Théorie de l'esprit

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La théorie de l'esprit désigne en sciences cognitives les processus permettant à un individu de reconnaître un type d'état mental, pour lui-même ou pour une autre personne. C'est donc le processus cognitif qui permet de théoriser un état d'esprit : intention, désir, jeu, connaissance… se rapportant à l'autre ou à une projection de soi-même. La théorie de l'esprit soulève la question de la façon dont l’individu procède pour se représenter le monde[1]. Cette représentation, qui existe même si la théorisation est erronée ou lacunaire, permet à l'individu d'envisager ses attitudes et ses actions ainsi que celles des autres agents intelligents[2].

L'apprentissage de cette capacité passe, entre autres, par la compréhension qu'autrui possède des états mentaux différents des siens. Cette aptitude enrichit qualitativement les interactions sociales — communication, collaboration, compétition, apprentissage, etc. — et relève ainsi de la cognition sociale.

Certains défauts de la théorie de l'esprit sont présents chez des personnes atteintes d'autisme, de schizophrénie, de déficit de l'attention[3], ou encore de neurotoxicité due à l'abus d'alcool[4].

Ce concept se distingue de celui d'empathie : le premier désigne la compréhension de tous les types d'états mentaux, alors que l'empathie s'applique seulement aux sentiments et aux émotions. De même, bien qu'il y ait certains aspects philosophiques dans l'étude de la théorie de l'esprit, celle-ci diffère de la philosophie de l'esprit.

La théorie de l’esprit est une puissante prédisposition de l’être humain. En effet, sans même y penser, nous attribuons des états mentaux aussitôt que nous rencontrons quelqu'un, au point que nous le faisons aussi envers « n’importe quel objet pouvant être identifié à un agent doué d’intentionnalité »[5], que ce soit la nature, un animal de compagnie ou un objet électronique. D’ailleurs, lors d’une expérience datant de 1944 faisant intervenir des formes géométriques en mouvement, Heider et Simmel ont observé que les sujets décrivaient ces formes en leur attribuant des états mentaux[6].

Histoire[modifier | modifier le code]

Les sciences cognitives trouvent une grande part de leur origine dans les conférences Macy organisées à partir de 1942 dans le but affiché de créer une science générale du fonctionnement de l'esprit. Gregory Bateson, anthropologue et figure de proue du rapprochement entre leurs expressions et les sciences humaines, propose les premiers liens avec la schizophrénie, en particulier, en 1956, et les formalise plus globalement en 1972 dans Steps to an Ecology of Mind (traduit en Vers une écologie de l’esprit).

La théorie de l'esprit qu'il propose alors ne correspond pas à la formalisation utilisée ultérieurement, mais Jacques Miermont[1] relie sans ambiguïté ces deux approches en militant pour que la théorie de l'esprit englobe cognition, passion et communication[7].

Définition[modifier | modifier le code]

Dans l'acception originale des primatologues David Premack et Guy Woodruff[2], « Les deux psychologues s'interrogeaient pour savoir si un chimpanzé pouvait attribuer des « états mentaux », c'est-à-dire des croyances, des représentations, à un autre chimpanzé. »[8]

L'expression « théories de l'esprit » au pluriel, apparaît régulièrement pour mettre l'accent sur la diversité, phylogénétique et ontogénétique, des systèmes cognitifs pouvant rendre compte de différents niveaux de compréhension des conduites[9].

Le domaine de recherche visant à expliquer cette aptitude est devenu, au cours des 30 dernières années, un des principaux thèmes transversaux des sciences cognitives. Il est apparu notamment que la prise en compte des états mentaux intentionnels, des croyances[10] en particulier, est problématique[11]. Ainsi, la théorie de l'esprit peut désigner les processus par lesquels l'esprit est compris comme engendrant des représentations, et les conduites comprises comme déterminées par ces représentations.

Certaines données actuelles semblent indiquer que l'humain serait le seul primate à posséder cette capacité de traiter les états mentaux intentionnels, qui ne serait pas maîtrisée avant l'âge de quatre ans[12]. Toutefois, cela a été remis en cause par d'autres études selon lesquelles cette capacité serait acquise dès l'âge de 15 mois et serait également présente chez certains grands singes (cf. infra, L'attribution de fausses croyances).

Par ailleurs, selon Simon Baron-Cohen, entre autres, l'autisme serait le résultat d'un retard de développement spécifique, en cas d'attribution de fausses croyances complexes. Dans son étude de 1989[13], il montrera que la capacité d'attribution de fausses croyances à autrui se retrouve chez des enfants autistes mais seulement en tâche simple (« First-order belief attribution »).

Théorie vs simulation[modifier | modifier le code]

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Ces dernières années, deux positions se sont opposées concernant la nature de la théorie de l'esprit :

  • la théorie de la théorie, qui insiste sur l'organisation proto-scientifique de la théorie de l'esprit ;
  • la théorie de la simulation, qui insiste sur la capacité de simuler les états mentaux d'autrui.

Aujourd'hui, l'heure est au compromis ; toutefois, reste à savoir ce qui tient de la théorie et ce qui tient de la simulation dans la théorie de l'esprit.

Psychologie du développement[modifier | modifier le code]

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Attention conjointe[modifier | modifier le code]

Pour comprendre la formation de la théorie de l'esprit chez un individu, la notion d'attention conjointe est primordiale. Sans cette dernière, fondée sur la détection de la direction du regard de l'autre et sur la détection de ses intentions, le nourrisson ne peut découvrir l'autre en tant qu'agent.

L'attribution de fausses croyances[modifier | modifier le code]

Il a souvent été accepté qu'au cours de la période préscolaire (de 3 à 5 ans), l'enfant acquiert l'aptitude à prendre en compte l'état de connaissance des agents dans la prédiction ou l'explication des comportements. La prise en compte des croyances ne peut être démontrée que dans des situations où ces croyances sont fausses.

L'illustration la plus célèbre de cette acquisition est une recherche publiée en 1983 par Heinz Wimmer et Josef Perner [réf. nécessaire]. Dans l'épreuve du transfert inattendu (unexpected transfer), l'enfant doit prédire qu'une personne ignorant le déplacement d'un objet le cherchera là où elle croit qu'il se trouve et non là où il est en réalité. En pratique, on présente à l'enfant, à l'aide de poupées et de jouets, l'histoire suivante :

  1. Max et sa maman sont dans la cuisine ; ils rangent le chocolat dans le réfrigérateur. Max part rejoindre ses amis pour jouer.
  2. Pendant son absence, sa maman décide de préparer un gâteau. Elle prend le chocolat dans le réfrigérateur, en utilise une partie et range le reste du chocolat dans le placard.
  3. Plus tard, Max revient ; il veut manger du chocolat. Où va-t-il le chercher ?

Pour répondre correctement que Max va chercher le chocolat dans le réfrigérateur, il faut lui attribuer une fausse croyance concernant la position du chocolat. Il apparait que les enfants de moins de 3 ans et demi n'attribuent pas cette fausse croyance : ils prédisent que Max va chercher le chocolat dans le placard, là où il se trouve réellement. Cette erreur systématique est régulièrement qualifiée de réaliste. En effet, la prédiction s'appuie sur l'état de la réalité et non sur l'état de croyance.

Toutefois, des expériences plus récentes ont indiqué que cette capacité est présente dès l'âge de 15 mois [14],[15],[16]. Enfin, si cette capacité a longtemps été déniée aux grands singes, de nouvelles expériences indiqueraient qu'ils l'ont effectivement [17].

Autres exemples[modifier | modifier le code]

0 à 2 ans[modifier | modifier le code]

  • Attention jumelée : regarde dans la même direction
  • Tire la langue ou ouvre la bouche en imitant sa mère
  • Pointage impératif : pointe l’objet qu’il désire
  • Faire semblant : le jouet représente…
  • Croyance : l’autre aime, n’aime pas, veut…
  • Attribuer des intentions aux actions d'adultes. Un enfant de 18 mois peut reproduire correctement une action qui a été manquée par un adulte[18].

3 à 6 ans : inférence de 1er niveau[modifier | modifier le code]

  • Comprend que les croyances peuvent varier d’une personne à l’autre
  • Apprentissage du mensonge

Après 7 ans : inférence de 2e niveau[modifier | modifier le code]

  • Est capable de comprendre le second degré d’une affirmation ou d’une situation : comprend l’ironie, le sarcasme, l’humour
  • Comprend les jeux sociaux, construit des scénarios avec ses jouets
  • Comprend les gestes involontaires, l’accident : sait que l’on peut faire du tort sans le faire exprès

Langage[modifier | modifier le code]

La théorie de l’esprit, sans être tout à fait nécessaire au langage, constitue tout de même un atout important, autant en communication verbale que non verbale (p.162)[6]. Un exemple de communication verbale : une personne appelons-la Catherine, est attendue à une réunion après le dîner, par exemple; elle demande l’heure à son ami Léo. Celui-ci lui répond « On a le temps de finir de manger. » Ici, Léo ne répond pas directement à la question de Catherine car il a compris qu’elle souhaitait savoir s’ils avaient le temps de terminer le repas, et non pas l’heure qu’il était. Léo a attribué un état mental à Catherine. Des états mentaux peuvent aussi être attribués en communication non verbale. Par exemple, Catherine entre dans la cuisine et voit Léo en train de chercher dans les tiroirs. Elle raisonne alors de manière inférentielle à partir de ce qu’elle voit pour comprendre que Léo veut commencer à préparer le souper et qu’il cherche un ustensile pour ce faire. On peut donc affirmer que Léo et Catherine ont chacun une théorie de l’esprit, car ils arrivent à attribuer des états mentaux l’un et à l’autre.

Acquisition du langage[modifier | modifier le code]

L’acquisition de la théorie de l’esprit est étroitement liée à l’acquisition de certains aspects du langage. D’une part, l’acquisition de la théorie de l’esprit influence l’acquisition du langage; d’autre part, l’acquisition du langage influence l’acquisition de la théorie de l’esprit.

L’apprentissage d’une langue aide à l’acquisition de la théorie de l’esprit. En effet, on observe chez les enfants privés de langage au début de leur vie (tels que les enfants sourds diagnostiqués tardivement) un retard dans le développement de la théorie de l’esprit[19]. Selon certains auteurs, ce serait la structure générale du langage qui aurait un impact sur la théorie de l’esprit, comme le fait qu’une idée puisse être insérée de manière répétée dans une phrase (principe de subordination). C'est le cas dans la phrase : « Jacques pense que Jean, qui est son frère, est parti. » Pour d’autres auteurs, ce seraient certaines constructions très spécifiques du langage qui permettraient de développer la théorie de l’esprit[20]. En revanche, comme les langues n’ont pas toutes les mêmes types de construction et qu’il n’a jamais été prouvé que la langue maternelle a un impact sur l’acquisition de la théorie de l’esprit, cela reste à vérifier[21].

Bien que le langage et la théorie de l’esprit soient liés durant l’acquisition, des études montrent que la perte du langage chez l’adulte n’affecte pas la théorie de l’esprit. Cette hypothèse prouve que langage et théorie de l’esprit sont indépendants[22],[23]. Pour ce qui est du développement normal, la théorie de l’esprit comporte deux niveaux de représentation mentale, respectivement acquis lorsque les enfants réussissent les tests de fausse croyance de premier et de second ordre aux âges appropriés, soit vers 4 à 5 ans puis vers 7 ans. En premier lieu, l’enfant doit posséder « l’habileté à attribuer à autrui des états mentaux en fonction d’un événement objectif » (p.116)[24] ; en second lieu, il doit pouvoir « évaluer les états mentaux d’une autre personne selon les états mentaux d’une tierce personne en fonction d’un événement objectif » (p.116)[24].

Acquisition de la théorie de l'esprit et acquistion du langage[modifier | modifier le code]

La première étape vers l’acquisition de la théorie de l’esprit est l’attention partagée. Celle-ci est cruciale dans l’apprentissage d’une langue[25]. En effet, pour pouvoir assigner un nom à un objet, l’enfant doit savoir ce que l’adulte nomme lorsqu’il parle. C’est d’ailleurs lorsque l’attention partagée avec autrui est mise en place que l’apprentissage du vocabulaire se voit accéléré de manière considérable[25],[26],[27].

Parallèlement à l’attention partagée, l’enfant acquiert la capacité, vers 1 an, de désigner un objet dans le but de demander (pointage impératif [p.160][6]) ou dans le but de montrer (pointage déclaratif [p.160][6]). Ces actes de pointage sont considérés comme des précurseurs de la théorie de l’esprit. Ils « peuvent être considérés comme les rudiments d’actes de langage » (p.160)[6].

Vers 4 ans, grâce au développement de la théorie de l’esprit, l’enfant arrive à s’adapter à la personne avec qui il parle et à bien gérer les tours de parole (p.160)[6].

L’enfant de 5 ans commence à réussir les tests de fausses croyances. Ainsi, il acquiert la théorie de l’esprit élémentaire. Le moment de la réussite de ce test est lié à la maîtrise de la communication figurée (p.160)[6]. De plus, il y a corrélation entre la réussite au test de fausse croyance et la capacité à sélectionner un référent ambigu dans un contexte donné (par exemple : « Prends le ballon » alors qu’il y a plusieurs ballons devrait être interprété comme l’indication de prendre le ballon le plus saillant pour le locuteur)[28].

L’enfant de 6 ans, contrairement aux enfants plus jeunes, réussit les tests de fausses croyances impliquant l’inférence. En d’autres termes, il ne peut pas concevoir ce que peut inférer une autre personne. Par ailleurs, c’est entre 6 et 8 ans que les enfants commencent à réussir les tests de double inférence. La réussite à ces tests est corrélée à la capacité de départager l’ironie du mensonge[6].

De plus, la mise en place de la théorie de l’esprit est un atout pour la compréhension de certains verbes, tels que « savoir », « deviner », « se souvenir », « plaisanter », « mentir », etc[29]. Essentiellement, la théorie de l’esprit a un grand impact sur l’acquisition de la faculté de comprendre un message en lien avec un contexte donné (pragmatique)[6].

Psychopathologie[modifier | modifier le code]

Autisme[modifier | modifier le code]

L’autisme est une psychopathologie dans laquelle plusieurs facettes du développement psychologique de l’enfant sont touchées. Notamment, la théorie de l’esprit est grandement affectée, ce qui entraîne une difficulté à participer aux jeux imaginaires, aux interactions sociales et à utiliser adéquatement le langage pragmatique. Les autistes de haut niveau (qui ont un retard social mais dont les habiletés motrices, langagières et imaginatives sont préservées) sont ainsi plus littérales dans leurs interprétations pragmatiques : si, par exemple, on leur demande « Peux-tu fermer la porte ? », ils peuvent parfaitement répondre « Oui » sans aller la fermer. De plus, ils suivent moins des yeux le regard des autres. Selon Baron-Cohen, ils obtiendraient donc moins d’informations sur ce que veut l'autre, ce qui serait à relier à une moins bonne théorie de l’esprit.

Il y a toutefois une nuance à apporter quant à la théorie de l’esprit chez les personnes autistes. Les recherches récentes montrent chez les autistes un retard plutôt qu’une déficience de la théorie de l’esprit[30]. Ils se démarquent entre autres par le manque de vocabulaire décrivant les états mentaux, et par des compétences pragmatiques faibles, notamment une utilisation peu appropriée du langage pour communiquer, la non observation des critères habituels de politesse et des difficultés à soutenir une conversation. Il est à noter que toutes ces compétences pragmatiques relèvent de la capacité à attribuer des états mentaux à autrui[31].

D’un autre côté, Baron-Cohen et Howlin ont établi une liste de difficultés résultant d'une déficience de la théorie de l’esprit chez les enfants autistes :

  • « Insensibilité aux émotions d’autrui ;
  • Inaptitude à prenre en compte les connaissances d’une autre personne ;
  • Inaptitude à discerner les intentions d’autrui ;
  • Inaptitude à s'assurer de l’intérêt de la part de l’autre ;
  • Difficultés à anticiper ce que l'autre pense de ses propres comportements ;
  • Inaptitude à comprendre les malentendus ;
  • Difficulté à concevoir la tromperie ;
  • Difficulté à reconnaître la motivation, chez l'autre, à poser certains gestes[24]. »

L'épreuve de transfert inattendu décrite plus haut a été proposée à des enfants autistes, des enfants atteints du syndrome de Down et des enfants neurotypiques. Tous ont réussi aux questions-contrôles, ce qui montrait que le test fonctionnait. Les enfants neurotypiques et ceux atteints du syndrome de Down répondaient correctement à la question « Où Maxi ira-t-il chercher le chocolat ? », mais pas les enfants autistes. En effet, à cette question, ils répondaient qu’il irait le chercher dans le placard (endroit où il se trouve réellement) et non dans le réfrigérateur. Les chercheurs en concluent que les enfants autistes ont des lacunes au niveau de la théorie de l’esprit[32].

Le débat reste ouvert quant aux interprétations de ce protocole d'expérimentation, mais il est moins critiqué que les suivants (test consistant à feindre d'appeler en portant à son oreille une banane, test des Smarties, test du « caillou éponge »…) dont l'aspect de « piège » tendu par l'expérimentateur a été lourdement critiqué (ou du moins l'interférence créée par le rôle de l'expérimentateur). Ainsi, selon G. Bonitatibus, les jeunes enfants seraient incapables de contrôler et gérer la compréhension du paradigme de la communication référentielle car trop occupés à deviner l'intention de l'interlocuteur et à saisir le sens des mots eux-mêmes.

L'utilisation de cette théorie dans le cadre de l'autisme est également critiquée par des autistes[33].

D'une manière plus générale, l'intérêt de cette théorisation dans le contexte de la psychopathologie est remis en question[34].

Toutefois, certains auteurs précisent qu’il ne faut pas réduire l’autisme à une lacune au niveau de la théorie de l’esprit, et que celle-ci n’est pas spécifique à l’autisme[29].

Psychophysiologie[modifier | modifier le code]

Diminution de l’activité des neurones miroirs[35] :

  • dans le gyrus frontal inférieur : incapacité à évaluer les intentions d’autrui ;
  • dans l’insula et le cingulaire antérieur : absence d’empathie ;
  • dans le gyrus angulaire : troubles de la parole.

Schizophrénie[modifier | modifier le code]

Le déficit de cognition sociale est un signe clinique de la schizophrénie.

Les schizophrènes ne construisent pas de savoir partagé, ne tiennent pas compte de la compréhension (ou du questionnement) de l’autre. Ce qui entraîne :

  • des troubles de la communication dans la vie quotidienne (Champagne, 2006) notamment les aspects pragmatiques, les sous-entendus (ironie[31], métaphore, demande indirecte). Mais le sens littéral des mots est préservé ;
  • l’isolement social (Nuechterlein, 2004) ;
  • des déficits de la théorie de l’esprit.

Hypothèse : les symptômes et les troubles de la communication de la schizophrénie seraient dus à l’incapacité à se représenter les états mentaux des autres et les siens propres

Parmi les 11 symptômes schneidériens, plusieurs découlent d’erreurs d’attribution :

  • erreurs d’interprétation des intentions d’autrui, de ce que les autres croient ou pensent : délire de référence ou de persécution ;
  • difficulté à se représenter ses propres intentions d’agir : vol, imposition et divulgation de la pensée, délires de contrôle, sentiments, actes et impulsions contrôlés.

Piètre connaissance des règles de conversation :

  • répondent mal aux demandes de l’interlocuteur (en termes de quantité d’information à donner) ;
  • ne saisissent pas ce que l’autre a besoin de comprendre ;
  • ne respectent pas les tours de parole.

Contrairement aux autistes, les schizophrènes peuvent utiliser des mots adéquats pour parler d’états mentaux, et se représenter les croyances d'autrui jusqu’à un certain point[31]. D’autre part, lors des phases de délire paranoïaque, ils vivent un excès d’attribution injustifiée d’états mentaux négatifs à autrui[31]. Donc, une personne peut avoir une théorie de l’esprit, mais pas nécessairement d’empathie envers les autres, l’inverse n’étant pas possible. Enfin, le trouble de la théorie de l’esprit est acquis, à la différence des autistes, car certaines de ses bases développées lors de l’enfance demeurent[31].

Mémoire autobiographique[modifier | modifier le code]

Pour savoir ce que l’autre pense, veut ou croit, je cherche d’abord dans mes propres souvenirs une situation similaire dans le passé.

L'autre agit en fonction de certains objectifs de la même façon que je sais et agis ainsi parce que je suis capable de vivre ces mêmes actions, émotions et sensations.

Dans la schizophrénie :

  • il y a déficit de la mémoire autobiographique (Danion) ;
  • le patient raisonne en fonction de son Moi antérieur et non de son Moi actuel ;
  • il y a trouble du raisonnement conditionnel sur le matériel social ("si"… "alors"…).

Neurosciences[modifier | modifier le code]

La découverte de systèmes neurocognitifs spécialisés dans la représentation de l’action intentionnelle et des émotions a bouleversé l'approche cognitiviste.

Le mécanisme neurophysiologique principal utilisé serait un système de codage partagé de l’action : les systèmes de neurones miroirs. Grâce à l’imagerie fonctionnelle, on a pu montrer que la perception d'une action entraîne dans le cerveau une représentation similaire à ce qu'elle aurait été si le sujet avait agi lui-même[36].

Le lien entre ces deux approches se situe actuellement dans les hypothèses autour de la structure de représentation motrice du langage et de la pensée.

Le schéma de fonctionnement physiocognitif serait le suivant :

  • « Lecture de l’action » motrice de l’autre : ses comportements mais aussi ses réactions émotionnelles (mouvements du visage par exemple) ;
  • « Codage de l’action » (d’autrui), qui se fait en lien (ou « partage ») avec les émotions et les actes issus de notre propre expérience (soi). Ceci génère des « représentations partagées » d’action et d’émotion entre soi et autrui : ce qu’on appelle les processus de « résonance motrice » et de « résonance émotionnelle ».

Cette théorie du partage des émotions motrices rejoint la théorie de l’empathie de Lipps : l’accès aux états mentaux et émotionnels d’autrui reposerait sur une « imitation automatique » de l’autre. De façon générale, on retrouve un mécanisme similaire à différents niveaux. Le mécanisme général est le suivant : la perception d’un événement ou état mental active en même temps le processus de génération ou production de cet état.

Cela se retrouve au niveau du langage avec la théorie motrice de la perception, mais également au niveau émotionnel puisque la génération d’expressions utilise les mêmes systèmes corticaux que la reconnaissance perceptive des émotions chez autrui : processus de « résonance émotionnelle ». Enfin, cela se retrouve au niveau des idées, avec le mécanisme de « contagion des idées » constaté par Sperber, qui serait à la base du développement des sociétés.

Cependant, ces mécanismes de représentation de l'action d'autrui sont insuffisants pour comprendre celui-ci : si l'on peut suivre le regard de l'autre et identifier ce qu'il regarde, il faut inclure la représentation de la croyance afin d'identifier le sens, pour l'autre, de cette action[37]. Cette capacité est connue chez l'homme et chez certains primates, tels les chimpanzés ou les grands singes. Les aires cérébrales concernées sont le sillon temporal supérieur et la jonction temporo-pariétale (STS-TPJ), le cortex cingulaire postérieur et antérieur, le cortex orbitofrontal latéral et médial et l’amygdale.

La compréhension des croyances d'autrui implique-t-elle dans ces régions une inhibition de la compréhension de soi, ou bien le cerveau mène-t-il ces deux activités en parallèle ? La question n'est pas tranchée.

Intelligence artificielle[modifier | modifier le code]

La théorie de l'esprit sous-entend qu'une représentation mentale est un phénomène interne au système cognitif et qu'elle est spécifiée préalablement à toute activité cognitive. Ainsi, la faculté de prédire un comportement en fonction des connaissances nécessite des compétences déductives spécifiques, et notamment celle de distinguer le vrai du faux : « Max a vu que le chocolat était rangé dans le placard A » Vrai, « Max n'a pas vu le déplacement du chocolat dans le placard B » Vrai, donc « Max ira chercher le chocolat dans le placard A » Vrai[38],[39].

En informatique, le type d'architecture correspondant à cet univers structuré en représentations dont dépendrait le sens de ce qui est perçu, est appelé système symbolique. Basés sur un système d'inférences, les systèmes symboliques sont incapables de traiter les problèmes concernant les représentations des représentations mentales, sauf à employer des subterfuges[40]. À ces modèles symboliques, on oppose les systèmes connexionnistes (ou neuromimétiques) dont la règle de fonctionnement repose sur le principe de Hebb[41] établissant une moyenne pondérale des forces de connexion neuronales. Le perceptron est l'exemple le plus élémentaire de ce type d'architecture. Ici, il n'y a aucune règle d'encodage. Pourtant, un perceptron suffit pour identifier un visage comme étant féminin ou masculin [42]. Cette évaluation probabiliste est également suffisante pour modéliser la prédiction d'une action en fonction d'un certain nombre de connaissances[43].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Jacques Miermont est psychiatre, psychothérapeute, psychanalyste, systémicien et vice-président du Programme Européen Modélisation de la Complexité
  2. a et b (en) D. G. Premack et G. Woodruff, « Does the chimpanzee have a theory of mind? », Behavioral and Brain Sciences, vol. 1, no 4,‎ , p. 515–526. (DOI 10.1017/S0140525X00076512)
  3. (en) Korkmaz B, « Theory of mind and neurodevelopmental disorders of childhood », Pediatr Res, vol. 69, no 5 Pt 2,‎ , p. 101R–8R (PMID 21289541, DOI 10.1203/PDR.0b013e318212c177)
  4. (en) J. Uekermann J et I. Daum, « Social cognition in alcoholism: a link to prefrontal cortex dysfunction? », Addiction, vol. 103, no 5,‎ , p. 726–35 (PMID 18412750, DOI 10.1111/j.1360-0443.2008.02157.x)
  5. « Le Cerveau à tous les niveaux! », sur lecerveau.mcgill.ca (consulté le 19 juillet 2016)
  6. a, b, c, d, e, f, g, h et i Sandrine Zufferey et Jacques Moeschler, Initiation à l'étude du sens: sémantique et pragmatique, Auxerre, Éditions sciences humaines, (ISBN 9782361060329), p. 158
  7. « Pour une théorie de l'esprit : Cognition, Passion et communication » Résonances no 10-11, p. 64 lien vers l'article[PDF]
  8. Quand l'enfant acquiert « la théorie de l'esprit », sciencehumaines.com, 2011
  9. Nadel, J & Melot, A-M, « Théorie de l'esprit », In O. Houdé (Ed), Vocabulaire des sciences cognitives, Paris, PUF, 2003, p. 437-440.
  10. Le terme de croyance doit ici être comprise au sens large de connaissance et non au sens religieux.
  11. (en) Wimmer H & Perner J, « Beliefs about beliefs: Representing and constraining function of wrong beliefs in young children's understanding of deception » Cognition 1983;13:103-128.
  12. (en) Wellman HM, Cross D & Watson J, « Meta-analysis of theory-of-mind development: the truth about false belief » Child Development 2001;72:655-684.
  13. The Autistic Child's Theory of Mind : a Case of Specific Developmental Delay, 1989
  14. Kristine H. Onishi, Renée Baillargeon, "Do 15-Month-Old Infants Understand False Beliefs?", Science, 8 avril 2005, Vol. 308, Issue 5719, pp. 255-258. DOI: 10.1126/science.1107621 ; pour une vulgarisation en français de l'étude, voir Jean-François Dortier, "Quand l'enfant acquiert « la théorie de l'esprit »", Sciences humaines, 01/10/2005
  15. W. A. Clements, J. Perner, "Implicit understanding of belief". Cogn. Dev. 9, 377–395 (1994). doi:10.1016/0885-2014(94)90012-4
  16. V. Southgate, A. Senju, G. Csibra, "Action anticipation through attribution of false belief by 2-year-olds". Psychol. Sci. 18, 587–592 (2007). doi:10.1111/j.1467-9280.2007.01944.x PMID 17614866
  17. Christopher Krupenye, Fumihiro Kano, Satoshi Hirata, Josep Call, Michael Tomasello, "Great apes anticipate that other individuals will act according to false beliefs", Science, 7 octobre 2016, Vol. 354, Issue 6308, pp. 110-114; DOI: 10.1126/science.aaf8110 ; pour une vulgarisation en français, voir A.-S. Tassart, "La "Théorie de l’Esprit" aurait été démontrée chez les grands singes", Sciences et avenir, 7 octobre 2016
  18. (en) Andrew N. Meltzoff, « Understanding the intentions of others: Re-enactment of intended acts by 18-month-old children », Developmental Psychology,‎ , p. 838-850
  19. (en) Candida C. Peterson et Michael Siegal, « Insights into Theory of Mind from Deafness and Autism. », Mind and Language,‎ , p. 123-145
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  21. (en) David R. Olson, « On the origins of beliefs and other intentional states in children », dans Janet W. Ashington, David R. Olson et Paul L. Harris, Developing Theories of the Mind, New York, Cambridge University Press, , p. 414-426
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]