Théorie de la couleur

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Cercle chromatique inspiré de celui de Johannes Itten.

La couleur, perception humaine d'un phénomène naturel, la lumière, a suscité de nombreuses constructions théoriques.

Les philosophes s'interrogent sur la couleur, propriété de l'objet auquel elle semble attachée, ou concept de la personne qui regarde. La première approche détermine les recherches physique sur le rayonnement. La seconde, considérant la couleur d'abord comme un concept, débouche sur l'hypothèse de Sapir-Whorf, largement réfutée par des enquêtes ethnographiques sur les champs chromatiques.

Aucune des deux approches ne permet de définir la couleur : elles ignorent la perception. L'expérience des professionnels, teinturiers et artistes, formule des règles pratiques sur le mélange des couleurs obtenues par des pigments. La phénoménologie part de ces faits pour constituer une théorie des couleurs fondée sur la perception.

À l'âge industriel, la psychologie expérimentale établit des protocoles de mesure des perceptions, qui fondent la colorimétrie, dont le but n'est pas de constituer une théorie des couleurs, mais de relier les mesures physiques à des perceptions communes, afin de pouvoir affirmer avec sûreté que deux rayonnements lumineux donnés soit sont perçus identiquement par deux êtres humains quelconques, ou non ; ou bien de déterminer que deux signaux lumineux ne peuvent être confondus par deux personnes douées d'une vision normale, en toutes circonstances. Pour remplir ces objectifs limités, la colorimétrie a dû recourir à la physique, pour l'analyse spectrale, à l'expérience pratique et à la psychologie expérimentale pour la structure trichrome de la perception colorée, et à la phénoménologie pour les raffinements des modèles qui tiennent compte de l'interaction des couleurs.

Explorations physiques[modifier | modifier le code]

Newton en 1666 a été le premier à expliquer la décomposition de la lumière par un prisme et sa recomposition avec un second prisme. Il décompose le spectre lumineux, arbitrairement, en sept couleurs. En réalité, Newton distingue initialement cinq couleurs, rajoutant plus tard dans son ouvrage majeur sur la lumière (Opticks, 1702) l'orange et l'indigo par analogie avec les sept degrés de la gamme diatonique. De plus, le physicien a été certainement poussé vers ce choix arbitraire par son imagination, par son subconscient baigné par les croyances ésotériques et l'importance symbolique du nombre sept dans la religion et l'histoire (les sept péchés capitaux, les sept plaies d'Égypte, les sept lampes ardentes, les sept jours de la création, les sept jours de la semaine, les sept planètes, etc.)[1].

Constructions trichromes[modifier | modifier le code]

L'expérience des peintres et teinturiers est à l'origine des théories trichromes. Ils savent

  • que certains produits colorants donnent des couleurs vives, c'est-à-dire à la fois claires et fortement colorées, qu'on ne peut pas imiter en mélangeant d'autres produits ;
  • que le mélange de deux couleurs aboutit toujours à une couleur moins lumineuse ;
  • que le mélange de deux couleurs ennemies, comme le rouge et le vert, l'orange et le bleu, le jaune et le mauve, donne du brun foncé ou du noir ;
  • que trois couleurs, qui ne soient ni proches ni ennemies, suffisent pour obtienir un ensemble très varié, englobant toutes les couleurs qui ne sont pas trop vives.

Dans l'expérience des professionnels de la couleur, ces considérations sont inévitablement mêlées à celles sur la chimie des couleurs. Mélanger des colorants, c'est permettre leur action chimique l'un sur l'autre, avec, dans certains cas, des incompatibilités aboutissant à des dégradations, rapides ou lentes, de la couleur.

Lorsque les professionnels parviennent à séparer la question de la chimie et celle de la couleur, leurs savoirs pratiques se résument dans la construction d'un cercle chromatique, dont la disposition d'ensemble est toujours identique, avec les bleus opposés aux jaunes et les rouges aux verts.

En 1725, Jacob Christoph Le Blon produit la première impression en couleurs trichrome, qu'il lance en profitant de l'actualité des âpres discussions sur l'optique de Newton.

Colorimétrie[modifier | modifier le code]

En 1802, Young recompose la lumière blanche à partir de trois lumières, rouge, verte et bleue. Il postule l'existence de trois récepteurs différents dans l'œil humain.

Hermann von Helmholtz développe et vérifie expérimentalement les travaux de Young.

Maxwell mesure en 1853 la quantité de lumière blanche qu'il faut ajouter à une lumière monochromatique pour égaliser un mélange de deux primaires monochromatiques. Il constate que cette mesure est relativement faible.

Le triangle de Maxwell représente une première construction colorimétrique.

La Commission internationale de l'éclairage organise la coordination des recherches en photométrie et colorimétrie pour obtenir une série de systèmes de description des couleurs basés sur l'analyse spectrale de la lumière et le calcul de trois composantes.

Théories perceptives[modifier | modifier le code]

Johann Wolfgang von Goethe s'oppose vigoureusement à l'analyse trichrome dans son Traité des couleurs de 1810.

En 1828, puis plus systématiquement en 1839, le chimiste Michel-Eugène Chevreul énonce la loi du contraste simultané des couleurs et produit un espace de couleurs hémisphérique illustré par des échantillons.

En 1835 un autre chimiste, George Field, opposé à la trichromie, publie sa Chromatography.

Ignorant délibérément les recherches physiques sur la lumière, au profit de la psychologie expérimentale de la perception, Ewald Hering publie en 1878 son Lehre vom Lichtsinn, où il constate que la perception des couleurs s'organise selon trois axes, l'un de clarté, les deux autres opposant respectivement le bleu et le jaune et le rouge et le vert.

De 1959 à 1970, Edwin H. Land élabore sa théorie Retinex du système visuel, incluant le traitement cérébral.

En 1960, Josef Albers publie son Interaction des couleurs.

Philosophies de la couleur[modifier | modifier le code]

La difficulté à définir avec précision la couleur a engagé de nombreux philosophes à réfléchir à la question (Romano 2010).

Arthur Schopenhauer a travaillé en parallèle avec Goethe dans le premier quart du XIXe siècle.

Parmi les modernes il faut citer Ludwig Wittgenstein.

Pour l'approche écologique de la perception visuelle de James J. Gibson, la couleur est un phénomène de communication entre espèces. La perception colorée se produit lorsque au moins deux espèces sont en relation dans un environnement. Par exemple, les insectes pollinisateurs se nourrissent des fleurs, et les fleurs se reproduisent grâce à leur activité. La capacité des premiers à détecter les seconds profite aux deux. La production d'un spectre de réflexion favorisant la détection par une espèce pollinisatrice, et conjointement le développement d'une capacité à détecter cette caractéristique procure un avantage évolutif aux deux espèces (Thompson 1995).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard Valeur, Sons et lumière, Éditions Belin, , p. 146.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Monographies
  • Philippe Ball (trad. Jacques Bonnet), Histoire vivante des couleurs [« Bright Earth: The Invention of Colour »], Paris, Hazan,
  • Manlio Brusatin (trad. Claude Lauriol, préf. Louis Marin), Histoire des couleurs, Paris, Flammarion, coll. « Champs arts » (no 626), (1re éd. 1986)
  • Maurice Déribéré, La couleur, Paris, PUF, coll. « Que Sais-Je » (no 220), , 12e éd. (1re éd. 1964) (sommaire).
  • Claude Romano, De la couleur : cours, Paris, Éditions de la Transparence, coll. « Philosophie »,
  • (en) Evan Thompson, Colour Vision : A Study in Cognitive Science and Philosophy of Science, Routledge, (présentation en ligne)
Chapitres et articles
  • Georges Roque, « Les couleurs complémentaires : un nouveau paradigme », Revue d'histoire des sciences, vol. 47, no 3,‎ , p. 405-434 (lire en ligne)
  • Richard Langton Gregory, « Voir les couleurs : la psychologie de la vision », dans L'œil et le cerveau [« Eye and Brain: The Psychology of Seeing »], De Boeck Université, (1re éd. 1966)

Liens externes[modifier | modifier le code]