Tunique d'Argenteuil

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La tunique d’Argenteuil conservée à la basilique Saint-Denys d'Argenteuil est selon la tradition une relique de la Sainte tunique du Christ. Cette tunique inconsutile en laine, de couleur brun pourpre, désormais abîmée et incomplète, aurait été offerte par Charlemagne à l'abbaye d'Argenteuil. Longtemps considérée comme une relique insigne, elle a fait l'objet de nombreuses processions et pèlerinages mais son statut, comme celui du suaire de Turin, a évolué, l'Église se montrant plus prudente et y voit désormais « une icône »[1].

L'ostension de 2016.

Description du linge[modifier | modifier le code]

La Tunique d'Argenteuil est une tunique de dessous de dimensions 122 centimètres (à l'origine 148 centimètres) de hauteur pour 90 centimètres de largeur sous les bras[2]. Les fibres sont en laine et les fils sont d'une grosseur très régulière. Il s'agit d'un tissu souple et léger. Le tissage est uniforme et régulier torsadé en "Z", réalisé sur un métier à tisser primitif. Le résultat est remarquable pour un travail entièrement manuel[3]. La tunique est primitivement "inconsutile"[N 1], c'est-à-dire sans couture, tissée d'un seul tenant, y compris les manches. Il s'agit d'un procédé de tissage régulier dont la technique ne s'est pas perdue en Orient. Son tissu brun foncé est contemporain des tissus orientaux des premiers siècles de l'ère chrétienne. Le tissu a été teinté avant tissage par de la garance des teinturiers (très utilisée à l'époque par les gens de condition modeste, le pourpre n'était réservé qu'aux riches), mordancée d'alun de potasse[4].

Historique[modifier | modifier le code]

Peinture murale de Friedrich Bouterwek (1851) illustrant la translation de la Sainte Tunique par Charlemagne à sa fille Théodrade au monastère d'Argenteuil en 803.
La Vierge à la Tunique.

La tradition[modifier | modifier le code]

Selon les Évangiles, les bourreaux, qui auraient été quatre, se sont attribué les vêtements du crucifié, prenant ses vêtements (« himatia »), pour en faire quatre parts, une part pour chaque soldat, mais aussi sa tunique (« himatismon »). L'évangéliste Jean attache une grande importance au chiton qu'il identifie à l'himatismos du Psaume 22[5], avec une intention théologique manifeste[6]. Cette scène sera choisie dès la Renaissance comme thème pictural dans de nombreux tableaux représentant des Romains jouant aux dés cette tunique.

Selon la légende[Dor 1], la tunique aurait été achetée par Ponce Pilate qui l'aurait revendue à des chrétiens. L'apôtre Pierre en aurait été le dépositaire puis, chassé de Jérusalem, l'aurait emportée avec lui à Jaffa où il se réfugie chez le juif Simon, corroyeur[7]. Toujours selon la légende, elle est retrouvée vers 327 ou 328 par sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin. Si Hélène évoque l’inventio de la croix et les clous de la passion, elle ne mentionne cependant jamais l'existence de la Tunique de Jésus. Grégoire de Tours dans son « De gloria martyrum » et Frédégaire dans sa « Chronologie » rapportent qu'en l'an 590, après avoir été longtemps cachée dans un coffret de marbre à Jaffa, le juif Simon révèle sa cachette. L'empereur sassanide Khosro II ayant envahi la Palestine lors de la guerre perso-byzantine de 602-628, la tunique aurait été transférée dans la basilique des anges à Germia (en), près de Constantinople où elle aurait été conservée jusqu'au VIIIe siècle[8].

En l'an 800, l'impératrice de Byzance, Irène, aurait offert un coffret d'ivoire renfermant la relique comme cadeau diplomatique à Charlemagne lors de son sacre comme empereur d'Occident. Ce dernier l'aurait donnée en garde, lors d'une translation de relique probablement en 803, au monastère de l'Humilité-de-Notre-Dame d'Argenteuil, dont sa fille Théodrade était prieure mais selon la tradition chrétienne relayée par le moine bénédictin Eudes de Deuil qui ne se base sur aucun document authentique, c'est le 12 août de l'an 800, à une heure de l'après-midi, que la tunique serait arrivée en grande pompe à Argenteuil[Dor 2]. En 850, les Normands pillent le hameau d'Argenteuil et l'abbatiale. Avant leur arrivée, la tunique aurait été cachée dans un mur du prieuré. En 1003, l'abbaye est reconstruite. D'après la légende, la relique et son coffret auraient été retrouvés, peut-être en 1152 ou 1154, par des moines bénédictins de Saint-Denis dans un mur de l'église abbatiale ou selon une autre version dans des caves oubliées sous l'abbaye alors qu'ils entamaient des travaux dans l'église[Dor 3].

Blason de la ville d'Argenteuil au chef d’azur chargé de la Sainte-Tunique d’argent.

Le temps des incertitudes[modifier | modifier le code]

La première mention authentifiée de la relique à Argenteuil par des traces écrites remonte à 1156, peu après sa redécouverte. Cette date est en effet celle de sa première ostension organisée par l'archevêque Hugues d'Amiens en présence du roi Louis VII. À cette occasion, la charte de 1156 (procès-verbal de l'ostension) est établie par Hugues d'Amiens[9]. Cela traduit l'importance du propriétaire de cette relique, l'abbaye Notre-Dame d'Argenteuil, pôle économique influent sur la Seine qui devient à cette époque une dépendance de l'abbaye de Saint-Denis[Dor 4]. Cette charte indique que Louis VII, roi de France, était présent à Argenteuil lors de l'annonce de cette redécouverte mais, tout comme pour la venue de Charlemagne à Argenteuil en 800-804, aucune relation d'historien n'en fait état. Cette charte fait également référence au Pape Adrien IV avec la mention felicis memoriae c'est-à- dire « défunt » ; or en 1156 Adrien IV est encore vivant et ne décède que 4 ans plus tard. Cette référence permet de douter sinon de l'authenticité du moins de l'historicité de la Charte de 1156[10],[11] publiée notamment par Dom Gerberon[12] prieur d’Argenteuil, d'autant que les documents anciens (dont la charte de 1156) ont disparu, la boîte métallique ayant été retrouvée vide dans les années 1990[13].

Autre élément d'ambiguïté : à l'époque des incursions Vikings ou peu avant, Théodrade a quitté le couvent d'Argenteuil et s'est réfugiée au monastère de Schwabach en Francie orientale où elle est décédée en 848 sans avoir révélé l'existence de la sainte Tunique. Enfin, plusieurs villes revendiquent posséder la sainte Tunique : pour concilier les prétentions rivales, la charte appelle la tunique d'Argenteuil la « cappa pueri Jesu » (cape de l'enfant Jésus) et différentes traditions font de la tunique de Trèves celle que le Sauveur portait le jour de la crucifixion ou encore celle d'Argenteuil une robe de dessous, certaines chroniques tentant d'accorder ces traditions en racontant que la tunique que Marie avait tissée pour Jésus enfant avait suivi par miracle sa croissance naturelle[14].

Les temps modernes[modifier | modifier le code]

Sous la guerre de Cent Ans, l’abbaye est à nouveau pillée et incendiée en 1411 et l’église paroissiale n’est reconstruite qu’en 1449[15]. La « robe de Dieu » est alors l'objet de pèlerinages (notamment les rois de France François Ier, Henri III, Louis XIII, les reines Marie de Médicis et Anne d’Autriche ou le cardinal de Richelieu)[16] et de grandes processions bien attestées documentairement à partir du XVe siècle, elle donne lieu aussi à de nombreux miracles[17]. Lors des guerres de religion, en 1565 ou 1567, elle aurait brûlé partiellement ou aurait été cachée lors de la prise d'Argenteuil par les huguenots[Dor 5]. Une association, la « confrérie de la Sainte robe » est créée afin d'organiser le culte de la relique et est approuvée par le pape Paul V le [Dor 6]. La relique est à l'origine de nombreuses processions et pèlerinages qui sont une manne financière pour l'abbaye d'Argenteuil, ce qui suscite des convoitises. Conservée dans une piteuse châsse de bois, la duchesse de Guise offre à l'abbaye une luxueuse châsse de vermeil et reçoit en remerciement un fragment du tissu. C'est à cette occasion qu'un morceau de la tunique en lambeaux est dérobé en 1687 pour être déposé à Saint-Corneille de Compiègne[Dor 7].

Sous la Révolution, le prieuré bénédictin est supprimé, et la relique remise le à l'église paroissiale qui date du XVe siècle. Le , face à la menace de la confiscation des biens de l'Église, le curé d'Argenteuil Ozet (1749-1816) la découpe en plusieurs morceaux et en confie certains à des paroissiens. Il enterre quatre morceaux dans son jardin avant d'être emprisonné durant deux ans[18]. En 1795, il ressort la tunique et fait recoudre de son mieux vingt pièces différentes sur une étoffe de satin écru afin de reproduire approximativement la tunique[19]. Quant aux morceaux confiés aux fidèles, ils se perdent dans la tourmente révolutionnaire et manquent toujours à l'appel aujourd'hui[20]. Les pèlerinages et les ostensions solennelles reprennent au XIXe siècle, en principe tous les cinquante ans[21]. C'est à cette époque que l'église paroissiale devenue trop petite et qui menace ruine est remplacée par l'église Saint-Denys construite par l'architecte Théodore Ballu de 1862 à 1865 dans le style néo-roman, afin de servir d'écrin à la tunique. C'est dans cette église qu'est placée la relique le et qu'elle est conservée dans l'« autel reliquaire de la Sainte Tunique » dans une chapelle latérale à droite du chœur[22]. L'église paroissiale d’Argenteuil est érigée par le pape Léon XIII en basilique mineure, officiellement en raison de l'antiquité de ses origines mais en réalité à cause des pèlerinages liés au culte de la Sainte Tunique[23]. Remise en 1892 à deux chimistes pour analyse, elle est reconstituée le à partir des morceaux qui ont pu être retrouvés[Dor 8]. Une vingtaine sont fixés sur une étoffe de satin doré préparée d'avance et garantie par des antiseptiques contre toute détérioration, mais sans aucune certitude quant à leur disposition exacte[8].

Les temps présents[modifier | modifier le code]

Le reliquaire de la Sainte-Tunique.
Reliquaire d'ostension de la Sainte-Tunique.

La relique d'Argenteuil est conservée pliée dans un petit reliquaire de style néo-roman[N 2] conçu par la maison Poussielgue-Rusand à l'occasion de l'ostension de 1900[24]. Ce reliquaire est enfermé dans un second reliquaire de style néo-gothique[N 3] en bronze doré et réalisé en 1827 par l'orfèvre Léon Cahier[Dor 9]. Cet ensemble est mis en valeur sous le ciborium de l’autel de la Tunique[N 4] (autel en lave peinte par Louis-François-Prosper Roux et qui date de 1866) dans une chapelle latérale de la basilique. Pour l'ostension de 1894, le chanoine Tessier, curé-doyen, fait réaliser un reliquaire monumental destiné à présenter la sainte tunique au public en pied[N 5] : de style néo-byzantin, il est inspiré par la façade de l'église Notre-Dame la Grande de Poitiers[25]. À gauche de cette chapelle est présenté le cierge de cire enluminé et béni, offert par le pape Pie IX en échange d'un fragment de la tunique le [26].

Mgr Roland-Gosselin, évêque de Versailles et le chanoine Breton, curé-doyen d'Argenteuil, devant la tunique en 1934[Dor 10]

Le chanoine Breton organise la première ostension solennelle du XXe siècle qui se déroule du au [Dor 10]. La relique est classée monument historique le [Dor 9]. Le , un séminariste voulant jouer de l'orgue dans la basilique Saint-Denys découvre le vol de la tunique et de son reliquaire. La direction régionale de la police judiciaire (DRPJ) de Versailles est mobilisée, des anarchistes peu crédibles revendiquent le vol. Le , le père Guyard reçoit un coup de téléphone d'un inconnu promettant de restituer le trésor à la condition de conserver le secret sur les noms des ravisseurs. Le soir même, la tunique retrouve son écrin, la basilique Saint-Denys. La plainte est retirée, le secret toujours gardé[Dor 11]. La dernière ostension solennelle de la tunique a eu lieu pendant les fêtes de Pâques 1984. En six jours, la tunique voit défiler 80 000 personnes[Dor 12].

De nombreux ex-voto décorent les parois de la chapelle de la tunique et cinquante-sept plaques qui ornent la basilique rappellent les guérisons, grâces ou conversions à la religion chrétienne obtenues par l'intercession de la sainte tunique[27]. En 1995 est créé un cercle d'études, le Comité œcuménique et scientifique de la sainte tunique d’Argenteuil (COSTA), pour promouvoir l'étude et la vénération[Dor 13],[28]. Ce cercle est une filiale de l'Union des nations de l'Europe chrétienne, association traditionnaliste qui a parmi ses membres d'honneur une ancienne vice-présidente du Front national, Martine Lehideux. La confrérie de la sainte tunique, disparue pendant la Révolution, refondée en 1840, puis disparue à nouveau au milieu du XXe siècle, est réactivée en [29].

Les pèlerinages publics à la tunique d'Argenteuil ont recommencé depuis 2005, généralement le premier dimanche de la Passion, des pèlerinages préparatoires à la semaine sainte étant également organisés par l'Union des Nations de l'Europe Chrétienne (UNEC)[30]. Le , un pèlerinage orthodoxe est pour la première fois organisé[31].

Le Mgr Lalanne, évêque de Pontoise, annonce l'ostension de la tunique restaurée du 25 mars au en raison de la conjonction de trois événements : les 50 ans du diocèse de Pontoise, les 150 ans de la basilique (marqués par l'installation du nouveau recteur de la basilique, le père Guy-Emmanuel Cariot) et l'année sainte de la Miséricorde de l'église catholique. Entre 150 000 et 200 000 personnes sont attendues[32]. L'ouverture d'un site dédié[33] confirme la décision. L'établissement d'un centre de pèlerinage pérenne est envisagé par la suite. À cette occasion, la tunique est restaurée et fixée sur une étamine de laine assez souple d’une couleur proche de celle de la tunique, mais légèrement plus claire[34]. Le 1er avril, une messe pour la France est célébrée à cette occasion, présidée[35] par Mgr Luc Ravel, évêque aux armées, en présence du prince franco-espagnol Louis de Bourbon[36]. Au total, plus de 200 000 pèlerins se sont rendus dans la Basilique pour assister à l'ostension[37], chiffre repris par diverses sources. Selon le rythme traditionnel de deux présentations de la Tunique par siècle l'évènement n’aurait pas dû avoir lieu cette année mais Mgr Lalanne, évêque de Pontoise et gardien de la Sainte Tunique, s’interroge devant ce succès sur l’opportunité d’augmenter dorénavant la cadence des ostensions[38].


Dispersion de la relique[modifier | modifier le code]

En 1854, l'abbé Millet, curé d'Argenteuil, apporte au pape Pie IX un morceau de 15 cm de la tunique dans une bourse de soie rouge [Dor 14].

Outre celui-ci d'autres fragments ont été donnés à l'abbaye de Westminster et aux églises de Longpont et Sucy-en-Brie[39].

Les études historiques et scientifiques[modifier | modifier le code]

L'authenticité de la tunique d'Argenteuil, comme toutes les reliques que l'on disait remonter à l'époque du Christ, est mise en doute par la critique historique du document. Elle est issue d'une tradition fabuleuse[Dor 1] dont l'émergence médiévale (1156), soit plus de mille ans après les faits, la rend très fragile, d'autant plus que les premiers à la mentionner sont des religieux, Eudes de Deuil, Robert de Torigny, Raoul de Dicet, Roger de Wendover[Dor 15], etc. De plus, la recherche historique rappelle que cette tradition apparaît fort opportunément lors des Croisades, sources d'un trafic national et international très structuré de reliques (comme en attestent les traditions concurrentes relatives à la Sainte Tunique), même pour les fausses qui peuvent « devenir » authentiques si elles sont reconnues par les autorités religieuses, le pouvoir miraculeux qu'on leur prête attirant les dons et gonflant le prestige de la basilique[40]. Enfin, si l'historicité de la crucifixion ne fait plus aucun doute pour la majorité des chercheurs[41], les détails de l'exécution de Jésus (et notamment l'historicité de la scène des bourreaux qui se partagent la tunique) sont plus sujets à caution, les évangélistes ayant enrichi ces épisodes bibliques de symboles théologiques[42].

Recherches anciennes[modifier | modifier le code]

Déjà à la fin du XIXe siècle (en 1892 et 1893) et encore en 1931, des chimistes se livrèrent sur le tissu à des expériences précises qui prouvèrent la nature animale des fils (laine de mouton non mérinos), son ancienneté, sa coloration à l'aide de la garance ou du cachou, sa maculation enfin par des taches qui évoquent du sang mais n'apportèrent rien en ce qui concerne l'authenticité[43],[44].

André Lesort, dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastique[17], écrit : « Nous nous trouvons ici en présence d'une tradition qui ne paraît pas remonter au-delà du XVe siècle finissant et, dans tous les cas, n'est appuyée d'aucun témoignage antérieur au XVIe siècle. Le vêtement qui en est l'objet est, sans contestation possible, un tissu de laine sans couture, provenant de l'Orient et confectionné dans les premiers siècles de notre ère. Il se peut qu'il ait été revêtu par le Sauveur du monde. À ce titre, il est depuis plus de quatre siècles l'objet d'une dévotion qui a été encouragée par l'autorité ecclésiastique et qui a provoqué des interventions miraculeuses. C'est, croyons-nous, les seules conclusions auxquelles puisse s'arrêter la critique ».

Dom H. Leclercq[10] paraît beaucoup plus net. Puisque le tissu est de laine fine et de type copte, « il ne peut s'agir de la tunique du Sauveur qui, suivant les usages hébraïques, devait être tissée en lin ou en coton ». De plus, la date de 1156 étant insoutenable et la relique demeurant privée de toute attestation entre le Vendredi Saint et l'année 1156, « on ne saurait, dit-il, contester que l'espace ne soit un peu long ».

Études récentes[modifier | modifier le code]

Clôture de l'ostension de 2016 par Mgr Lalanne (10 avril 2016).

En 2003, à l'initiative du sous-préfet d'Argenteuil, Jean-Pierre Maurice et avec l'accord de la municipalité — Philippe Métezeau adjoint au maire —, de Mgr Riocreux évêque de Pontoise et du ministère de la culture-conservatoire des monuments historiques, est réalisée une série d'analyses relatives à la structure du vêtement, du tissage et un prélèvement d'échantillon en vue d'une datation par le carbone 14. Ces analyses ont été réalisées avec les autorisations nécessaires. En raison d'évidents impératifs de sécurité le transport a eu lieu de nuit et la relique a été conservée, avec l'accord de la direction régionale des affaires culturelles, dans une pièce sous alarme chez le sous-préfet du 13 au . Cet épisode est raconté dans un livre écrit sous pseudonyme par Jean-Pierre Maurice[45]. Les experts en textile concluent que la tunique est faite d'un tissage en fils simples, réguliers, fortement torsadés en Z, alors qu'au temps de Jésus au Proche-Orient, la technique de tissage était en S[4].

La radiodatation au carbone 14 de la tunique a été effectuée en 2004 au laboratoire des mesures du carbone 14, à Saclay, la procédure ne prévoyant pas de mesure en aveugle. Le laboratoire a daté les fils de la tunique des VIe et VIIe siècles de notre ère (entre les années 530 et 650), avec un intervalle de confiance de 95,4 %[46] ce qui correspond aux témoignages les plus anciens, ceux de Grégoire de Tours et de Frédégaire. Ces résultats ont été rendus publics par l’évêché de Pontoise en décembre 2004 qui s'est tout de suite montré prudent[47].

En 2005, un autre fragment du même échantillon radioanalysé l'année précédente est remis par Gérard Lucotte à une société privée habituée à ces analyses. La conclusion du laboratoire ne cadre pas avec les résultats délivrés par Saclay. Selon lui, la date serait comprise entre 670 et 880, avec un intervalle de confiance de 95,4 % c'est-à-dire que les intervalles de confiance ne se recoupent pas sur une durée de vingt ans (entre 650 et 670)[16] : « Les deux "intervalles de confiance" qui sont censés correspondre à une probabilité de 95,4 % ne se recoupent pas, ce qui est très gênant et laisse pour le moins perplexe quant à la validité de la méthode ». Cependant, les résultats du généticien Gérard Lucotte sont rejetés par la communauté scientifique : il prétend avoir pu analyser d'après la tunique le sang, l'ADN et les cheveux du Christ, et reconstituer le portrait d'un homme d'origine moyen-orientale, à la peau blanche, opiomane et porteur de morpions[28]. Bien que l'échantillon analysé ait subi un traitement chimique (acide-base-acide) afin de retirer, Lucotte affirme que le tissu est resté contaminé par du carbonate de calcium déposé par l'eau de pluie, substance organique qui serait restée en quantité suffisante pour fausser les résultats[28].

Rappelons — s'il était nécessaire de faire une troisième analyse — qu'un « double exact » du prélèvement effectué en 2003 a été remis, dans une éprouvette scellée, à l'évêque de Pontoise venu personnellement en prendre possession à Argenteuil en présence, notamment, du conservateur des monuments historiques.

Controverses contemporaines[modifier | modifier le code]

Dans un ouvrage plus récent[48] Jean-Christian Petitfils remet en cause ces résultats en arguant que l'état de la relique, notamment polluée par le feu à l'occasion d'enfouissements et de divers incendies, ait pu fausser les résultats. Il pose également la cohérence du groupe sanguin AB[49] relevé tant sur la tunique d'Argenteuil que sur le suaire de Turin ou celui d'Oviedo, les objets liés par la tradition au supplice de la Passion, comme un argument plaidant en faveur de l'authenticité de ces trois reliques[50].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « sans couture », décalque du latin inconsutilis, traduction du grec agraphos.
  2. Parallélépipède orné de colonnettes et de médaillons émaillés évoquant l'histoire de la relique qu'elle renferme. Il est surmonté d'arcades et d'anges en argent et fermé par un couvercle orné d'émaux et sommé d'une croix.
  3. Sorte de chapelle comprenant six baies doubles soulignées d'émaux champlevés, de filigranes et de statuettes, surmonté d'une flèche centrale.
  4. La partie inférieure de cet autel comporte trois niches juxtaposées représentant les allégories des trois vertus théologales.
  5. Entre les tourettes surmontant la vitrine court une arcature qui abrite cinq anges portant les instruments de la Passion. Le Christ en majesté trône au milieu du fronton et sur les faces latérales apparaissent l'abbesse Théodrade et Charlemagne. Le socle massif porte une inscription déclarant qu'il s'agit bien de la tunique sans couture du Christ.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Pierre Dor 2002, p. 14
  2. Pierre Dor 2002, p. 36
  3. Pierre Dor 2002, p. 40
  4. Pierre Dor 2002, p. 22
  5. Pierre Dor 2002, p. 82
  6. Pierre Dor 2002, p. 105
  7. Pierre Dor 2002, p. 101
  8. Pierre Dor 2002, p. 142
  9. a et b Pierre Dor 2002, p. 156
  10. a et b Pierre Dor 2002, p. 132
  11. Pierre Dor 2002, p. 245
  12. Pierre Dor 2002, p. 265
  13. Pierre Dor 2002, p. 133
  14. Pierre Dor 2002, p. 123
  15. Pierre Dor 2002, p. 262
  • Autres références :
  1. Sylvain Dorient, « La Tunique d’Argenteuil fut-elle vraiment le manteau du Christ ? », sur Aleteia,
  2. Pierre Milliez 2015, p. 92
  3. Didier Huguet, Winfried Wuermeling, op. cité, p. 198
  4. a et b Jean-Christian Petitfils 2011, p. 201
  5. Ps 22. 19
  6. (en) Raymond Edward Brown, The death of the Messiah: from Gethsemane to the grave. A commentary on the Passion narratives in the four Gospels, Doubleday, , p. 955
  7. Giorgio Agamben, Pilate et Jésus, Éditions Rivages, , p. 11
  8. a et b Albert Florence, La tunique d'Argenteuil. Étude médico-légale sur son identité, Storck, , p. 8
  9. Albert Florence, La tunique d'Argenteuil. Étude médico-légale sur son identité, Storck, , p. 9
  10. a et b Cabrol, Fernand (1907-1948), Henri Leclercq (1913-1948), Henri Marrou (1948), dir., Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, Letouzey et Ané, Paris, 1907-1953
  11. Auguste Molinier, « Procès-verbal de la découverte de la Sainte Tunique d'Argenteuil, au nom d'Hugues, archevêque de Rouen », Les Sources de l'histoire de France - Des origines aux guerres d'Italie, vol. 2,‎ , p. 29
  12. Dom Gerberon, Histoire de la Robe sans couture de Notre-Seigneur, 1677, 121-123.
  13. Pierre Ducourret, vice-président de la société historique et archéologique d’Argenteuil et du Parisis et Robert Montdargent, ancien député et maire d’Argenteuil, « La fabuleuse histoire de… la Sainte Tunique » (archives municipales d'Argenteuil), Conférence du 14 septembre 2012 à Argenteuil
  14. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France, , p. 15
  15. Jean Paul Mirbelle et Alexis Grélois 2015, p. 32
  16. a et b André Marion et Gérard Lucotte 2006, p. 176
  17. a et b Baudrillart, Alfred et al., Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastique, Letouzey et Ané, Paris, depuis 1912
  18. Pierre Milliez 2015, p. 90
  19. Didier Huguet, Winfried Wuermeling, Actes II : Textes du colloque LES RELIQUES DU CHRIST du 16 mars 2013 à Prüm, Pro BUSINESS, (lire en ligne), p. 196
  20. André Marion et Gérard Lucotte 2006, p. 183-184
  21. Ariane Riou, « Le mystère de la « tunique du Christ » », sur leparisien.fr,
  22. Vincent Davin, La Sainte Tunique : discours prononcé dans l'église d'Argenteuil par M. l'abbé V. Davin, le 5 juin 1865, Aux bureaux de l'Enseignement catholique, , 56 p.
  23. Auguste Dives, « Inauguration de la basilique d'Argenteuil », dans Le Gaulois, 11 octobre 1868
  24. Autel reliquaire de la Sainte-Tunique - Argenteuil
  25. Reliquaire d’ostension - Argenteuil
  26. Albert Garreau, Le Pèlerin de Paris, B. Grasset, , p. 85
  27. « La sainte tunique fascine toujours les fidèles », sur leparisien.fr,
  28. a, b et c Christophe Labbé, Olivia Recasens, « Jésus : la bataille de L'ADN » », Le Point, no 1730,‎ , p. 37
  29. Publication de la fondation de la confrérie au-journal officiel, sur journal-officiel.gouv.fr
  30. Didier Huguet, Winfried Wuermeling, op. cité, p. 201
  31. Pèlerinage orthodoxe le 22 mars 2014
  32. Edouard de Mareschal, « La Sainte Tunique du Christ exposée à Argenteuil en mars 2016 », sur lefigaro.fr,
  33. « Sainte tunique du Christ », sur saintetunique.com (consulté le 13 avril 2017)
  34. Gauthier Vaillant, « Ostension exceptionnelle de la Sainte Tunique d’Argenteuil », sur la-croix.com,
  35. « Les évêques de France à l'obstention », sur saintetunique.com (consulté le 13 avril 2017)
  36. Le Prince Louis de Bourbon soutient le Cardinal Barbarin
  37. A Argenteuil, la tunique du Christ a attiré 200 000 pèlerins
  38. Plus de 200 000 pèlerins ont vénéré la tunique du Christ
  39. Pierre Milliez 2015, p. 91
  40. Edina Bozoky, Les reliques, Brepols, , p. 241
  41. Jacques Giri, Les nouvelles hypothèses sur les origines du christianisme, éditions Karthala, , p. 182
  42. Gérard Rochais, Chrystian Boyer, Le Jésus de l'histoire à travers le monde, Fides, , p. 112
  43. Patrick Boussel, Des reliques et de leur bon usage, Baland, Paris, 1971
  44. (en) Joe Nickell, Relics of the Christ, University Press of Kentucky, , p. 104
  45. Jean-Maurice Devals, Une si humble et si sainte tunique, Paris, F.-X. de Guibert, 2005.
  46. Rapport sur la datation de la Tunique d'Argenteuil, Évelyne Cottereau et Martine Paterne, 26 mai 2004.
  47. Gérard Entem, « Cette histoire mouvementée peut poser un problème pour la datation au carbone 14, contamination éventuelle par du carbone plus récent que le tissu original, ce que personne ne peut garantir pour la Tunique. » in Église en Val-d'Oise, décembre 2004, no 210.
  48. Jean-Christian Petitfils 2011
  49. l'ADN du Christ
  50. La tunique d'Argenteuil est peut être authentique

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Maurice Clercq, Les grandes reliques du Christ. Synthèse et concordance des dernières études scientifiques, Éd. F.-X. de Guibert, 2007
  • Collectif, La Sainte Tunique d'Argenteuil face à la science : Actes du colloque COSTA du 12.11.2005 à Argenteuil, éd. François-Xavier de Guibert, Paris (décembre 2006)
  • Jean-Maurice Devals (pseudonyme de Jean-Pierre Maurice), Une si humble et si sainte tunique… : Enquête sur une énigme - La Sainte Tunique du Christ d'Argenteuil (relation de l'expérimentation au radiocarbone, recherches historiques), éd. François-Xavier de Guibert, Paris (juin 2005)
  • Revue Monumental, juin 2006 : page 42, Serge Pitiot, Conservateur en chef des monuments historiques ; détails de la datation au carbone 14 de 2004.
  • Gérard Lucotte et Philippe Bornet, Sangui Christi, j'ai vu le sang du Christ : Une enquête sur la Tunique d'Argenteuil, Paris, Éditions Trédaniel, (ISBN 978-2844457301)
  • Pierre Dor, La tunique d'Argenteuil et ses prétendues rivales, Maulévrier, éditions Hérault, (ISBN 978-2-740-70180-5)
  • André Marion et Gérard Lucotte, L’Église Le linceul de Turin et la tunique d'Argenteuil, Paris, Presses de la Renaissance, , 330 p. (ISBN 978-2750902049, notice BnF no FRBNF44413530)
  • Pierre Milliez, La Résurrection au risque de la Science : Étude historique et scientifique des cinq linges sur la mort et la Résurrection de Jésus, Books on Demand, , 364 p. (ISBN 978-2322016785)
  • Pierre Milliez, Pièces à conviction du messie d'Israël : Étude des reliques de Jésus, Books on Demand, , 338 p. (ISBN 978-2-322-01751-5, notice BnF no FRBNF44355975)
  • Jean-Paul Mirbelle et Alexis Grélois, Argenteuil, une abbaye dans la ville, Saint-Ouen-l'Aumône, Editions du Valhermeil, , 111 p. (ISBN 978-2354671648, notice BnF no FRBNF44413530)
  • Jean-Christian Petitfils, Jésus, Paris, Fayard, , 668 p. (ISBN 978-2-213-65484-3, notice BnF no FRBNF42539376)
  • François le Quéré, La Sainte Tunique d'Argenteuil. Dossiers d'Archéologie, Jésus dans l'Histoire, no 249, décembre 1999-janvier 2000.
  • François le Quéré, La sainte tunique d'Argenteuil : histoire et examen de l'authentique tunique sans couture de Jésus-Christ , F.-X. de Guibert, 2000 (réédition revue et augmentée en 2016, La sainte tunique d’Argenteuil : le livre de l’ostension 2016).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]