Tirant le Blanc

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Tirant.
Page d'aide sur l'homonymie Pour le film, voir Tirant le Blanc (film).
Page de garde de la traduction espagnole (1511) de Tirante el Blanco.

Tirant le Blanc (en valencien : Tirant lo Blanc) est un roman de chevalerie de Joanot Martorell, écrit en valencien et paru pour la première fois à Valence en 1490. Cité dans Don Quichotte, il n'a été traduit en français qu'au XVIIIe siècle.

Le livre raconte en 487 chapitres les aventures d'un gentilhomme breton, Tirant le Blanc qui se fait connaître au cours de fêtes et de combats à la cour d’Angleterre, puis devient chef des forces armées qui volent au secours de l’île de Rhodes et de l’Empire grec qu’il défend contre l’invasion turque; ainsi que ses amours avec Carmésine, la fille de l'empereur de Constantinople.

Historique[modifier | modifier le code]

Origine du livre[modifier | modifier le code]

Joanot Martorell, né en , commence à rédiger son roman le . Il ne met pas plus de cinq ans à l’écrire, car lorsqu’il meurt en , son manuscrit se trouve déjà entre les mains de Martí Joan de Galba (ca) auquel, contre un prêt d’argent, il l’a laissé en gage. Ce n’est qu’en que Galba entreprendra des démarches pour publier le manuscrit —l’imprimerie n’est introduite à Valence qu’en , neuf ans après la disparition de Martorell. L’affaire est conclue, mais Galba meurt dans les premiers mois de , sans avoir vu le livre imprimé.

Publication[modifier | modifier le code]

Page de l'édition incunable du Tirant lo Blanc (Valence, 20 novembre 1490).

L’incunable sort des presses de l’imprimeur allemand Nicolau Spindeler, installé à Valence, le . Son tirage initial est de 715 exemplaires. Sept ans plus tard, il en est fait une seconde édition à Barcelone, à tirage plus limité, qui porte le nombre d’exemplaires à environ un millier. L’imprimeur en est cette fois Diego de Gumiel, le même qui, en , publiera la première traduction castillane, à Valladolid. Si l’on considère que les catalanophones représentent alors environ 650 000 personnes, cela correspond en proportion à un tirage d’environ 92 000 exemplaires dans la France actuelle de 60 millions d’habitants, ce qui est loin d’être négligeable et qui montre le succès d’une œuvre qui par ailleurs devait déjà être connue avant même d’être imprimée.

En effet, au XVe siècle la publication d’un livre sur des presses toutes neuves —l’imprimerie européenne n’a que trente-cinq ans d’âge— était généralement précédée de lectures publiques. Acheter un livre que l’on connaît déjà montre à l’évidence qu’on l’apprécie hautement. Que Diego de Gumiel ait jugé bon d’en offrir une traduction à un public castillan ne fait que confirmer cette opinion. Tirant le Blanc sera traduit en italien dès , mais il faudra attendre le XVIIIe siècle pour le voir versé au français.

Analyse[modifier | modifier le code]

Martorell et son Tirant le Blanc s’inscrivent dans le cadre historique du XVe siècle, le Siècle d'or valencien. Martorell se trouve en bonne compagnie et fréquente des Italiens. On sait en effet qu'il a séjourné un peu plus d’un an à la cour napolitaine, où réside le roi d'Aragon, à partir de , six ans donc avant de commencer à écrire son roman. Fait significatif, c’est probablement un membre de cette cour qui a écrit Curial et Guelfe, l’autre grand roman chevaleresque du XVe siècle valencien.

Reconstitution du tournoi d'Oxford au Musée des soldats de plomb de Valence.

Martí de Riquer a, à plusieurs reprises, distingué Tirant le Blanc du genre littéraire des romans de chevalerie dans lequel Cervantès l’avait enfermé, lui faisant probablement subir —malgré les louanges dont il l’accable— un préjudice dont il ne s’est pas encore entièrement remis. Riquer relève en effet que dans Tirant le Blanc on ne trouve aucun des éléments merveilleux et extravagants qui sont pléthore dans le roman de chevalerie; tout, au contraire, y est plausible. En cela, il ressemble davantage à un autre genre littéraire contemporain, que l’on retrouve dans d’autres pays à la même époque, de récits de la vie de chevaliers exemplaires —bien réels la plupart du temps— que Riquer appelle ‘romans chevaleresques’. Tirant lo Blanc s'en distingue par le caractère purement humain du héros dont les innombrables exploits sont toujours expliqués rationnellement.

Contenu du récit[modifier | modifier le code]

La trame de Tirant le Blanc est découpée en quatre cent quatre-vingt-sept chapitres, où les aventures chevaleresques et militaires sont accompagnées du récit des amours de Tirant et de Carmésine. Cette vaste narration s'attarde souvent sur toute une série de procédés et de tactiques militaires, de descriptions d’engins de guerre et de mouvements de troupes qui font du héros breton un grand stratège, tant sur terre que sur mer.

En cela l’œuvre devient un précieux document historique pour étudier l’époque, présentant de façon très réaliste la vie militaire de l'époque, et s'éloignant par là-même des livres de chevalerie du cycle breton dans lesquels prédomine l’élément merveilleux, et où le héros a une physionomie totalement invraisemblable. D’autre part, les amours de Tirant et de Carmésine, qui se déroulent dans le cadre de la vie de cour de Constantinople, sont narrées avec une profonde vision sentimentale et psychologique et avec des détails sensuels.

Sources d'inspiration[modifier | modifier le code]

Les personnages, qui ne manquent pas de modèles vivants, pris le plus souvent dans la réalité contemporaine ou immédiatement antérieure, sont dessinés avec justesse, d’une plume ferme et avec un grand pouvoir d’individualisation, depuis ceux qui sont les protagonistes essentiels du récit jusqu’aux personnages les plus insignifiants. Ainsi, le modèle de Tirant n’est autre que Roger de Flor, capitaine des troupes almogavres engagées en par l’empereur d’Orient, Andronic II, dans le but de contenir les Turcs qui envahissaient l’Empire grec; Roger connut une ascension fulgurante: il obtint le titre de mégaduc et la promesse d’épouser une nièce de l’empereur, fille du tsar de Bulgarie. Parmi les Valenciens l'accompagnant se trouvait Ramon Muntaner qui devait écrire une chronique magnifiant cette expédition.

Style d'écriture[modifier | modifier le code]

Une prose très variée, parfois solennelle, rhétorique et pompeuse, parfois familière, vive et nuancée, coupée de dialogues très expressifs, reflet d’une réalité dans laquelle l’auteur vivait, et qui était celle de l’exubérante Valence et Naples du milieu du XVe siècle, confère à Tirant le Blanc une réelle grandeur en tant que création littéraire.

Notoriété ultérieure[modifier | modifier le code]

Curieusement, après ce succès tardif mais certain, le livre est quasiment tombé dans l’oubli en France, alors qu’il a intéressé, outre les érudits ibères, nombre de chercheurs anglo-saxons, italiens, allemands, roumains et autres – signe de cet intérêt, les traductions modernes se sont multipliées : anglais, roumain, suédois, néerlandais, finlandais, italien, allemand, chinois… Le public francophone dans son ensemble connaît assez peu Tirant le Blanc. Et ceux qui n’en ignorent pas l’existence ne lui donnent cependant pas la place qui lui revient dans la littérature européenne et ne prennent pas l’exacte mesure de son importance dans la naissance du roman moderne. Nous n’en voulons pour preuve que l’extrême rareté des études qui lui sont consacrées en France.

Car Tirant le Blanc marque assurément un jalon important dans la création du roman européen moderne, et Mario Vargas Llosa ne s’y est pas trompé. Dès , dans une préface flamboyante à une nouvelle traduction castillane, «Carta de batalla por Tirant lo Blanc», il analyse avec finesse l’œuvre de Martorell. Il n’est pas le seul à y avoir trouvé quelque valeur. Italo Calvino, dans son recueil d’essais et articles intitulé Perchè leggere i classici, lui consacre six pages. Une traduction récente (, éditions Anacharsis) permet aujourd'hui à tous ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment le valencien de lire un texte fondamental de la littérature européenne.

Martí de Riquer a aussi écrit : « Il est fort naturel qu’en 1490 Tirant, roman alors d’actualité, ait eu de nombreux lecteurs. Mais ce qui est vraiment surprenant c’est qu’en 1969, dix mille lecteurs se précipitent sur un roman chevaleresque, vieux de cinq cents ans, et l’épuisent à un rythme que lui envieraient nombre de romans actuels et engagés dans ce siècle. C’est la grande victoire littéraire de Joanot Martorell. »

Ce qu'en dit Cervantès[modifier | modifier le code]

Examen des livres de Don Quichotte.

Au chapitre VI de la première partie de Don Quichotte il est fait mention d’un roman de chevalerie dont le titre est Tirante el Blanco. Par la voix du curé qui procède à l’autodafé des livres constituant la Bibliothèque de Don Quichotte, Cervantès ne tarit pas d’éloges sur ce roman, dont il a lu la traduction castillane de 1511 (la seule qu’il ait probablement connue), sans mention d’auteur. Il ignore aolors probablement que l’œuvre d'origine est écrite en valencien, que son titre original est Tirant lo Blanc et que son auteur s’appelle Joanot Martorell.

Au chapitre six de la première partie de Don Quichotte, on jette au feu les livres qui ont prétendument rendu fou le héros (traduction de Louis Viardot) :

Et, sans se fatiguer davantage à feuilleter des livres de chevalerie, le curé dit à la gouvernante de prendre tous les grands volumes et de les jeter à la basse-cour.
Il ne parlait ni à sot ni à sourd, mais bien à quelqu’un qui avait plus envie de les brûler que de donner une pièce de toile à faire au tisserand, quelque grande et fine qu’elle pût être. Elle en prit donc sept ou huit d’une seule brassée, et les lança par la fenêtre ; mais voulant trop en prendre à la fois, un d’eux était tombé aux pieds du barbier, qui le ramassa par envie de savoir ce que c’était, et lui trouva pour titre Histoire du fameux chevalier Tirant le Blanc.
« Bénédiction ! dit le curé en jetant un grand cri ; vous avez là Tirant le Blanc ! Donnez-le vite, compère, car je réponds bien d’avoir trouvé en lui un trésor d’allégresse et une mine de divertissements. C’est là que se rencontrent don Kyrie-Eleison de Montalban, un valeureux chevalier, et son frère Thomas de Montalban, et le chevalier de Fonséca, et la bataille que livra au dogue le valeureux Tirant, et les finesses de la demoiselle Plaisir-de-ma-vie, avec les amours et les ruses de la veuve Reposée, et Madame l’impératrice amoureuse d’Hippolyte, son écuyer. Je vous le dis en vérité, seigneur compère, pour le style, ce livre est le meilleur du monde. Les chevaliers y mangent, y dorment, y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant de mourir, et l’on y conte mille autres choses qui manquent à tous les livres de la même espèce. Et pourtant je vous assure que celui qui l’a composé méritait, pour [n’]avoir [pas][1] dit tant de sottises sans y être forcé, qu’on l’envoyât ramer aux galères tout le reste de ses jours. Emportez le livre chez vous, et lisez-le, et vous verrez si tout ce que j’en dis n’est pas vrai.
— Vous serez obéi, répondit le barbier …

Le fait que Cervantès ait loué le roman pour ensuite condamner son auteur aux galères a été considéré comme le point le plus obscur du Quichotte. Il suffit pourtant de lire le chapitre vingt-deux de la même première partie pour comprendre qu'il n'y avait rien de contradictoire pour Cervantès ; Ginès de Passamont, émule de Guzman d’Alfarache et donc représentant du roman picaresque, est conduit aux galères pour plusieurs méfaits. Don Quichotte, qui croise le convoi de galériens, a une conversation avec le gueux:

— Et quel est le titre du livre? demanda don Quichotte.
La vie de Ginès de Passamont, répondit l’autre.
— Est-il fini? reprit don Quichotte.
— Comment peut-il être fini, répliqua Ginès, puisque ma vie ne l’est pas ? Ce qui est écrit comprend depuis le jour de ma naissance jusqu’au moment où l’on m’a condamné cette dernière fois aux galères.
— Vous y aviez donc été déjà ? reprit don Quichotte.
— Pour servir Dieu et le roi, répondit Ginès, j’y ai déjà fait quatre ans une autre fois, et je connais le goût du biscuit et du nerf de bœuf, et je n’ai pas grand regret d’y retourner encore, car j’aurai le temps d’y finir mon livre ; il me reste une foule de bonnes choses à dire, et, dans les galères d’Espagne, on a plus de loisir que je n’en ai besoin, d’autant plus qu’il ne m’en faut pas beaucoup pour ce qui me reste à écrire, car je le sais déjà par cœur.

Période contemporaine[modifier | modifier le code]

Tirant le Blanc, en tant que premier roman de langue catalane est largement étudié dans les écoles de Catalogne.

Le récit a ispiré un opéra, Le Triomphe de Tirant, créé en et un film, Tirant le Blanc, le complot des dames, sorti en .

Éditions et œuvres inspirées[modifier | modifier le code]

Éditions en français[modifier | modifier le code]

On pourra lire la préface en espagnol de Mario Vargas Llosa à: Tirant lo Blanc, novela sin fronteras

Traductions dans d'autres langues que le français[modifier | modifier le code]

  • (de) Der Roman vom weißen Ritter Tirant lo Blanc, traduction partielle de Fritz Vogelgsang, 1990, Frankfurt am Main, Fischer Verlag ; réedition en 2007.
  • (en) Tirant lo Blanc, traduction de David H. Rosenthal, 1984, New-York.
  • (en) Tirant lo Blanc, traduction de Ray La Fontaine, 1993, New-York, Peter Lang.
  • (en) The White Knight: Tirant lo Blanc, traduction de Robert S. Rudder, 1995, projet Gutenberg.
  • (es) Los cinco libros del esforçado cavallero Tirant el Blanco de Roca Salada, Valladolid, Diego de Gumiel, 1511; texte repris par Martí de Riquer, 1990, Barcelona, Planeta.
  • (es) Tirant lo Blanc, traduction de J. F. Vidal Jové, 1969, avec un prologue de Mario Vargas Llosa, Madrid, Alianza.
  • (zh) Qishi Dilang, traduction de Wang Yangle, 1993, Renmin Wenxue Che Bansche, Beijing.
  • (fi) Tirant Valkoinen, traduction de Paavo Lehtonen, 1987, Helsinki.
  • (it) Tirante il bianco, 1538, traduction de Lelio Manfredi, Venise ; réédité en 1566 et 1611 ; édition critique de Annichiarico, A., L. Indini, M. Majorano, V. Minervini, S. Panunzio i S. Zilli, 1984, introduction de G. E. Sansone, Roma, Edizioni La Tipografica.
  • (it) nouvelle traduction de Giuseppe Grilli.
  • (ja) traduction de Ko Tazawa (2007), Tokyo, Iwanami Shoten.
  • (nl) Tirant lo Blanc, traduction de Bob de Nijs, 1988, Amsterdam ; réédité en 2001 sour le titre De volmaakte ridder Tirant lo Blanc, Amsterdam, Querido.
  • (pl) Tirant Biały, traduction en cours de Rozalya Sasor.
  • (pt) Tirant lo Blanc, traduction de Cláudio Giordano, 2004, Atelié Editorial, Cotia.
  • (ro) Tirante el Blanco (roman cavaleresc), traduction partielle de Oana Busuioceanu, 1978, Bucarest, Minerva.
  • (ru) Tirant lo Blanc, traduction de Marina Abràmova, Piotr Skobtsev et E. E. Gúixina, 2006, Moscou, Ladomir: Nauka.
  • (sr) Tirant lo Blanc, traduction d’Aleksandar Grujicic, 2005, Paideia.
  • (sv) Tirant en Vite, traduction de Miquel Ibàñez, 1994, Stockholm, Interculture.

Œuvres diverses tirées de Tirant le Blanc[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Viardot, qui n'avait pas mis les deux fragments en rapport et n'avait donc pas compris le passage, a supprimé une négation qui a été rétablie ici. Cervantès dit en effet : «Con todo eso, os digo que merecía el que le compuso, pues no hizo tantas necedades de industria, que le echaran a galeras por todos los días de su vida.», dont la traduction exacte est: «Et pour cela je vous assure que celui qui l'a composé méritait, pour n'avoir pas dit tant de sottises sciemment, qu'on l'envoyât ramer aux galères tout le reste de ses jours.» Effectivement, Martorell reste toujours dans le domaine du possible et évite tout merveilleux, ce qu’appréciait l'auteur du Quichotte.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • En selle avec Tirant le Blanc, Vargas Llosa, Éditions Gallimard, 1996.
  • Études critiques sur et autour de Tirant le Blanc. Actes du colloque international Tirant le Blanc : l'aube du roman moderne européen, Centre aixois de recherches hispaniques, 1997.
  • « Tiran le Blanc », dans Pourquoi lire les classiques (p. 41-46), Italo Calvino, Éditions du Seuil, 1984.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]