Totémisme

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Maison et mât totémique autochtones de la côte Ouest, Colombie-Britannique, vers 1885

Le totémisme est une organisation clanique ou tribale fondée sur le principe du totem. "Un «totem» est un animal, un végétal, voire un objet fabriqué qui est considéré non seulement comme le parrain du groupe ou de l'individu mais comme son père, son patron ou son frère: un clan se dit parent de l'ours, de l'araignée ou de l'aigle." (Anne Stamm).[1]

Description[modifier | modifier le code]

La conception traditionnelle du totémisme par les anthropologues[1] associe plusieurs éléments :

  • Ancêtre : le totem est une espèce naturelle (un animal ou un végétal, parfois un phénomène naturel), présenté comme un ancêtre mythique ou un parent lointain de son groupe social (en général le clan, parfois la fratrie, la classe d'âge) ; cette espèce symbolique peut être représentée par un "totem", au sens d'objet rituel sculpté, peint, façonné.
  • Éponyme : souvent cet "ancêtre" donne son nom au clan. Les cinq principaux totems des Ojibwé étaient la grue cendrée, le Poisson-chat, le huard, l'ours et la martre.
  • Homologie ou classification : le totem est une façon d'établir des corrélations entre, d'un côté, les végétaux ou les animaux, et, de l'autre, les groupes humains sociaux. Le terme "totem" sert parfois, chez les Ojibwé, à énoncer son appartenance clanique : makwa nindotem, "l'ours est mon clan" ; il s'agit en fait d'une formule abréviative qui recouvre la signification suivante : "Je suis apparenté avec celui qui appartient au clan dont l'éponyme est l'ours, donc j'appartiens à ce clan"[2].
  • Religion : le totem est sacré, on ne le consomme pas, on le respecte, on le craint, le totem est présenté comme le fondement des institutions, un modèle de comportement, une exigence d'organisation.
  • Parenté, exogamie : le totem organise les alliances et les systèmes de parenté, la plupart du temps, obligation est faite de choisir son conjoint en dehors du clan qui a le même totem ; l'exogamie totémique exige que les épouses soient d’un clan (par ex. l'Ours) et les époux forcément d’un autre (par ex. la Martre).

Cela dit, ces éléments ne font pas bloc, en particulier on peut détacher l'exogamie : il existe des clans totémiques endogames. Le point le plus important est la définition du totem comme apparentement ou amitié entre une espèce naturelle et un groupe humain, en même temps que la définition du totémisme comme organisation sociale du clan (groupe exogame dont les membres se réclament d'un ancêtre commun, en vertu d'un mode de filiation exclusif).

Il faut distinguer le totémisme de la possession d'un esprit tutélaire, phénomène répandu chez les Nord-Amérindiens. Les Arabes étaient des sociétés qui adoptent le totémisme dans certains animaux[3].

Histoire du totémisme, comme catégorie anthropologique[modifier | modifier le code]

C'est à partir d’un terme ojibwé, langue algonquine parlée autour des Grands Lacs de l'Amérique du Nord, que se constitue le "totémisme". Le mot revient à un anglais, John Long, qui l'utilisa en 1791 pour désigner un esprit bienveillant qui protège les hommes. Un groupe d'hommes est ainsi sous la protection d'un totem[4]. C'est James George Frazer qui introduit le débat sur le totémisme en 1887 et qui propose la définition suivante : « un totem est une classe d'objets matériels que le sauvage considère avec un respect superstitieux et environnemental, croyant qu'il existe entre lui et chacun des membres de la classe une relation intime et tout à fait spéciale ».

Pour les Américains, qui révisent les théories britanniques (théories britanniques constituées à partir de l'ethnographie australienne) à la lumière des faits amérindiens, le totem désigne le nom d'un groupe. On privilégie la relation entre le groupe ou l'individu avec l'objet naturel duquel il porte le nom. Boas précise qu'il ne cherche pas à étendre cette analyse, car il n'entend pas faire du totémisme une théorie générale, au contraire de Frazer, qui cherche une unité dans le totémisme.

Frazer (1887)[modifier | modifier le code]

Frazer[5] (et l'école évolutionniste britannique) fait de l'Australie le terrain privilégié du totémisme, qu'il veut constituer en théorie générale. Selon Claude Lévi-Strauss, Frazer confond trois phénomènes distincts : l'organisation clanique, l'attribution aux clans de noms ou emblèmes animaux ou végétaux, la croyance en une parenté entre un clan et un totem.

Rivers (1914)[modifier | modifier le code]

Dans The History of Melanesian Society [2] (1914), William H. Rivers distingue trois traits dans le totémisme. 1) Un élément social : il y a connexion entre un groupe exogamique du clan et une espèce animale ou végétale ou une classe d'objets. 2) Un élément psychologique : le "Primitif" croit qu'il existe une parenté entre les membres du groupe et un animal, une plante ou un objet. 3) Un élément rituel : le totem mérite respect, on ne peut manger l'animal ou la plante, on ne peut utiliser l'objet.

Freud (1913)[modifier | modifier le code]

Pour Freud, le repas totémique est absorption de la vie sacrée, mais l'animal sacrifié est, en réalité, le substitut du père, il permet aux « frères chassés » de s'identifier à leur père[6].

Boas (1916)[modifier | modifier le code]

Boas[7] (et les anthropologues américains) propose une autre définition du totémisme à partir des faits amérindiens, mais il précise que ce qu'il avance ne concerne que les Indiens Kwakiutl. Il considère davantage le totémisme comme un outil analytique servant à décrire des situations ethnographiques particulières. Pour les Américains, le totémisme « en général » n'existe pas. "Le totémisme se caractérise fondamentalement par l'association entre différents types d'activités ethniques et l'exogamie ou l'endogamie", il vaut donc comme classification.[8]

Elkin (1933)[modifier | modifier le code]

A. P. Elkin définit le totémisme comme la croyance qu'il y a partage d'"une même forme de vie", communauté d'essence entre une personne ou un groupe de personnes, d'un côté, et, de l'autre côté, des espèces naturelles (animale, végétale, atmosphérique) ou un objet. Il distingue quatre formes du totémisme en Australie[9]. 1) Totémisme individuel. Une personne et une seule, médecin, sorcier, est impliquée dans une relation avec une espèce naturelle ou un membre de cette espèce. Plusieurs cas se présentent. Chez les Wuradjeri, un jeune reçoit un totem lors de son initiation, ou un reptile sert d'auxiliaire ou de second moi, alter ego à un médecin indigène... 2) Totémisme sexuel. Chaque sexe peut avoir son emblème, par exemple un oiseau. Les Kurnai prennent deux oiseaux différents comme emblèmes, un pour chaque sexe. Un peu à part, le totémisme conceptuel des Aranda et des Aluridja dépend du lieu où la mère a pris conscience de sa grossesse. 3) Le totémisme collectif : de moitiés, de sections, de sous-sections. Il y a moitié lorsque la société, en régime de filiation unilinéaire, se divise en deux groupes mutuellement exclusifs. Chaque moitié a son totem. 4) Totémisme clanique. Un clan est un groupe qui déclare descendre d'un même ancêtre. Le totem sert alors de symbole d'appartenance commune.

Claude Lévi-Strauss (1962)[modifier | modifier le code]

Claude Lévi-Strauss, dans Le totémisme aujourd'hui[10] (1962) tient le totémisme pour une illusion des anthropologues du XIX° siècle : "le totémisme est une unité artificielle, qui existe seulement dans la pensée de l'ethnologue, et à quoi rien de spécifique ne correspond au dehors" (p. 14). Il ne s'agit que d'une logique de classification. Le "totémisme" ne se contente pas de mettre en correspondance, terme à terme, un individu ou un groupe avec un animal ou une plante qui est considéré comme son totem, il pose un système de différence entre une série naturelle et une série culturelle. "Le terme totémisme recouvre des relations idéalement posées, entre deux séries, l'une naturelle, l'autre culturelle. La série naturelle comprend d'une part des catégories, d'autre part des individus ; la série culturelle comprend des groupes et des personnes. Tous ces termes sont arbitrairement choisis pour distinguer, dans chaque série, deux modes d'existence, collectif et individuel, et pour éviter de confondre les séries" (p. 22).

La même année, dans La pensée sauvage, Lévi-Strauss examine une autre forme de totémisme : non plus le totémisme classificatoire mais le totémisme ontologique. Cette fois, il y a identification entre groupes humains et espèces animales, l'un et l'autre ont des qualités en commun. On trouve ce totémisme chez les Chicasaw, Indiens du sud-est des USA, qui postulent une "analogie entre groupes humains et espèces naturelles"[11] : ils comparent un clan ou hameau au raton laveur (qui se nourrit de poisson et de fruits sauvages), au puma (qui vit dans les montagnes, évite l'eau, consomme beaucoup de gibier), etc.

Philippe Descola (2005)[modifier | modifier le code]

Parmi les anthropologues contemporains, Philippe Descola, dans une vision globalisante voire universaliste, a redéfini le totémisme dans un ouvrage remarqué, Par-delà nature et culture (2005)[12]. Il se place pour cela dans la situation de l'Homme s'identifiant au monde suivant deux perspectives complémentaires : celle de son « intériorité » et celle de sa « physicalité » vis-à-vis des autres, humains et non humains.

Le totémisme poserait une identité commune des intériorités des existants, humains et non humains, mais aussi une identité commune entre leurs physicalités. L'anthropologue décrit les trois autres « ontologies » qui suivent la perception d'une fusion ou d'une rupture entre intériorité et physicalité, et qui se nomment animisme, analogisme et naturalisme ; les quatre modes (identité/rupture) * (intériorité/physicalité) réunis auraient une vocation universelle, tout en revêtant diverses formes de cohabitation ou de dominance suivant les cultures (qu'elles soient archaïques, traditionnelles ou modernes).

Pour Descola, le totémisme se caractérise ainsi. a) Ontologie. Le totémisme repose sur cette affirmation : "ressemblance des intériorités' et "ressemblance des physicalités" (p. 176) entre humains et non-humains (animaux, végétaux, esprits, objets). D'une part, les animaux, les plantes ont la même âme, intériorité (émotions, conscience, désirs, mémoire, aptitude à communiquer...) que les humains, d'autre part tous partagent "une même substance (la chair, le sang, la peau)" et "une même forme de vie" (p. 217). Il y a, comme dans l'animisme, classification par prototype, à partir du modèle le plus représentatif, qui est, dans le totémisme l'unité d'origine, un ensemble d'attributs identifiant l'espèce emblématique (p. 225, 234, 334), par exemple le kangourou, rapide, à sang chaud. "De même que l'animisme est anthropogénique parce qu'il emprunte aux humains le minimum indispensable pour que des non-humains puissent être traités comme des humains, le totémisme est cosmogénique car il fait procéder de groupes d'attributs cosmiques préexistants à la nature et à la culture tout ce qui est nécessaire pour que l'on ne puisse jamais démêler les parts respectives de ces deux hypostases dans la vie des collectifs" (p. 368-369). b) Géographie. Sont totémistes les aborigènes australiens, les Algonquins (p. 232). c) Notions. "Hybridation entre humains et non-humains" : le totémisme admet un croisement d'animaux, plantes, humains, d'espèces ou variétés différentes ; "chez les Mangarrayi et les Yangman, les êtres du Rêve sont des hybrides d'humains et d'animaux" (p. 228). d) Religion. Dans le Dreamtime (Rêve) des êtres originaires surgirent des profondeurs de la terre en des sites identifiés, certains laissant des traces sous forme de rochers, points d'eau, bosquets, gisements d'ocre ; ils ont laissé derrière eux une partie des existants actuels, les hommes, les plantes et les animaux avec leurs affiliations totémiques respectives et les noms qui les désignent, les rites et les objets cultuels (p.. 206). e) Sociabilité. "Échanges de femmes, échanges de services, échanges de nourriture, échanges de ressources" caractérisent la vie sociale, en même temps que l'exogamie (p. 544). f) Problème. "Problème du totémisme : comment singulariser des individus (humains et non humains) au sein d'un collectif hybride ? Solution : distinguer les attributs de l'individu de ceux de l'espèce" (p. 416).

Contestation[modifier | modifier le code]

A. R. Radcliffe-Brown (Structure and Function in Primitive Society, 1952) voit dans le totémisme une classification. À partir de là, la question du totémisme a été revisitée par Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage et dans Le Totémisme aujourd'hui (1962), puis par Philippe Descola dans Par-delà nature et culture (2005).

Claude Lévi-Strauss met en doute l'existence même du totémisme comme institution autonome et distincte, et la dénonce comme une illusion des sociologues de la fin du XIXe siècle : « Le totémisme est d'abord la projection, hors de notre univers, et comme par un exorcisme, d'attitudes mentales incompatibles avec l'exigence de la discontinuité entre l'homme et la nature, que la pensée chrétienne tenait pour essentielle ».

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Classiques[modifier | modifier le code]

  • J. F. MacLennan, "The worship of animals and plants", Fortnightly Review, vol. 6-7 (1869-1870)
  • James George Frazer, Totemism (1887), trad. : Le totémisme, 1898
  • James George Frazer, Totemism and Exogamy. A Treatise on Certain Early Forms of Superstition and Society (1911-1915), trad. : Les origines de la famille et du clan, 1898.
  • F. B. Jevons, An Introduction to the History of Religions, Londres, 1896.
  • Émile Durkheim, Totémisme (1910)
  • Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912)
  • Sigmund Freud, Totem et Tabou (1913)

Réflexions sur la notion[modifier | modifier le code]

  • Marcel Mauss, "Le totémisme selon Frazer et Durkheim" (1896), in Œuvres, t. I, 1970
  • Claude Lévi-Strauss, Le totémisme aujourd'hui, PUF, 1962.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. J.-F. MacLennan en 1869-1870, J. G. Frazer en 1887, F. B. Jevons en 1896, É. Durkheim en 1912
  2. E. Desveaux, apud Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 1991, p. 709
  3. Les structures du sacré chez les Arabes. De Joseph Chelhod Publié par G. P. Maisonneuve et Larose, 1965. Page 59
  4. G. Van Der Leeuw la religion dans son essence et ses manifestations Payot Paris 1970
  5. James Frazer, Le totémisme (1887), trad., 1898.
  6. Freud, Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs (1913), trad., Petite Bibliothèque Payot.
  7. Franz Boas, "The origin of totemism", American Anthropologist, vol. 18 (1916), p. 319-326. Voir F. Mauzé, "Rivages totémiques", in Systèmes de pensée en Afrique noire, t. 15 (1998), p. 127-168.
  8. F. Boaz, "Notes comparatives sur l'organisation sociale des Tsimshian" (1909-1910), in Anthropologie amérindienne, Flammarion, coll. "Champs", 2017, p. 245-246.
  9. A. P. Elkin, "Studies in Australian Totemism", Oceania, vol. III n° 3 et 4, vol. IV n° 1 et 2, 1933.
  10. Claude Lévi-Strauss, Le totémisme aujourd'hui, PUF, 1962.
  11. Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage (1962), Plon, coll. "Agora", 1985, p. 154.
  12. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]