Théorie de la paix démocratique

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La théorie de la paix démocratique repose sur l'affirmation selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre entre elles.

Définition de la théorie de la paix inter-démocratique[modifier | modifier le code]

La proposition selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre entre elles est selon certains penseurs libéraux ce qui ressemble le plus à une loi (au sens des sciences naturelles) dans le domaine des relations internationales. Cette affirmation est loin d'avoir donné lieu à un consensus entre les politologues et est largement rejetée notamment par les penseurs réalistes.

Cette thèse affirme que la démocratisation est facteur de paix. Toutefois la question « comment démocratiser ? » demeure. C'est pourquoi les pays occidentaux ont orienté leurs stratégies dans ce sens[1],[2]. Ce thème a été largement débattu jusqu'à la deuxième guerre d'Irak. L'idée n'est pas spécialement nouvelle, puisque Kant l'avait déjà avancée dans son projet de paix perpétuelle[3]. Il considérait que les démocraties ne pouvaient se lancer dans des guerres.

C'est un article de Michael Doyle[4] qui a remis cette théorie en avant en l'adaptant. Elle déclare que les démocraties ne se font jamais la guerre entre elles.

Il faut préciser trois choses :

  • Cette théorie ne prétend pas que les démocraties ne font pas la guerre : elles mènent des guerres contre les autres régimes, et peuvent même s'avérer être les plus belliqueuses ;
  • Il s'agit d'une théorie sur les guerres entre États, et pas sur les guerres civiles ;
  • Les guerres contre le terrorisme, la subversion, la promotion de révolution ou de coups d'État (comme l'action des États-Unis en Amérique latine) ne sont pas concernés.

Les six anomalies les plus importantes à cette théorie sont :

Cependant, ces exemples sont contestés, certains remettant en cause le caractère véritablement démocratique de ces États, parfois éloignés des principes de la démocratie moderne.

La démocratie est envisagée ici dans une conception dite minimaliste, celle de Robert Dahl, (polyarchie, démocratie dans la sphère politique, séparée des domaines économique et social), ou de Régis Debray (ensemble d'institutions chargées de la répartition et de la légitimation du pouvoir). D'après ces conceptions réductrices, les démocraties modernes (avec le suffrage universel notamment) ne sont apparues qu'après 1945.

Critiques de la théorie de la paix inter-démocratique[modifier | modifier le code]

Au delà du débat empirique, il est légitime de se demander la validité de ce lien de causalité : est-ce vraiment la nature des régimes politiques qui est responsable de la paix ? En effet d'autres tendances sont à l'œuvre, qui peuvent également expliquer que les démocraties ne se fassent pas la guerre entre elles. Tout d'abord, la probabilité des guerres interétatiques a diminué ; ensuite, les guerres ont moins de chances d'éclater entre des sociétés stabilisées ; enfin, les États démocratiques appartiennent souvent à une même communauté de sécurité (OTAN, alliances régionales en Asie): l'alliance contre un ennemi commun (le bloc soviétique), le dépassement du dilemme de sécurité en Europe grâce au lien avec les États-Unis à travers l'OTAN seraient-ils une explication plus pertinente de ce phénomène ?

La théorie de la paix inter-démocratique à donc fait l'objet de trois types de critiques.

Explication par l'interdépendance[modifier | modifier le code]

L'interdépendance, parce qu'elle crée des vulnérabilités mutuelles, diminuerait la probabilité de la guerre. Mais dans ce cas, la période de forte interdépendance du XIXe siècle à 1914 invalide cet argument (en le réduisant à une anomalie statistique). L'intégration européenne est la version régionale du phénomène d'interdépendance en tant que facteur de paix.

Explication par l'irrationalité de la guerre[modifier | modifier le code]

Cette explication présume que la guerre est irrationnelle. Cependant, le maintien de la paix peut également être irrationnel et le recours à la guerre préférable (mais la rationalité dépend du résultat : Winston Churchill était marginalisé dans la vie politique anglaise avant la Seconde Guerre mondiale, parce qu'il prônait une guerre préventive contre l'Allemagne).

Certains auteurs (J. Mueller, The Obsolescence of War) ont avancé que la guerre était devenue obsolète, et ce pour trois raisons essentielles :

  • Le coût désormais trop élevé : les guerres d'aujourd'hui sont plus coûteuses que celles d’autrefois ;
  • Le changement des valeurs, du bellicisme à un pacifisme galopant ;
  • Le potentiel de destruction énorme des armes (nucléaires).

Cette argumentation peut cependant être relativisée :

  • Le coût de la guerre :
    • En réalité, plus les armes sont développées, moins la guerre est coûteuse : la répartition combattants/non-combattants est facilitée ; la destruction est plus sélective : en Afghanistan, la coordination des forces aériennes et des troupes au sol a permis d'atteindre un taux de réussite de 90 %.
    • Les guerres de Serbie, d'Afghanistan et d'Irak peuvent être considérées comme une avancée civilisationnelle : elles marqueraient la fin de l'époque des guerres totales qui a commencé avec les invasions napoléoniennes et qui impliquaient l'absence de distinction entre civils et militaires, l'industrialisation et la bureaucratisation de la guerre (il devenait alors psychologiquement légitime de détruire les civils qui soutenaient l'effort de guerre dans les usines d'armement).
  • La capacité de destruction des armes actuelles :
    • Les armes nucléaires ne sont pas forcément utilisées ; elles ne permettent pas une réponse proportionnée si ce sont les seules qu'on possède ; elles ne sont pas le summum de la guerre totale (Raymond Aron) mais peuvent au contraire diminuer la probabilité d'une telle guerre.
    • Les mines antipersonnel permettent la stabilisation par la dissuasion (comme dans la bien-nommée zone démilitarisée entre les deux Corées).

Tout ceci rend la guerre « plus acceptable » ; en tout cas on ne peut pas considérer qu'elle est de plus en plus barbare. Les major wars sont probablement une réalité dépassée aujourd'hui.

Explication par l'appartenance à une même communauté de sécurité[modifier | modifier le code]

C'est la vision selon laquelle la paix entre démocraties serait mieux expliquée par leur union contre un ennemi commun. La configuration des alliances, et la répartition de la puissance, seraient donc plus importantes que la nature des régimes. Dans cette perspective, le projet de construction d'un monde multipolaire, modifiant le statu quo, pourrait mener au conflit. Cette théorie est convaincante mais elle est (heureusement) impossible à valider, faute de preuves empiriques. De plus, les accords bilatéraux peuvent également être le fondement de la paix. Pour les structuro-réalistes (comme Kenneth Waltz), l'OTAN va se désagréger et cela va donner lieu à des conflits intra-européens : la disparition de l'OTAN traditionnel et la volonté de certains États européens de créer un monde multipolaire (augmentant la probabilité d'affrontements entre les puissances régionales) iraient dans ce sens[5].

Défense de la théorie de la paix inter-démocratique[modifier | modifier le code]

Bruce Russett défend la conception (minoritaire) selon laquelle les démocraties seraient pacifiques de manière inhérente.

Le pacifisme des démocraties est attribué à deux choses : la culture (cultural-normative model), l'opinion publique, les citoyens, d'une part, et les institutions politiques (structural-institutional factors), d'autre part.


Les opinions publiques des démocraties auraient une meilleure connaissance des problèmes internationaux ; on attendra des décideurs politiques qu'ils résolvent les conflits par le compromis. La liberté rend pacifique, et les valeurs démocratiques seraient pacifiques de manière inhérente. Il n'est pas évident que les opinions publiques soient foncièrement plus pacifiques ; au mieux elles le seront envers les autres peuples démocratiques.

D'autre part, la culture du compromis propre aux démocraties se reproduit dans l'opinion des citoyens. Ainsi les démocraties ayant tendance à promouvoir la démocratie, ces valeurs vont faire partie de l'héritage culturel des habitants. En régime autoritaire, l'absence de liberté empêche que de telles valeurs de liberté se répandent de la même manière. Autrement dit, il existe un lien de causalité entre nature du régime et valeurs défendues par les citoyens, mais le lien entre la nature du régime et son pacifisme est moins évident.


  • Les institutions politiques des démocraties :

Les institutions démocratiques seraient-elles alors le rempart le plus sûr contre la guerre? La séparation des pouvoirs (checks and balances), et la nécessité du consentement populaire rendrait plus difficile le recours à la guerre. Cette assertion repose sur une comparaison avec les régimes autoritaires, réputés plus simples (dans leur processus de prise de décision) que les démocraties. Mais c'est faux, les dictatures du XXe siècle, sauf dans certains cas (celles de Mobutu au Zaïre et des Duvalier en Haïti) se révèlent être très complexes. La dictature militaire de Pinochet au Chili est institutionnalisée, le pouvoir est divisé, Pinochet étant le premier entre les pairs (direction collégiale). De même, on ne peut pas réduire l'URSS à la personne de Brejnev. La décision d'intervenir en Afghanistan, aujourd'hui bien documentée, illustre cette complexité. En fait, c'est parce que les choses sont plus transparentes dans les démocraties qu'on se rend mieux compte de leur complexité.

Note[modifier | modifier le code]

  1. Stratégie européenne de sécurité
  2. National Security Strategy of the United States of America
  3. Kant, Vers la paix perpétuelle, Que signifie s'orienter dans la pensée ?, Qu'est-ce que les Lumières ? et autres textes, Introduction, notes bibliographie et chronologie par Françoise Proust, Garnier-Flammarion, 1991.
  4. Doyle, Michael, « Kant, Liberal Legacies and Foreign Policy » (Parties I et II), Philosophy and Public Affairs, n°12, 1983, pp. 205–235 et 323–353.
  5. Waltz, K. « Structural Realism After the Cold War », International Security, vol. 25, No. 1 (été 2000), pp. 5–41