Théorie monétaire moderne
La théorie monétaire moderne (souvent abréviée TMM, ou en anglais modern monetary theory, MMT) est une théorie économique hétérodoxe de macroéconomie portant sur le rôle de la politique budgétaire et de la politique monétaire dans les États souverains qui empruntent et émettent leur dette publique dans leur propre monnaie[1].
La MMT s’écarte du consensus économique dominant en rejetant le modèle conventionnel d’indépendance de la banque centrale. Elle soutient que la responsabilité d’atteindre le plein emploi tout en maintenant la stabilité des prix devrait incomber au gouvernement élu, la banque centrale se limitant à satisfaire les besoins budgétaires du gouvernement[2].
Dans la MMT, les dépenses publiques sont financées par création monétaire, sans intention de les refinancer ultérieurement par l’impôt. Les partisans de la MMT reconnaissent que les dépenses financées par création monétaire ne sont soutenables que tant que l’économie dispose de capacités inutilisées, telles que des travailleurs au chômage et des installations de production sous-utilisées. Une fois la pleine capacité atteinte, toute création monétaire supplémentaire engendre de l’inflation, que le gouvernement devrait combattre en augmentant les impôts afin de réduire la consommation privée et l’investissement[3].
Outre ses propositions de politique macroéconomique, la MMT comprend une théorie de la monnaie souvent associée au néochartalisme, des principes fondés sur la comptabilité du revenu national, ainsi que des propositions relatives au marché du travail, comme la garantie d'emploi[2].
La MMT s’oppose aux cadres macroéconomiques néoclassiques dominants et a été critiquée par de nombreux économistes du courant dominant[4],[5],[6],[7]. Dans une enquête menée en 2019 auprès d’économistes américains de premier plan, aucun répondant n’a approuvé les aspects fondamentaux de la MMT[8]. La MMT a également été rejetée par de nombreux économistes issus d’écoles de pensée par ailleurs divergentes, notamment des économistes keynésiens et de l’école autrichienne[3],[9].
Histoire
[modifier | modifier le code]Création et premiers développements (1990-2011)
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne est formulée dans les années 1990 par l'économiste américain Warren Mosler, aux marges du courant post-keynésien[10].
Apparition dans le débat public (2012-...)
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne demeure marginale jusqu'à ce qu'elle surgisse dans le débat public à l'issue de la crise économique mondiale de 2008. Bernie Sanders la mentionne à l'occasion des primaires de l'élection présidentielle américaine de 2012[11] ; au Royaume-Uni, le programme de Jeremy Corbyn en est inspiré[12].
La théorie est moins connue en France, où elle fait l'objet de vulgarisation scientifique[13]. Les cercles liés aux banques centrales se penchent toutefois sur le sujet : le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, y est défavorable, soulignant le risque inflationniste qu'elle pose[14]. L'ancien président de la BCE Mario Draghi se montre pour sa part ouvert à un passage en revue de la théorie afin de peut-être en tirer des conclusions en matière de politique monétaire[15]. Il en fait état lors d'une audition lors du Comité des affaires économiques et monétaires du parlement européen en 2019[16]. Benoît Coeuré, membre du conseil d’administration de la BCE, ainsi que Peter Praet ont fait part de leur scepticisme quant à cette théorie[17],[18]. Christine Lagarde, la nouvelle présidente de la BCE, semble réticente à cette théorie[19].
Présentation
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne est une théorie économique hétérodoxe[20]. Ses travaux sont parfois voisins ou connexes de ceux de l'école post-keynésienne[21]. Comme les post-keynésiens, la théorie monétaire moderne rejette la théorie de l'équivalence néo-ricardienne et la théorie de l'effet d'éviction, et adhère aux concepts d'incertitude, de demande effective, d'endogénéité de la monnaie, et d'instabilité financière[22].
La théorie suggère que le régime de taux de change flottant, c'est-à-dire où la devise n'a pas de prix intrinsèque, est celui qui offre aux États la plus grande latitude pour choisir leur politique économique[23].
La base de la théorie est que l’État dispose du monopole de la violence, ce qui lui donne la possibilité de taxer l'activité économique et les patrimoines, et de réguler la monnaie. Dans la mesure où l’État taxe dans une devise particulière, donc qu'il oblige à payer les taxes dans sa devise, il est nécessaire pour les agents du secteur privé de se la procurer en se faisant vendeurs de biens et de services. De ce fait, les tenants de la théorie soutiennent que le marché est un système généralisé d’échange de devises qui, seulement d’une manière incidente, apparaît comme un système généralisé d'échange de biens et de services[24].
Dès lors qu’un État dispose du monopole de création de sa monnaie fiduciaire, il ne peut faire faillite, à moins de le vouloir ou de s'endetter dans une devise étrangère qu'il ne contrôle pas[25]. En effet, la théorie considère la capacité de l’État à dépenser comme illimitée en terme nominal, mais limitée par la disponibilité des ressources réelles (ressources technologiques, ressources naturelles et force de travail). Lorsque l’État accuse un déficit budgétaire, il crée de la monnaie et se renfloue ainsi, évitant tout défaut souverain[26].
Comparaison avec la macroéconomie conventionnelle
[modifier | modifier le code]Françoise Drumetz et Christian Pfister (Banque de France) résument les principales différences entre la TMM et la macroéconomie conventionnelle dans le tableau ci-dessous[27].
| Sujet | Théorie monétaire moderne (TMM) | Économie dominante |
|---|---|---|
| Les dépenses publiques sont financées par | la création monétaire | l’impôt |
| Soutenabilité de la dette publique | ne constitue pas une contrainte | peut constituer une contrainte |
| Les obligations publiques sont émises | pour la redistribution des revenus et la gestion des taux d’intérêt | pour couvrir les déficits budgétaires |
| Accès du gouvernement au financement par la banque centrale | sans limites | est limité |
| Dette publique achetée par la banque centrale | effectivement annulée | reste à rembourser |
| Effet d'éviction | ne se produit pas | peut se produire |
| Politique monétaire | pas de fonction stabilisatrice | instrument de stabilisation |
| Taux d'intérêt | déterminés par le gouvernement | déterminés par les marchés |
| Inflation | de nature budgétaire | de nature monétaire |
| Chômage | entièrement éliminable | pas entièrement éliminable |
| Politiques structurelles conventionnelles | considérées comme nuisibles | considérées comme bénéfiques |
| Une économie souveraine | n’a pas besoin d’être compétitive | devrait être compétitive |
| Compétences professionnelles | sont faiblement liées au revenu | sont des déterminants essentiels du revenu |
| Aide sociale | sans coût | implique des coûts |
Contenu
[modifier | modifier le code]Nature de la devise
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne étant une théorie issue du chartalisme, elle se fonde sur une étude de la devise fiat. Selon les théoriciens monétaires modernes, cette devise est créée par la puissance publique et est la seule exigée par elle lors de l'imposition. Le fait que cette devise soit la seule de jure qui permette de se libérer de l'impôt lui donne de facto de la valeur[28]. Le système économique permet l'existence de la devise comme instrument de l'autorité politique dédié avant tout à son approvisionnement en ressources réelles.
Fonction de la devise
[modifier | modifier le code]La MMT se positionne contre l'idée selon laquelle l'économie aurait d'abord été permise par le troc, et ensuite, seulement, par des échanges monétaires. Si des accords de troc ont bien évidemment existé, ils n’ont jamais été un mécanisme de distribution sociale de la production dans aucune société. Le troc n’a jamais existé comme un système généralisé de coordination de la production et de la distribution. Il n’y a jamais eu de marché basé sur le troc.
L’analyse historique de l’origine de la devise illustre le fait que la devise est antérieure au marché. Non seulement il ne s’agit pas d’une « créature du marché », mais on peut faire valoir avec force que le marché est une conséquence d'une certaine façon d'imposer la devise, qui est elle-même plutôt une « créature de l’État », né historiquement dès les premières formes d'organisation politique de la vie en société. La devise est ainsi définie comme une relation de pouvoir d’un type spécifique, à savoir une relation de crédit-dette sociale, qui est codifiée par une autorité.
La devise est un mécanisme d’approvisionnement de l’autorité politique. La fiscalité est le moteur du transfert des ressources réelles (biens et services) des sujets vers l’autorité. La devise est son véhicule. La devise est donc une créature de l’État, et, loin d’être un simple moyen d’échange anodin, elle est un mécanisme de contrôle et de distribution de la production économique réalisée sur le territoire de l'État[29],[30].
Implications
[modifier | modifier le code]Les principes exposés ci-dessus permettent aux partisans de la théorie de soutenir que, par ses déficits, l’État abonde le secteur privé de la devise, qui lui permet de payer les impôts, ou de convertir ses devises dans des actifs financiers comme des titres d’État. La théorie renverse donc le paradigme dominant qui considère la dette comme un manque, c'est-à-dire comme devant être comblée par une imposition future (théorie de l'équivalence néo-ricardienne). La dette est un actif pour ceux qui la détiennent, c'est-à-dire pour le secteur privé[22].
Comme le gouvernement dépense, créant de la devise, et n'emprunte que dans un deuxième temps, il est impossible que la dépense publique mène à une éviction des dépenses privées ou à une augmentation des taux d'intérêt. En effet, le modèle néoclassique veut que la dépense de l’État, financée par la dette, provoque une hausse de la demande de fonds par l’État, et donc une réduction des fonds disponibles pour les entreprises, ce qui selon ce modèle ralentirait la croissance. Or, dans une situation où c'est l’État qui crée la devise en dépensant, il est impossible que l'investissement privé soit chassé par la dépense publique, car l’État n'exerce pas de demande de fonds ; il crée les fonds[31],[22]
Inflation
[modifier | modifier le code]La MMT développe sa propre théorie de l'inflation. Elle considère que la puissance publique est maître de l'inflation, dans le sens où elle contrôle les entrées et les sorties de sa devise dans son système. En effet, elle peut augmenter la masse monétaire (injecter de la liquidité) et en même temps taxer afin de faire sortir de la devise du système économique. L’État est ainsi comme un vendeur d'eau, qui aurait à la fois la maîtrise des stocks d'eau, et celle de la soif de ses clients. La MMT reprend ainsi le principe du reflux proposé par l'école du circuit. Dans une mise au point de 2013 appelée « Modern Money Theory 101: A Reply to Critics », Éric Tymoigne and L. Randall Wray écrivent que « la taxation fait partie du mécanisme du reflux, c'est-à-dire qu'il permet à la devise publique d'être retournée à celui qui l'a créée »[32]. La taxation permettrait donc de contrôler la masse monétaire et de la faire varier à dessein[33], et donc indirectement le rythme de la hausse des prix.
Taux d'intérêt et l'effet d'éviction
[modifier | modifier le code]La MMT suggère de maintenir le taux d'intérêt en permanence à zéro et de régler l'économie avec la seule politique budgétaire. L'idée est que lorsque le déficit est financé par la création monétaire, l'augmentation de la masse monétaire permet d'éviter la hausse des taux d'intérêt et ainsi de contrecarrer un potentiel effet d'éviction[34].
Les économistes de la TMM ne reconnaissent pas la réalité du mécanisme de l'effet d'éviction. Depuis les années 2000, les études empiriques montrent en effet que, dans le cas des pays les plus riches, il existe une relation inverse entre la dette publique en pourcentage du PIB et les taux d'intérêt réels. Cela est dû à ce que, selon la TMM, les déficits augmentent la masse monétaire et les dépôts bancaires, ce qui provoque une chute des taux d'intérêt[35].
Garantie d'emploi
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne propose un cadre d'analyse unique du chômage. Elle part de l'idée selon laquelle l’État disposant du monopole de la devise, et la devise étant nécessaire à la vie économique, les opérations de vente (de ses biens, de sa force de travail) sont l'expression d'une demande de devise. Par conséquent, le chômage est une demande nette de devise nationale insatisfaite : le travailleur, qui souhaite offrir sa force de travail contre de la devise, ne trouve pas d'acheteur. Le plein emploi est donc une situation où la demande de devise est complètement satisfaite[36].
Les théoriciens de la TMM déduisent de cette proposition que l’État, en tant qu'il est monopoliste de la devise, doit jouer un rôle majeur dans la lutte contre le chômage, et que, par sa capacité de création de devise, il a le pouvoir direct de maintenir le plein emploi[36].
Les économistes de la MMT soutiennent qu’aux États-Unis, le plein emploi peut être atteint grâce à un programme public de création d’emplois financé au niveau fédéral, souvent décrit comme une garantie d’emploi ou un programme d’emploi public. Selon eux, les économies capitalistes modernes ne génèrent ni ne maintiennent de manière fiable le plein emploi, et le chômage involontaire est donc une caractéristique récurrente de ces économies. Le programme offrirait un emploi aux personnes qui souhaitent travailler mais qui sont autrement au chômage, en s’élargissant pendant les récessions et en se contractant lorsque l’emploi dans le secteur privé se rétablit.[27]
Selon les économistes de la MMT, un programme d’emploi public présenterait plusieurs avantages. Ils soutiennent qu’il contribuerait à stabiliser à la fois l’activité économique et les revenus des ménages. Comme les dépenses du programme augmenteraient et diminueraient avec le cycle économique, le budget de l’État réagirait également de manière contracyclique, contribuant à modérer les fluctuations cycliques. Les partisans de la MMT soutiennent en outre que le programme servirait d’ancrage pour les salaires et les prix.[27]
L’économiste Thomas Palley note que le programme public de création d’emplois joue un rôle plus central dans la MMT qu’il n’y paraît au premier abord, parce que la politique budgétaire telle qu’envisagée par la MMT rencontrerait des difficultés pour ajuster finement l’économie. D’autres critiques, comme Buiter et Mann (2019), soutiennent que le succès d’un tel programme dépendrait de conditions exigeantes qui pourraient ne pas être réunies en pratique. Celles-ci comprennent la capacité des pouvoirs publics à maintenir un stock permanent d’emplois productifs et utiles pouvant être mis à disposition à court terme. Ils soutiennent également que, si l’emploi public consiste en un travail de faible valeur économique ou ne préserve pas les compétences des travailleurs, il pourrait ressembler à des allocations de chômage sous une autre forme. Parmi les autres inconvénients possibles figurent l’éviction de l’emploi dans le secteur privé si les travailleurs préfèrent des emplois publics mieux rémunérés ou moins exigeants, ainsi qu’une pression inflationniste si le programme établit un salaire plancher effectif pour l’ensemble de l’économie.[27]
L’économiste Malcolm Sawyer identifie quatre grandes faiblesses dans les propositions de garantie d’emploi ou d’employeur en dernier ressort. Premièrement, si les emplois fournis sont socialement utiles, ils devraient être organisés de manière permanente en fonction des besoins sociaux plutôt que fluctuer avec la demande du secteur privé. Deuxièmement, comme ces emplois devraient être rémunérés au niveau du salaire minimum ou en dessous, ils pourraient exercer une pression à la baisse sur les salaires comparables du secteur public tout en restant préférables à un emploi privé précaire ou insuffisant. Troisièmement, le programme pourrait affaiblir l’emploi public ordinaire en encourageant la substitution d’emplois publics réguliers par des postes de garantie d’emploi rémunérés au salaire minimum. Quatrièmement, le programme nécessiterait des capacités productives dans les bonnes quantités et aux bons endroits pour employer les personnes qui seraient autrement au chômage, ce que Sawyer considère comme une contrainte pratique importante.[37]
Applications et limites internationales
[modifier | modifier le code]Les économistes de la MMT reconnaissent que la souveraineté monétaire existe sur un continuum plutôt que comme une condition binaire.[38] Selon eux, l’applicabilité de la MMT varie d’un pays à l’autre selon le degré de souveraineté monétaire, avec des implications contrastées pour les États-Unis par rapport aux membres de la zone euro ou aux pays connaissant une substitution monétaire.[39]
Les partisans de la MMT soutiennent que les politiques de type MMT sont applicables à tous les pays qui émettent leur propre monnaie souveraine, tout en reconnaissant que les petites économies ouvertes du Sud global peuvent disposer d’une marge de manœuvre politique plus réduite que les grands pays riches. Randall Wray soutient en outre que les pays plus petits ou plus pauvres disposant de monnaies souveraines devraient s’appuyer sur des taux de change flottants. L’économiste Gerald Epstein (2020) conteste le fondement empirique de ces affirmations. Il soutient que les données disponibles suggèrent que de nombreux pays disposant d’une monnaie souveraine peuvent néanmoins être contraints par la spéculation financière et les arrêts soudains des flux de capitaux provenant des marchés internationaux des capitaux, ce qui les empêche d’atteindre le plein emploi sous des régimes de change à la fois fixes et flexibles. Epstein conclut que, dans la mesure où la MMT s’applique en pratique, son applicabilité pourrait être largement limitée aux pays émettant de grandes monnaies internationales.[40]
Les États-Unis disposent d’un espace de politique budgétaire et monétaire particulièrement large parce qu’ils émettent la principale monnaie de réserve internationale, le dollar américain. Wray a soutenu que la prédominance du dollar ne devrait vraisemblablement pas être menacée dans un avenir prévisible. À l’inverse, Epstein (2020) soutient que le statut de monnaie clé peut s’éroder lorsque des rivaux crédibles apparaissent, en identifiant la Chine et, dans une moindre mesure, la zone euro, comme des concurrents potentiels. Il soutient en outre que les indices d’une évolution vers un système multimonétaire signifient que les détenteurs de dollars pourraient plus facilement se détourner du dollar en réaction à des risques perçus tels que l’instabilité du taux de change, une inflation élevée ou des menaces de défaut souverain, limitant la capacité des États-Unis à s’appuyer sur le « privilège exorbitant » du dollar.[40]
Dans une étude de 2024, Chunping Liu, Patrick Minford et Zhirong Ou ont testé la MMT dans le cas des États-Unis à l’aide d’un modèle macroéconomique de l’économie post-crise financière de 2008. Ils ont comparé un modèle fondé sur la MMT, dans lequel les déficits publics peuvent être financés par création monétaire et où l’inflation est principalement contrôlée par la fiscalité, avec un modèle néo-keynésien standard. Leurs simulations ont suggéré que la coordination des politiques monétaire et budgétaire préconisée par les économistes de la MMT n’apporterait aucune amélioration en matière de stabilité de l’inflation ou des taux d’intérêt réels, mais déstabiliserait fortement la production, affaiblirait la stabilité macroéconomique globale et réduirait le bien-être des ménages. Les auteurs ont donc conclu que la MMT ne constitue pas une base convaincante pour la politique économique future.[41]
La MMT en pratique
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Selon l’économiste Sebastián Edwards, différents cas en Amérique latine de dépenses publiques financées par création monétaire par la banque centrale présentent des similitudes avec les idées de politique économique défendues par les partisans de la MMT. Ces épisodes se sont généralement déroulés en plusieurs étapes : d’abord une brève embellie tirée par l’augmentation des dépenses publiques, puis l’apparition de goulets d’étranglement et de déséquilibres, suivie de contrôles des prix et de contrôles des changes, ainsi que d’une perte de confiance dans la monnaie nationale lorsque les consommateurs abandonnent la monnaie domestique. Finalement, le gouvernement est remplacé, et son successeur se trouve confronté à la difficile tâche de rétablir la stabilité macroéconomique. Dans ce contexte, Edwards examine le Chili (1970–1973), le Pérou (1985–1990), l’Argentine (2003–2015) et le Venezuela (depuis 1998), en notant que ces pays disposaient de leur propre monnaie non arrimée, une condition également considérée comme importante dans la MMT. Selon Edwards, ces cas se sont accompagnés d’une inflation très élevée — par exemple 500 % au Chili en 1973, 1 000 % au Venezuela en 2017 et 7 000 % au Pérou en 1990 — parce que la demande de monnaie domestique s’est effondrée.[42]
Selon l’économiste Emilio Ocampo, écrivant en 2020, l’Argentine a, avec de brèves interruptions, mené depuis 1946 des politiques similaires à celles associées à la MMT.[42] Il soutient que les pays qui adoptent de manière persistante de telles politiques sont susceptibles de connaître une inflation élevée et une croissance économique faible, voire négative.[43]
La partisane de la MMT Stephanie Kelton a soutenu que le Japon pratique la MMT depuis un certain temps. Selon l’économiste Sayuri Shirai, cette affirmation est largement considérée au Japon comme une mauvaise interprétation de la politique de la Banque du Japon, puisque les achats massifs d’obligations d’État et le maintien d’un objectif de rendement autour de 0 % ne signifient pas en eux-mêmes que le Japon fonctionne selon un régime de MMT. Le point de vue de Kelton a également été rejeté par le Premier ministre Shinzo Abe et par le gouverneur de la Banque du Japon Haruhiko Kuroda, qui ont souligné l’engagement du gouvernement à restaurer la discipline budgétaire. Selon Shirai, les pénuries de main-d’œuvre, le vieillissement démographique et une inflation durablement faible rendent difficile la mise en œuvre d’une relance budgétaire de type MMT au Japon. Shirai soutient que le Japon dispose de peu de capacités économiques inutilisées, car les tendances démographiques défavorables ont contribué à de graves pénuries de main-d’œuvre. Par conséquent, des dépenses publiques supplémentaires pourraient accentuer les contraintes sur le marché du travail et évincer l’activité du secteur privé. Elle soutient également qu’un environnement prolongé de taux d’intérêt faibles peut affaiblir la croissance de la productivité en maintenant en vie des entreprises zombies et en décourageant les restructurations d’entreprises nécessaires.[44]
Les partisans de la MMT William Mitchell, Martin Watts et L. Randall Wray présentent également le Japon comme la preuve qu’un pays peut maintenir des déficits budgétaires persistants et une dette publique très élevée, supérieure à 200 % du PIB, sans provoquer une forte hausse des taux d’intérêt ou du chômage. L’économiste Mark Skousen soutient cependant que cette interprétation néglige la faiblesse de la croissance économique du Japon depuis 1992, qui a été en moyenne d’environ 0,9 % par an en termes réels, et qu’il associe à des dépenses déficitaires massives et prolongées.[45]
Partisans
[modifier | modifier le code]Selon l’économiste post-keynésien Thomas Palley, la MMT est associée à un petit groupe d’économistes se recoupant largement, liés à l’Université du Missouri à Kansas City et au Levy Economics Institute.[46] Parmi les principaux défenseurs de la MMT figurent Matthew Forstater, Scott Fullwiler, Stephanie Kelton, Bill Mitchell, Warren Mosler et L. Randall Wray.[47]
Selon Carnevali et Fontana, les principaux partisans de la MMT ont largement contourné l’engagement académique formel avec les économistes mainstream, publiant rarement des articles universitaires formels visant à les convaincre ou à débattre avec eux, et se sont plutôt concentrés sur l’influence des responsables politiques et du grand public. Ils suggèrent que cette stratégie reflète l’idée, chez les chercheurs de la MMT, que les économistes mainstream sont généralement peu réceptifs aux théories et politiques non mainstream, et que les partisans de la MMT ont donc cherché à construire un soutien en dehors du monde académique, dans l’attente que la pression du débat public et des discussions politiques finisse par obliger les économistes mainstream à prendre la MMT au sérieux. Carnevali et Fontana soutiennent qu’en conséquence, une grande partie du débat sur la MMT s’est déroulée en dehors des cadres savants conventionnels, notamment dans les journaux, les médias sociaux, les podcasts et d’autres forums dominés par des économistes non professionnels.[48]
Selon l’économiste néo-keynésien Gregory Mankiw, la MMT n’est pas issue de débats universitaires importants dans des universités de premier plan, mais d’un coin relativement restreint du monde académique. Il a soutenu qu’elle n’a attiré une large attention publique qu’après avoir été promue par des personnalités politiques très en vue telles que Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, parce que ses principes correspondaient à leurs préférences politiques.[49]
Controverses et critiques
[modifier | modifier le code]Effet inflationniste
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne est souvent accusée de justifier des politiques qui favoriseraient une forte inflation, voire une hyperinflation, par le biais du financement monétaire du déficit public et d'une politique de demande permanente. Les seuls cas où les politiques préconisées par la TMM ne seraient pas inflationnistes seraient celles où les pressions déflationnistes sont si fortes qu'une hausse de la masse monétaire ne la contrebalance pas, comme c'est le cas au Japon[34].
Dans le cas où l'inflation deviendrait problématique, les tenants de la théorie monétaire moderne préconisent l'utilisation de l'outil fiscal. Une hausse de la taxation conduirait à retirer de la monnaie en circulation, et donc à freiner l'inflation[50]. Cette position est toutefois remise en cause par le fait que les prélèvements fiscaux ne peuvent pas facilement influer sur le taux d'inflation[50]. Cette conception de la politique fiscale est accusée de naïveté et de simplisme : les décideurs ne peuvent abruptement faire augmenter ou baisser les taux d'imposition, car il existe un décalage temporel important à la suite de la prise de décision. Aussi, une telle gestion à vue de la politique fiscale serait déstabilisante pour l'économie[51]. Ainsi, en cas de dérapage d'hyperinflation, la capacité de l’État à réguler l'économie et reprendre le contrôle de la monnaie est remise en doute[52]. Lawrence Summers abonde dans ce sens et fait remarquer que la monétisation des déficits a notamment conduit, dans les pays émergents, à des situations d'inflation incontrôlables et à la ruine des populations[53].
Pour les voix critiques, le problème réside premièrement dans l'idée que la création monétaire à partir de rien, supposée possible pour la puissance publique, serait décorrélée de la création de valeur par l'économie[35].
Origine de la monnaie
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne soutient que l'origine de la monnaie se situe dans la fiscalité. Randall Wray écrit en 2012 : « Why did markets develop? Not to barter what you have but don’t want, but rather to obtain the means of debt (tax) settlement ». Or, cette conception endogénéiste et fiscaliste de la monnaie est remise en cause, à la fois par les théories exogènes, et par les théories endogènes qui soulignent le caractère pratique de la monnaie dans le règlement d'échanges interpersonnels et dans la mesure de la valeur[28].
Difficulté de mise en application de la garantie d'emplois
[modifier | modifier le code]La garantie d'emplois, promue par les tenants de la TMM, a été critiquée par plusieurs économistes. Buiter et Mann font remarquer en 2019 que l’État peut ne pas réussir à calibrer le nombre d'emplois en fonction du cycle économique, ni à proposer des emplois véritablement productifs pour l'économie. Ces emplois pourraient aussi aspirer des travailleurs qui pourraient travailler dans le secteur public et qui trouvent le salaire des emplois garantis plus intéressant[54].
Endettement en monnaie nationale
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne considère que les déficits publics ne sont pas problématiques et peuvent être accumulés car ils sont, dans tous les cas, payés en monnaie nationale : un pays trop endetté peut simplement imprimer plus de monnaie pour rembourser sa dette. Si cela est théoriquement vrai dans le cas des États-Unis et de quelques pays développés, beaucoup de pays disposant d'une monnaie peu reconnue sur les marchés internationaux s'endettent dans une monnaie autre que la leur, rendant nul l'argument de la TMM[51]. De plus, un déficit financé par la banque centrale se retrouve capté par les banques, qui placent ces excédents sur leur compte auprès de la banque centrale ; cette dernière doit par conséquent rémunérer le dépôt au taux directeur, rendant non-nul le coût du déficit[55].
Prémisses erronées
[modifier | modifier le code]Une des critiques majeures adressées à la théorie monétaire moderne est qu'elle se baserait sur des prémisses sans fondement. Ainsi, dans une étude publiée en 2020 par le centre de recherche Initiative on Global Market de l'Université de Chicago (Chicago Booth School of Business), la quasi-totalité des économistes interrogés ont répondu négativement aux deux questions considérées comme les bases de la MMT, à savoir : « les pays qui empruntent dans leur propre monnaie ne devraient pas s'inquiéter des déficits publics car ils peuvent toujours créer de l'argent pour financer leur dette », et « les pays qui empruntent dans leur propre monnaie peuvent financer autant de dépenses publiques réelles qu'ils le souhaitent en créant de l'argent »[56].
Circuit fermé
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne est critiquée en ce qu'elle ne s'appuie que sur des raisonnements en économie fermée, c'est-à-dire dans le cadre d'un circuit sans fuites macroéconomiques[57]. Ainsi, les manuels de théorie monétaire moderne accordent peu de place aux échanges internationaux[51]. Epstein écrit, en 2019, que cette proposition de la TMM « ne vaut, au mieux, que pour une poignée de pays : ceux qui ont une monnaie d'échange internationale »[58].
En économie ouverte, le financement monétaire du déficit public conduit à une hausse de la masse monétaire et à une chute de la valeur de la monnaie, et donc à une hausse de l'inflation importée[55].
Rôle des banques privées
[modifier | modifier le code]La théorie monétaire moderne est critiquée par plusieurs économistes au sujet du rôle prépondérant qu'elle donne à l’État dans l'offre de monnaie. La théorie estime préférable que la monnaie soit créée par l’État, quand elle est, dans les économies capitalistes modernes, majoritairement créée par les banques commerciales (monnaie endogène). Le rôle de ces banques privées et de la transition entre un système de création monétaire par les banques à un système de création monétaire par l’État est peu explicité[25].
Place dans le champ économique
[modifier | modifier le code]La qualification de la théorie monétaire moderne comme école de pensée indépendante et autonome fait l'objet de débats au sein du monde économique. Thomas Palley soutient que la théorie monétaire moderne n'est qu'une reformulation de principes keynésiens qui simplifierait les conclusions de Keynes et ignorerait les recherches économiques les plus récentes[28]. James Juniper, Timothy P. Sharpe et Martin J. Watts considèrent que la TMM fait partie de la tradition post-keynésienne tout en en étant séparée. Des post-keynésiens ont ainsi fortement critiqué la théorie de la garantie d'emploi des théoriciens monétaires modernes[22].
Dans un article de 2021, la Banque de France considère que la MMT « se fonde sur une approche dépassée de la science économique et que c’est davantage le nom d’un manifeste politique que d’une véritable théorie économique »[51].
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Knapp, George Friedrich, The State Theory of Money, Macmillan and Company, 1924
- Innes, A. Mitchell, «What is Money?», The Banking Law Journal, 1913
- Kalecki, Michel, (1943), “Political aspects of full employment”, in The last phase in the transformation of capitalism, New York. G. Feiwei Monthly Review Press, 1972, 1943
- Mosler, Warren, Soft Currency Economics, January 1994
- Mosler, Warren, The 7 Deadly Innocent Frauds of Economic Policy [archive], 2012 (ISBN 978-88-89943-93-9)
- Mosler, Warren, MMT history and overview, 2011
- Bill Mitchell, Macroeconomics, Macmillan Publishers, (ISBN 978-1-84542-941-6)
- Mitchell, Bill, Gold standard and fixed exchange rates – myths that still prevail, 2009
- Wray, L. Randall, "Understanding Modern Money", Elgar Publishing (1998) (ISBN 978-1-84542-941-6)
- Bell, Stephanie, "Can taxes and bonds finance government spending?" Working Paper 244, Levy Economics Institute, 1998.
- Lerner, Abba P. (1947), «Money as a Creature of the State», American Economic Review
- Busi, Daniele, "Ruolo e limiti del sistema bancario", 2018
- Tcherneva, R. Pavlina, "Beyond Full Employment: The Employer of Last Resort as an Institution for Change, 2012
- Tcherneva, R. Pavlina, "The Job Guarantee: Design, Jobs, and Implementation", 2018
- Tcherneva, R. Pavlina, "MMT, Models, Multidisciplinarity", 2019
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Usman W. Chohan, « Modern Monetary Theory (MMT): A General Introduction », sur SSRN,
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- ↑ Patricia Cohen, « Modern Monetary Theory Finds an Embrace in an Unexpected Place: Wall Street », The New York Times, (lire en ligne) :
« To many mainstream economists, though, M.M.T. is a confused mishmash that proponents use to support their political objectives, whether big government programs like "Medicare for all" and the Green New Deal or smaller taxes. ... From this perspective, M.M.T. is a version of free-lunchonomics, leaving the next generation to pay for this generation's profligacy. Although several prominent mainstream economists have recently revised their thinking about the risks of large government debt, they continue to reject other tenets of M.M.T. At some point, they insist, if the government just creates money to pay the bills, hyperinflation will kick in. »
- ↑ Jeanna Smialek, « Is This What Winning Looks Like? », The New York Times, (lire en ligne) :
« The theory picked up some fervent followers but limited popular acceptance, charitably, and outright derision, uncharitably. Mainstream economists panned it as overly simplistic. Many were confused about what it was arguing. "I have heard pretty extreme claims attributed to that framework and I don't know whether that's fair or not," Jerome H. Powell, the Fed chair, said in 2019. "The idea that deficits don't matter for countries that can borrow in their own currency is just wrong." »
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- ↑ (en) Gerald A. Epstein, What's Wrong with Modern Money Theory?: A Policy Critique, Springer International Publishing, (ISBN 978-3-030-26503-8 et 978-3-030-26504-5, DOI 10.1007/978-3-030-26504-5).
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- blog de MMT-France
- blog de Warren Mosler
- blog de Bill Mitchell
- New Economic Perspectives
- Modern Money Network
- Macroeconomic Balance Sheet Visualizer, visualiser et comprendre les concepts importants en macroéconomie MMT
