ; alors que le prélèvement fiscal par habitant est supérieur à celui du Royaume-Uni, l’Etat, en 1913, dépense 970 millions de roubles pour l’armée et seulement 154 pour la santé et l’éducation[5]. En 1913, le pays compte encore 70% d’analphabètes[6]. Cependant, l’enseignement primaire progresse rapidement, surtout autour des grandes villes : le taux d’alphabétisation atteint 90% chez les jeunes recrues de 1914 dans les gouvernements de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Les jeunes paysans éduqués, mieux au fait des nouvelles techniques et des procédures, deviennent plus revendicatifs et cherchent à échapper à l’emprise de la commune paysanne et des grands propriétaires[7].

L’intelligentsia connaît elle aussi un développement rapide : le nombre d’étudiants passe de 5 000 en 1860 à 79 000 (dont 45% de femmes) en 1914, sans arriver à combler l’écart culturel entre la masse et les élites[8].

Un pays divisé[modifier | modifier le code]

Une dame russe, assistée par un pope, un médecin et deux servantes, voit dans un cauchemar la défaite de l'armée impériale face au Japon. Dessin japonais, 1904.

L’autocratie de la dynastie Romanov qui, au XIXe siècle, semblait jouir d’une autorité absolue, est de plus en plus remise en cause. La famine russe de 1891-1892 dans les provinces de la Volga et de l’Oural, accompagnée d’épidémies de choléra et de typhus, est très mal gérée par les autorités qui interdisent la diffusion d’informations « alarmistes » et songent surtout à maintenir les exportations de céréales. Les zemstvos (unions provinciales) et l’intelligentsia se mobilisent en associations pour venir en aide aux paysans et, la crise passée, revendiquent des droits politiques : c’est à cette époque que beaucoup d’intellectuels, influencés par Tolstoï, se convertissent aux idées révolutionnaires[9].

La guerre russo-japonaise de 1904-1905 met à nu les faiblesses structurelles de la machine militaire russe et surtout l’incompétence d’une grande partie du haut commandement. Les généraux de l’armée de terre, sur le front de Mandchourie, envoient des troupes mal équipées, mal formées aux armements modernes, mal ravitaillées par l’interminable voie du Transsibérien, se faire tuer dans des charges à la baïonnette tandis que la flotte de la mer Baltique, envoyée dans le Pacifique, est anéantie par les Japonais à la bataille de Tsushima (27-28 mai 1905). La bourgeoisie libérale des zemtsvos, qui avait soutenu l’effort de guerre, s’indigne ; l’industriel Alexandre Goutchkov mène une campagne pour dénoncer l’incurie de la bureaucratie et des chefs militaires promus par la faveur de la Cour[10].

Barricade dans le quartier ouvrier de Sormovo (en) (gouvernement de Nijni Novgorod), 12 décembre 1905.
« Pacification » : l'armée brûlant la ferme d'un paysan rebelle en Géorgie, 1908.

Le discrédit du pouvoir et la crise économique provoqués par la guerre contre le Japon débouchent sur la révolution russe de 1905 qui éclate d’abord à Saint-Pétersbourg en janvier[11] avant de s’étendre aux campagnes : environ 3 000 manoirs de grands propriétaires (15% du total) sont détruits par les paysans en 1905-1906. Dans beaucoup de villages, les paysans s’organisent en communes autonomes, réclamant le suffrage universel et la réforme agraire par distribution des terres. De janvier à octobre 1905, l’armée est envoyée pas moins de 2 700 fois pour réprimer les révoltes ; il arrive d’ailleurs que les soldats, eux-mêmes d’origine paysanne, refusent d’obéir et se mutinent[12]. L’agitation des campagnes est endémique tout au long de la décennie et l’armée est envoyée pour la réprimer en 1901, 1902, 1903, 1909 et de nouveau en 1913[13].

Nicolas II, pour sauver son trône, doit signer le Manifeste du 18 octobre 1905 (30 octobre en calendrier grégorien) qui instaure un parlement, la Douma d'État, et la liberté de presse et de réunion[14]. Piotr Stolypine, nommé ministre de l’Intérieur en avril 1906 puis premier ministre en juillet 1907, promeut une série de réformes : enseignement obligatoire, droits civils accordés aux Juifs et aux vieux-croyants, promotion d’une classe de petits propriétaires par le démantèlement de la commune paysanne, réforme de l’administration et de la condition ouvrière. Ce programme aurait peut-être pu éviter la révolution mais aurait nécessité pour aboutir, selon Stolypine lui-même, « vingt ans de paix ». Lui-même est assassiné en 1911 par un socialiste-révolutionnaire[15].

Peuples et nationalités[modifier | modifier le code]

Carte ethnique de la Russie européenne avant la Première Guerre mondiale.

Dans une Europe où s’impose le principe de l’État-nation, l’Empire russe apparaît de plus en plus comme une « prison des peuples », même si la formule n’est lancée par Lénine qu’en 1914. Si le grand-duché de Finlande, annexé par la Russie en 1809, conserve une relative autonomie, l’État impérial ne fait rien pour satisfaire les revendications autonomistes et culturelles des autres peuples périphériques. Avec le développement de la classe moyenne urbaine, le sentiment d’identité s’affirme face à l’État russe, mais aussi aux anciennes élites germano-baltes en Estonie et Lettonie, polonaises en Lituanie. En Pologne russe, le sentiment national, venu de la culture urbaine, se propage parmi les ouvriers et paysans, alors qu’en Ukraine, sous l’influence des Ruthènes d’Autriche-Hongrie dont les droits culturels sont beaucoup plus affirmés, il touche surtout la paysannerie, la population urbaine étant plutôt russe (ou russifiée), polonaise, allemande ou juive[16].

Pour contrecarrer les courants révolutionnaires, les cercles réactionnaires encouragent la création de partis monarchistes, antisocialistes et antisémites, le plus important étant l’Union du peuple russe ; ces groupes connus sous le nom générique de Cent-Noirs organisent une série de pogroms à partir de 1905. Le tsar lui-même leur est favorable[17].

Panslavisme et menace allemande[modifier | modifier le code]

Au temps de l'amitié des trois empereurs : François-Joseph d'Autriche-Hongrie, Guillaume II d'Allemagne et Nicolas II de Russie. Carte postale de la triple frontière, 1902.

La plus grande liberté d’expression après 1905, dans la vie politique et dans la presse, permet aussi la libre expression du nationalisme grand-russe, du panslavisme et de l’antigermanisme. Celui-ci se nourrit de la position sociale avantageuse des Allemands de Russie, parmi lesquels se trouvent beaucoup de riches propriétaires, de hauts fonctionnaires et de dignitaires de la Cour (l’impératrice Alexandra Fedorovna est allemande), et de la supériorité de l’économie de l'Empire allemand qui inonde la Russie de ses capitaux et de ses produits industriels. En 1914, un éditorialiste du journal Novoïé Vrémia écrit : « Dans les vingt dernières années, notre voisin occidental [l’Allemagne] a tenu fermement dans ses crocs les sources vitales de notre prospérité et, tel un vampire, a sucé le sang du paysan russe »[18]. À la veille de la guerre, l'Allemagne représente 47% du commerce extérieur de la Russie[19]. En 1915, un officier russe explique au journaliste américain John Reed pourquoi les paysans russes sont « pleins de patriotisme » pour combattre les Allemands : « Ils haïssent les Allemands. Voyez-vous, la plupart des machines agricoles viennent d’Allemagne, et ces machines ont privé beaucoup de paysans de leur travail, en les envoyant dans les usines de Petrograd, Moscou, Riga et Odessa. Sans compter que les Allemands inondent la Russie de produits bon marché, ce qui cause la fermeture de nos usines et met des milliers d’ouvriers au chômage ». John Reed, sceptique, note cependant que les paysans russes ont encore plus de raisons d’en vouloir à leurs seigneurs qu’aux Allemands[20].

« Le point d'ébullition » : la Russie, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie s'inquiétant de l'agitation des Balkans. Caricature britannique du Punch, 2 octobre 1912.

Mais les milieux cultivés en Russie s’inquiètent aussi de la politique mondiale de Guillaume II qui vise à étendre la puissance militaire et coloniale allemande dans le monde, et de celle de l’Autriche-Hongrie, alliée de l’Allemagne, qui affiche ses ambitions dans les Balkans. Lors de la crise bosniaque de 1908, Alexandre Goutchkov, chef de file du parti modéré des Octobristes, dénonce comme un « Tsushima diplomatique » l’absence de réaction russe à l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par la double monarchie. Les partis modérés, libéraux ou de droite appellent à la fermeté face à l’alliance austro-allemande. La menace du pangermanisme alimente le panslavisme dans une partie des élites russes[21]. Lors du congrès panslave de Prague en 1908, des délégués de la Douma russe proposent aux Slaves d’Autriche-Hongrie et des Balkans de constituer une fédération avec la Russie. Les partisans du panslavisme forment des sociétés de soutien aux « peuples frères » slaves contre l’Empire ottoman pendant les Guerres balkaniques de 1912-1913[22]. En 1912, le prince Grigori Troubetskoï (ru), chargé des affaires ottomanes et balkaniques au ministère des Affaires étrangères, est favorable à l’extension de l’hégémonie russe sur les Balkans et Constantinople. Le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch, oncle du tsar et gendre du roi Nicolas de Monténégro, est aussi gagné à la cause panslave[23].

Alexandre Goutchkov, devenu président de la commission de la Défense à la Douma, soutient un programme de réarmement massif mais il le subordonne à une réforme du haut commandement : il demande que l’état-major de la Marine impériale russe passe sous le contrôle du gouvernement et non plus de la Cour, et que l’avancement s’y fasse au mérite et non plus par faveur. Nicolas II n’accepte cette réforme qu’à contrecœur, sur l’insistance de son premier ministre Stolypine, et en faisant confirmer par le parlement son titre de chef suprême des armées[24].

Cependant, les dirigeants russes sont conscients du risque d’une guerre avec l’Allemagne. L’état-major et le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Sazonov, estiment que l’armée ne sera pas prête avant 1917. En février 1914, le ministre de l’Intérieur, Piotr Dournovo, envoie un mémorandum au tsar où il affirme qu’une guerre ne peut qu’exacerber les tensions politiques et sociales en Russie et déboucher sur une révolution dévastatrice. À l’inverse, Lénine, alors révolutionnaire en exil, écrit à Maxime Gorki en 1913 : « Une guerre entre l’Autriche et la Russie serait très favorable à la révolution mais il est peu probable que François-Joseph et Nikolacha [Nicolas II] nous fassent ce plaisir »[25].

La Russie en guerre[modifier | modifier le code]

L’entrée en guerre[modifier | modifier le code]

Nicolas II embrochant l'empereur austro-hongrois François-Joseph, caricature roumaine de Nicolae Petrescu-Găină, n.d.
« Les Cosaques de l'Oural qui chassent les Allemands devant eux », image de propagande du magazine français Le Miroir, 23 août 1914.

La crise de juillet 1914 va servir de déclencheur. Après l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914) et l’ultimatum austro-hongrois à la Serbie (23 juillet), une grande partie de la presse et de la classe politique soutient la cause de la Serbie face à l’Autriche-Hongrie soutenue par l’Allemagne ; de grandes manifestations se rassemblent devant l’ambassade austro-hongroise à Saint-Pétersbourg. Le 24 juillet, au conseil des ministres, le ministre de l’agriculture Alexandre Krivochéïne (en) déclare : « L’opinion publique ne comprendrait pas pourquoi, au moment critique impliquant les intérêts de la Russie, le gouvernement impérial a répugné à agir hardiment ». Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Sazonov avertit le tsar que « s’il ne cédait au peuple qui réclame la guerre et ne dégainait pas l’épée au nom de la Serbie, il courait le risque d’une révolution, voire de la perte de son trône ». Le 30 juillet, Nicolas II se résigne à ordonner la mobilisation générale : l’Allemagne, qui en a fait autant, déclare la guerre à la Russie le 1er août[26]. Les partis d’opposition se rallient à la défense nationale, les mouvements de grève, qui avaient repris en nombre depuis 1912, s’arrêtent, et la foule saccage l’ambassade d’Allemagne à Saint-Pétersbourg (en). Le 2 août, une foule nombreuse se rassemble devant le Palais d'Hiver pour acclamer l’empereur et se met à genoux en chantant l’hymne Dieu protège le tsar. La plupart des manifestants sont des bourgeois ou des employés venus sur ordre mais Nicolas II croit avoir refait l’union de son peuple et confie au précepteur de ses enfants : « Je suis sûr qu’il se produira maintenant en Russie un mouvement analogue à celui de la grande guerre de 1812 ». Le 8 août, la Douma décide de s’autodissoudre jusqu’à la fin des hostilités pour ne pas causer d’embarras au gouvernement[27].

Des buts de guerre à définir[modifier | modifier le code]

Le , le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch de Russie (1856-1929), chef de l’armée russe, lance un appel aux peuples slaves d'Autriche-Hongrie pour qu'ils se joignent à la Russie. Pour couper court aux tentatives des Austro-Allemands visant à soulever la Pologne russe, il appelle « à la renaissance sous ce sceptre [russe] d'une Pologne libre de sa foi, de son langage et ayant droit de se gouverner elle-même ». Cette proclamation, approuvée en sous-main par le tsar et le conseil des ministres, se révélera vite en contradiction avec la réalité de l'occupation russe en Pologne[28]. Les Russes, qui occupent la Galicie orientale après la débâcle de l'armée austro-hongroise à la bataille de Lemberg (Lviv), y mènent une politique de russification, implantent des fonctionnaires russes et ferment 3 000 écoles polonaises et ruthènes[29].

La Porte ottomane se referme[modifier | modifier le code]

« Chez nos alliés russes » : la marine impériale russe en mer Noire bombarde Varna en Bulgarie qui vient de rejoindre les Empires centraux (en haut) ; arrivée à Petrograd de la mission militaire française du général Albert d'Amade (en bas). Images du magazine français L'Illustration, 30 octobre 1915.
« Avec les armées russes du Caucase », aménagement de routes par des volontaires arméniens pendant la bataille d'Erzurum, Le Miroir, 14 mai 1916.

L’Empire ottoman, hésitant pendant la crise de juillet 1914, tarde à s’engager dans un camp ou dans l’autre. Cependant, il songe à sa revanche sur les traités de 1878 et, le 2 août, il signe un traité secret d’alliance germano-ottomane. L’arrivée des croiseurs allemands Goeben et Breslau, qui se réfugient dans les Détroits turcs pour échapper à la poursuite de la Royal Navy, modifie l’équilibre des forces en mer Noire : Guillaume II en fait cadeau au sultan avec leurs équipages et leurs commandants. Le 27 août, l’Empire ottoman dénonce la convention des Détroits et ferme les Dardanelles au commerce étranger ; quelques jours plus tard, il abroge les capitulations et ferme toutes les juridictions et bureaux de poste étrangers. La mer Baltique étant déjà sous contrôle allemand, le blocus de la mer Noire coupe la Russie de ses partenaires occidentaux. Le 29 octobre, sur ordre du ministre de la Guerre Enver Pacha, la flotte germano-ottomane bombarde Odessa, Sébastopol et Novorossiïsk : la Russie réagit en déclarant la guerre à l’Empire ottoman le 2 novembre, suivie par la France et le Royaume-Uni le 5 novembre[30].

Sur le front du Caucase, l’offensive ottomane de Sarıkamış (décembre 1914-janvier 1915) est un désastre total : l’armée ottomane, mal équipée, perd deux corps d’armée par le froid et les maladies plus que par les combats. Cependant, l’offensive britannique des Dardanelles, maritime en février 1915, puis terrestre par débarquement dans la presqu’île de Gallipoli de mars 1915 à janvier 1916, est une impasse[31]. En 1915 et 1916, la marine russe mène plusieurs opérations en mer Noire sans parvenir à faire sauter le barrage des Détroits[32].

L’épreuve de la guerre[modifier | modifier le code]

Train convoyant des soldats russes vers le front. Photographie de Charles Morris, août 1914.

L’enthousiasme initial du pouvoir n’est guère partagé par la masse du peuple : plusieurs observateurs étrangers notent qu’il n’y a pas de foule ni de fanfare dans les gares pour acclamer les troupes et que les recrues paysannes se mettent en route avec un air sombre et résigné[33]. Dès les premières semaines de la guerre, certains soldats ne cachent pas leur mauvaise humeur : « Qui diable nous a fichu cette guerre ? On se mêle des affaires des autres ! », « On est de Tambov, les Allemands ne vont pas aller jusque-là », « Qu’ils aillent donc se battre eux-mêmes. Encore un petit peu, et on va régler des comptes avec vous ». La plupart n’ont qu’une très vague idée des causes de la guerre, ne savent pas ce qu’est la Serbie ni même l’Allemagne[34].

Front de l'Est en 1914.
Prisonniers de guerre russes conduits par des soldats allemands après la reddition de la forteresse de Novogeorgievsk, août 1915.
Paysans russes évacués pendant la Grande Retraite, novembre 1915.

Sous la tutelle du général Soukhomlinov, ministre de la Guerre depuis 1909, la Russie a acquis de grandes quantités d’armement mais le commandement militaire reste dominé par des généraux venus de la noblesse de cour et de la cavalerie de la Garde, peu au fait des techniques de la guerre d’artillerie moderne. Le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch, chef nominal des armées, est loin d’être un expert militaire. La coordination est mauvaise entre le ministère, l’état-major général (Stavka) basé à Baranavitchy et les commandants de fronts. En 1914, l’armée entière n’a que 679 voitures à moteur et l’essentiel des transports se fait en charrette. La 2e armée, qui doit jouer un rôle décisif dans l’offensive en Prusse-Orientale, n’a que 25 téléphones de campagne et un télégraphe souvent en panne, ce qui l’oblige à envoyer des estafettes chercher les télégrammes au bureau de poste de Varsovie. L’état-major russe, comme celui des autres belligérants, avait compté sur une guerre courte : la réserve de munitions, 7 millions d’obus au début du conflit, se révèle très vite insuffisante alors que le ministère n’a pas prévu de plan de production de guerre. Dès le début de 1915, les recrues doivent s’entraîner sans fusils et, quand elles partent au front, attendre pour récupérer les armes des hommes tués. Personne n’a envisagé que la guerre durerait au-delà de l’automne et il n’y a même pas de stocks suffisants de vêtements d’hiver pendant la bataille des Carpates. Les soldats manquent de chaussures et de harnachement parce que la quasi-totalité du tanin pour le cuir était importé d’Allemagne. Le matériel importé des pays alliés et des États-Unis n’arrive que lentement ; il est très hétéroclite et, à la fin de la guerre, l’infanterie utilise 10 calibres différents[35].

L’armée russe, mal ravitaillée et le plus souvent mal commandée, est mise en déroute par les grandes offensives des Empires centraux en 1915 : Austro-Hongrois et Allemands en Galicie, Allemands seuls en Pologne centrale. Les grandes forteresses russes, Ivangorod, Novogeorgievsk, Grodno, Osowiec, Kovno, encerclées et pilonnées par l’artillerie lourde allemande, doivent capituler avec leurs stocks de munitions péniblement reconstitués. La stratégie de « terre brûlée » ordonnée par l’état-major russe entraîne la destruction des usines, entrepôts et silos tandis que des centaines de milliers de civils sont évacués en catastrophe vers l’est[36]. La perte de la Pologne russe prive l’Empire de 10% de sa production de fer et d’acier et 50% de son industrie chimique[37].

Un jet constant d’hommes[modifier | modifier le code]

Au début de la guerre, la noblesse représente la grande majorité de l’encadrement : 90% des généraux, 80% des officiers de rang moyen et 65% des officiers inférieurs[38]. L’encadrement subit des pertes considérables : 60 000 officiers sont tués et blessés dans les 12 premiers mois de la guerre[39] et 72 000 sont morts ou disparus de 1914 à 1917 dont 208 généraux et 1 076 médecins militaires[40]. Il s’ensuit un renouvellement rapide des cadres : en 1914, les écoles militaires forment en un an et demi 30 222 officiers ; en 1916, ce sont 38 écoles qui envoient au front 50 350 officiers ; au total, l’armée reçoit 227 000 nouveaux cadres pendant la guerre dont seulement 5% de nobles, 27,5% de bourgeois et 58,4% de paysans[41]. Les nouveaux officiers et sous-officiers, le plus souvent d’origine populaire, supportent de plus en plus mal l’arrogance et l’incompétence de leurs supérieurs : quand l’agitation révolutionnaire se fera sentir dans l’armée, beaucoup se solidariseront de leurs hommes[42].

La mortalité par les combats, l’infection de blessures et les épidémies (choléra, typhus, etc.) dépasse toutes les prévisions et le service médical est rapidement débordé : dans un hôpital de campagne, le général Broussilov trouve 4 médecins, travaillant jour et nuit, pour 3 000 blessés et malades. L’armée perd 1,8 millions d’hommes dans la seule année 1914[43]. L’évacuation des blessés, sur un réseau ferroviaire surchargé, pose des problèmes insurmontables : pendant l’offensive du Lac Narotch de mars-avril 1916, il faut 5 jours pour amener un train de blessés jusqu’à Moscou, et 12 pendant l’offensive Broussilov de juin 1916. Le district d’évacuation de Moscou, qui comprend 6 gouvernements de la Russie centrale (Moscou, Iaroslavl, Kazan, Samara, Tambov, Kostroma, pour 196 000 lits d’hôpital, reçoit en moyenne 90 000 blessés et malades par mois et au total 2 427 288 d’août 1914 à juin 1917[44]. Malgré les efforts de chirurgiens experts comme Nikolaï Bogoraz (en) ou Nikolaï Bourdenko, le taux de guérison est bas : sur 1,5 million de soldats hospitalisés entre septembre 1914 et septembre 1915, 468 000 sont renvoyés au front, et parmi ceux qui ne meurent pas d’infection ou d’épidémies, beaucoup restent invalides[45].

Le renouvellement de la troupe est aussi rapide que celui des cadres : pratiquement chaque unité change dix ou douze fois de composition au cours de la guerre, empêchant la formation d’une solidarité de corps. Le général Anton Denikine parle d’« un jet constant d’hommes »[46]. Les paysans mobilisés se plaignent que leurs chefs mènent une vie luxueuse à l’écart de la troupe et traitent leurs soldats comme des serfs. L’un d’eux écrit que, dans son unité, des officiers ont « fouetté cinq hommes devant 28 000 soldats parce qu’ils avaient quitté leurs baraques sans permission pour aller acheter du pain[47] ».

Un pouvoir discrédité[modifier | modifier le code]

Raspoutine manipulant le tsar et l'impératrice Alexandra, caricature russe.

Le 22 août 1915, Nicolas II, avec la conviction mystique de faire son devoir envers la Russie, décide de limoger le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch, muté sur le front du Caucase, et de prendre lui-même le commandement des forces armées. Cette décision provoque la consternation des ministres au point que plusieurs déclarent désapprouver la décision impériale. Le tsar fixe son séjour au siège de la Stavka, transféré à Moguilev en Biélorussie, et ne contrôle plus que de loin les décisions politiques[48]. L’impératrice Alexandra, rendue très impopulaire par ses origines allemandes et par la faveur compromettante qu’elle accorde au guérisseur Grigori Raspoutine, prétend exercer le pouvoir dans un sens autocratique : le 2 septembre 1915, elle obtient la suspension de la Douma, récemment rétablie, ce qui entraîne deux jours de grève générale à Petrograd. Les ministres qui désapprouvent sa conduite des affaires ou celle de son favori sont renvoyés. De septembre 1915 à février 1917, la Russie a 4 premiers ministres, 5 ministres de l’Intérieur, 3 des Affaires étrangères, 3 des Transports et 4 de l’Agriculture[49].

Dernières victoires[modifier | modifier le code]

Canons capturés par les troupes russes pendant l'offensive Broussilov, 1916.

Au début de 1916, alors que l'opération britannique des Dardanelles tourne au fiasco, les Russes, soutenus par des volontaires arméniens, décident de lancer une grande offensive sur le front du Caucase : lancée en plein hiver dans une neige épaisse, elle aboutit à la prise d'Erzurum (16 février), de Trébizonde (en) (15 avril) et d'Erzincan (25 juillet). La difficulté des transports en terrain montagneux, l'arrivée de renforts ottomans et l’épuisement de l'armée russe, accaparée par l'offensive en Galicie, amènent une stabilisation du front. Les deux empires sont à la limite de leurs forces lorsque la révolution russe de février-mars 1917 entraîne la dislocation de l'armée russe, permettant aux Ottomans de reprendre les provinces perdues[50].

L'offensive de Galicie de 1916 est une des plus grandes opérations du conflit. Le Front du Sud-Ouest, commandé par le général Alexeï Broussilov, aligne 4 armées (les 8e, 11e, 7e et 9e) totalisant 600 000 hommes. Il bénéficie des efforts accomplis depuis l'automne 1915 pour renouveler l'armement, avec une meilleure dotation en mitrailleuses, artillerie et munitions, former plusieurs promotions de nouveaux officiers et adapter la tactique en s'inspirant des expériences acquises par les Alliés sur le front de l'Ouest : des points d'appui (platsdarmy) et tranchées d'approche permettent de faire avancer les troupes d'assaut au plus près des lignes ennemies. L'aviation russe effectue un repérage des positions austro-hongroises qui sont pilonnées par l'artillerie dès le début de l'offensive, le 4 juin. Les Russes attaquent sur un front de 80 km et avancent jusqu'à 45 km. Une autre opération, l'offensive de Baranavitchy (de) en Biélorussie, doit être conduite contre les Allemands dans le secteur nord du front : en raison de la météo et d'autres facteurs, elle ne démarre qu'en juillet et aboutit à un échec complet. L'offensive principale du front du Sud-Ouest s'essouffle dans les marais qui entourent la forteresse de Kovel. Elle a pourtant des conséquences stratégiques considérables : les Allemands doivent réduire leur pression dans la bataille de Verdun, les Austro-Hongrois, qui ont perdu 567 000 morts et blessés et 408 000 prisonniers, annulent l'offensive prévue sur le Front italien, et l'entrée de la Roumanie dans la Première Guerre mondiale aux côtés de l'Entente, le 27 août, ouvre un nouveau front sur le flanc des Empires centraux[51].

L'engagement roumain est cependant trop tardif et mal coordonné avec l'offensive russe : c'est la Russie, au contraire, qui doit déployer son front vers le sud pour empêcher l'écrasement de la Roumanie après la chute de Bucarest. En janvier 1917, ce sont trois armées russes (les 9e, 4e et 6e) qui tiennent le front de Moldavie, entre les Carpates et le delta du Danube, tandis que les divisions roumaines, très éprouvées, se reconstituent à l'arrière[52].

L’effort de l’arrière[modifier | modifier le code]

Affiche pour l'emprunt de la défense nationale à 5,5%, 1916.

Les finances à la traîne[modifier | modifier le code]

Développement de la masse monétaire et de l'inflation en Russie entre 1914 et 1917.

L’effort financier de la Russie est, en volume, inférieur à ceux des autres grands belligérants et son taux de mobilisation plus bas : 10%, contre 20% en France et en Allemagne. Mais ils tombent sur une économie retardataire. L’aide aux familles de mobilisés passe de 191 millions de roubles en 1914 à 624 millions en 1915, à quoi s’ajoutent les pensions aux veuves, orphelins et invalides[53]. La Banque d'État de l'Empire russe doit imprimer 1,5 milliards de roubles dans les premiers mois du conflit et, en décembre 1915, le rouble a déjà perdu 20% de sa valeur[54]. La Russie doit emprunter à ses alliés : en octobre 1915, elle reçoit 500 millions de roubles des Français et 3 milliards des Britanniques. En échange, une partie du stock d’or russe, pour 464 millions de roubles, est envoyé en gage au Royaume-Uni[55]. Le financement de l’effort de guerre entraîne un alourdissement de la dette publique. Au total, l’État russe dépense 38,65 milliards de roubles pendant la guerre, couverts à 62% par la dette intérieure et la planche à billets, 24% par la fiscalité, le reste par l’endettement extérieur[56].

Le goulet d’étranglement des transports[modifier | modifier le code]

Train ramenant des soldats du front à Droujkivka (Donetsk) en 1917.
Le brise-glace canadien Earl Grey devient le russe Fiodor Lutke (en) en 1914.

Les transports sont un des points faibles de l’immense Empire russe. La mer Noire étant fermée par les Ottomans, les importations se reportent sur le port d’Arkhangelsk sur la mer Blanche, qui a le défaut d’être gelé en hiver, puis sur celui de Mourmansk, libre de glace. Ils assurent un trafic limité sous la menace des sous-marins allemands. Mais la construction du chemin de fer de la mer Blanche est encore inachevée au début de la guerre : la nouvelle ligne, construite hâtivement par une main-d’œuvre peu qualifiée, est à voie unique, partiellement en rails de bois, et fragilisée par l’instabilité du sol gelé ; elle demande des réparations continuelles et les trains y circulent à 10 ou 20 km/h[57]. 70 000 prisonniers de guerre, à côté de 10 000 travailleurs russes, sont employés à ce chantier dont les conditions de vie anticipent celles du Goulag[58]. Pour faciliter l’accès aux ports arctiques, en octobre 1914, la Russie fait l’acquisition de deux brise-glaces : le canadien Earl Grey (en) et l’américain S.S. J.L. Horne[59].

La production de charbon augmente pendant la guerre avec l’ouverture de nouveaux gisements dans l’Oural et en Sibérie mais les bassins houillers du Donbass ou de l’est sont loin des principaux centres industriels ; le chemin de fer, à lui seul, consomme 30% du charbon en 1914 et 50% en 1917. Faute de trains, le charbon s’accumule sur les quais : 1,5 million de tonnes sont en attente en octobre 1915, 3,5 millions en mars 1916[60].

Le second souffle de l’industrie russe[modifier | modifier le code]

Usine d'obus à Samara en 1915.
Automitrailleuse Garford-Poutilov (en), produit de la coopération industrielle russo-américaine, 1916.

Malgré un lourd retard initial, la Russie parvient à lancer une industrie de guerre. Le démarrage est freiné par des lenteurs bureaucratiques : c’est seulement en avril 1915 que Vankov, directeur de l’arsenal de Briansk, obtient l’autorisation de fédérer une douzaine d’entreprises pour la production d’obus[61],[62]. La production de fusils quadruple entre 1914 et 1916, celle d’obus de 3 pouces passe de 150 000 par mois en août 1914 à 1,9 million en 1916. Au cours de la guerre, la Russie produit 3,5 millions de fusils, 24 500 mitrailleuses, 4 milliards de balles et 5,8 millions d’obus de 4,8 pouces[63]. Les arsenaux d'État, avec leurs 310 000 ouvriers, représentent le gros de la production, suivis par des gros industriels de Petrograd comme Poutilov, mais les industriels de Moscou et des provinces réclament leur part de la production et des profits : au total, le Conseil de la Défense d'État supervise 4 900 entreprises. Pour augmenter leur activité, Poutilov, Kolomna Ingénierie (en), Sormovo (en), Briansk et la manufacture d’armes de Toula font appel à des techniciens britanniques de Vickers et français de Schneider-Le Creusot[64]. Les victoires remportées sur l’armée austro-hongroise permettent de récolter assez d'armes et de munitions pour équiper deux corps d'armée : les Russes créent même des fabriques de munitions pour alimenter les armes de calibre austro-hongrois ; en 1916, elles produisent 37 millions de munitions[65].

Le blocage des importations oblige à chercher des substituts aux produits chimiques, principalement importés d’Allemagne, et à développer des gisements nationaux. La pénurie de charbon entraîne des recherches dans le raffinage du pétrole et l’hydro-électricité qui connaîtront leur plein développement avec les plans industriels soviétiques[66].

Le gouvernement entreprend la confiscation des propriétés allemandes, dans le double but de satisfaire le courant nationaliste anti-allemand et de donner une satisfaction partielle aux paysans, à défaut d’une réforme agraire plus générale. La loi du 2/15 février 1915 exproprie non seulement les Allemands mais les ressortissants austro-hongrois, ottomans, plus tard bulgares. Cette mesure s’applique à tous les étrangers naturalisés après le 1er janvier 1880 et à leurs héritiers ; elle ne touche pas, en principe, les Allemands de la Volga, établis depuis le XVIIIe siècle, ni les Germano-Baltes, souvent des riches propriétaires, dont l’implantation remonte au Moyen-Âge. En fait, 2 805 propriétaires étrangers et 41 480 d’origine étrangère sont dépossédés, parfois pour le seul fait d’avoir un nom à consonance allemande. 34 firmes à capitaux entièrement allemands, dont les machines à coudre Singer, et 600 partiellement allemandes sont expropriées. Cette mesure désorganise la production dans plusieurs secteurs tandis que des centaines d’entreprises parviennent à se faire exempter [67].

La rumeur publique critique la corruption, le marché noir et les profiteurs de guerre ; en 1917, on estime que 3 000 à 5 000 entrepreneurs et grands propriétaires possèdent une fortune cumulée de 500 milliards de roubles. Mais ce mécontentement diffus trouve peu d’expression politique jusqu’à la révolution de février-mars 1917[68].

Heurs et malheurs de la paysannerie[modifier | modifier le code]

Paysans avec leur attelage allant au marché près de Kamenka dans le gouvernement de Penza, v. 1870.

Dans une société très majoritairement rurale et agricole, les effets de la guerre se font largement sentir dans les campagnes. En 1913, année record, l'Empire russe avait exporté 13 millions de tonnes de céréales. En 1914, la récolte est compromise par la mobilisation de 800 000 cultivateurs mais reste cependant dans la bonne moyenne. Elle remonte en 1915, chute en 1916 (79,6% de la moyenne de 1909-1913), remonte de nouveau en 1917 (94,7% de la moyenne). Ces chiffres cachent d'importantes disparités régionales : l'Ukraine, la Russie du sud et la Sibérie, excédentaires, doivent nourrir la Russie du nord, moins fertile, et l'armée, massivement déployée dans les régions de l'ouest. En plus de la mobilisation des hommes, l'armée réquisitionne les chevaux (2,1 millions de 1914 à 1917) tandis que les usines, mobilisées pour les besoins de l'armée, cessent de produire des machines agricoles[69].

Moisson dans le gouvernement de Poltava, région à excédent céréalier, 1894.

Les pénuries alimentaires ne sont pas dues aux mauvaises récoltes mais au désordre des échanges : la Grande Retraite de 1915 fait perdre des provinces fertiles et déplace plusieurs millions d'habitants vers les provinces du centre et du nord tandis que les achats de l'armée entraînent une inflation rapide. Le gouvernement instaure un régime d'achats de l'armée en 1915, un bureau central des farines en juin 1916, mais ne songe pas à mettre en place un rationnement avant septembre 1917[70]. Pour remédier à la pénurie de main-d'oeuvre, les prisonniers de guerre, en majorité austro-hongrois, sont mis à contribution : en 1916, ils sont 460 000 dans l'agriculture et 140 000 dans la voirie[71].

La guerre modifie aussi le rôle des femmes qui doivent remplacer les hommes mobilisés. 91,6% des femmes de soldats vivent dans les villages[72] ; elles représentent 60% de la main-d'oeuvre agricole en 1916 et doivent assurer les tâches de travailleur de force et de chef d'exploitation[73]. Elles s'efforcent d'entretenir une correspondance avec leur mari mobilisé et de placer leurs enfants dans les écoles des zemstvos. Elles expriment plus ouvertement leurs revendications : en réponse à la pénurie et à l'inflation, des « révoltes de bonnes femmes » (« babyi bounty ») éclatent sur les marchés. Sans qu'elles arrivent à former un mouvement politique, les lettres et pétitions des femmes de soldats traduisent un mécontentement croissant contre les riches, les profiteurs et la famille impériale[74].

De la guerre à la révolution[modifier | modifier le code]

Un soldat loyal (à g.) tente d'arrêter deux déserteurs, 1917.
Soldats russes mutinés manifestant devant le train de la mission militaire française en Roumanie, v. octobre-décembre 1917.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Dans les ruines de l'empire[modifier | modifier le code]

Une mémoire longtemps occultée[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Paul Kennedy 1988, p. 377-379
  2. Paul Kennedy 1988, p. 380-381
  3. Paul Kennedy 1988, p. 381-383
  4. Paul Kennedy 1988, p. 380 et 383-384
  5. Paul Kennedy 1988, p. 383
  6. Paul Kennedy 1988, p. 37
  7. Orlando Figes 2007, p. 228
  8. Orlando Figes 2007, p. 228
  9. Orlando Figes 2007, p. 221-227
  10. Orlando Figes 2007, p. 234-237
  11. Orlando Figes 2007, p. 240-250
  12. Orlando Figes 2007, p. 251-253
  13. Paul Kennedy 1988, p. 384-385
  14. Orlando Figes 2007, p. 261-263
  15. Orlando Figes 2007, p. 297-302
  16. Orlando Figes 2007, p. 115-127
  17. Orlando Figes 2007, p. 267-270
  18. Orlando Figes 2007, p. 321-325
  19. Peter Gatrell, Russia's First World War: A Social and Economic History, Routledge, 2014, p. 5.
  20. John Reed, La Guerre dans les Balkans, Seuil, Paris, 1996, p. 166-167.
  21. Orlando Figes 2007, p. 327-330
  22. Katrin Boeckh et Sabine Rutar, The Balkan Wars from Contemporary Perception to Historic Memory, Palgrave Macmillan, 2016, p. 111-112.
  23. Orlando Figes 2007, p. 327-330
  24. Orlando Figes 2007, p. 302-303
  25. Orlando Figes 2007, p. 330-331
  26. Orlando Figes 2007, p. 331-332
  27. Orlando Figes 2007, p. 332-334
  28. Alexandre Sumpf 2014, p. 300-301
  29. Jean Lorcin 2012, p. 44-45.
  30. Mantran 1989, p. 618-620
  31. Mantran 1989, p. 621-622
  32. Martin Motte, « La seconde Iliade : blocus et contre-blocus au Moyen-Orient, 1914-1918 », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 2, no 214, 2004, p. 39-53
  33. Orlando Figes 2007, p. 334
  34. Orlando Figes 2007, p. 340-341
  35. Orlando Figes 2007, p. 341-346
  36. Orlando Figes 2007, p. 350-353
  37. Alexandre Sumpf 2014, p. 117
  38. Alexandre Sumpf 2014, p. 30
  39. Orlando Figes 2007, p. 347-349
  40. Alexandre Sumpf 2014, p. 30
  41. Alexandre Sumpf 2014, p. 30
  42. Orlando Figes 2007, p. 347-349
  43. Orlando Figes 2007, p. 340 et 346-347
  44. Alexandre Sumpf 2014, p. 180
  45. Alexandre Sumpf 2014, p. 181-183
  46. Alexandre Sumpf 2014, p. 30
  47. Orlando Figes 2007, p. 348-350
  48. Orlando Figes 2007, p. 354-355
  49. Orlando Figes 2007, p. 361-365
  50. Kristian Coates Ulrichsen, The First World War in the Middle East, Hurst & Co., London, 2014, p. 63-67.
  51. Sylvain Ferreira, « L'Offensive Broussilov », Revue Méthode, novembre 2016, p. 99-105.
  52. Allen L. Churchill & Trevelyan Miller, The Story of the Great War, Volume 6, Last Post Press, 2014, ch. XXIII et XXXI.
  53. Alexandre Sumpf 2014, p. 114-115
  54. Alexandre Sumpf 2014, p. 122
  55. Alexandre Sumpf 2014, p. 122
  56. Alexandre Sumpf 2014, p. 122
  57. Alexandre Sumpf 2014, p. 123-124
  58. Alexandre Sumpf 2014, p. 143-144
  59. Dale C. Rielage, Russian Supply Efforts in America During the First World War, MacFaland & Cy, Jefferson, North Carolina, and London, p. 17-19 [1]
  60. Alexandre Sumpf 2014, p. 116
  61. Norman Stone, The Eastern Front 1914-1917, Penguin, 1976.
  62. Alexandre Sumpf 2014, p. 121
  63. Alexandre Sumpf 2014, p. 115-116
  64. Alexandre Sumpf 2014, p. 116-122
  65. Manfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, 2014, p. 458.
  66. Alexandre Sumpf 2014, p. 124
  67. Alexandre Sumpf 2014, p. 125-128
  68. Alexandre Sumpf 2014, p. 165-167
  69. Alexandre Sumpf 2014, p. 128-131
  70. Alexandre Sumpf 2014, p. 128-131
  71. Alexandre Sumpf 2014, p. 128-131
  72. Alexandre Sumpf 2014, p. 250
  73. Alexandre Sumpf 2014, p. 157-158
  74. Alexandre Sumpf 2014, p. 158-159

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Orlando Figes (trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, préf. Marc Ferro), La Révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d'un peuple [« A People's Tragedy: Russian Revolution 1891-1924 »], Denoël, , 880 p. (ISBN 2070398862). 
  • Paul Kennedy (trad. M.-A. Cochez, J.-L. Lebrave), Naissance et déclin des grandes puissances [« The Rise and Fall of the Great Powers »], Payot, coll. « Petite bibl. Payot n°P63 », (réimpr. 1989, 1991) (ISBN 2-228-88401-4). 
  • Alexandre Sumpf, La Grande guerre oubliée : Russie, 1914-1918, Perrin, (ISBN 978 2 262 04045 1). 
  • Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Fayard, , 814 p. (ISBN 9782213019567, présentation en ligne)
  • (en) Manfried Rauchensteiner, The First World War and the End of the Habsburg Monarchy, 1914-1918, Böhlau Verlag Wien, (ISBN 9783205795889, lire en ligne)
  • Katrin Boeckh et Sabine Rutar, The Balkan Wars from Contemporary Perception to Historic Memory, Palgrave Macmillan, 2016 [2]
  • Sylvain Ferreira, « L'Offensive Broussilov », Revue Méthode, novembre 2016 [3]
  • Allen L. Churchill & Trevelyan Miller, The Story of the Great War, Volume 6, Last Post Press, 2014 [4]
  • Martin Motte, « La seconde Iliade : blocus et contre-blocus au Moyen-Orient, 1914-1918 », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 2, no 214, 2004, p. 39-53 [5]
  • Peter Gatrell, Russia's First World War: A Social and Economic History, Routledge, 2014 [6]
  • Norman Stone, The Eastern Front 1914-1917, Penguin, 1976 [7]
  • Sofia Tchouikina, « Le centenaire de la Première Guerre mondiale en Russie : les expositions historiques et leurs publics », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2016/3 (N° 121-122), p. 40-49. [8]
  • Haimson Léopold, Brian Éric, « Les grèves ouvrières en Russie impériale pendant la Première Guerre mondiale et le déclenchement de la révolution de février 1917 », Le Mouvement Social, 1995/1 (n°169), p. 9-46. [9]
  • Maria Ferretti, « La mémoire impossible », Cahiers du monde russe, 58/1-2 | 2017 [10]

Articles connexes[modifier | modifier le code]