Théologie de la substitution

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L'Église (à gauche) et la Synagogue (à droite) encadrent le portail du Jugement dernier de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

La théologie de la substitution, ou théorie de la substitution, ou supersessionisme est une doctrine selon laquelle le christianisme se serait substitué au judaïsme dans le dessein de Dieu.

Cette vision s'oppose à la théologie des deux alliances (en).

Origine[modifier | modifier le code]

Plusieurs textes du Nouveau Testament, adressés à des communautés européennes, présentent l'Église comme un Israël spirituel :

« Vous [les chrétiens], au contraire, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, vous qui autrefois n'étiez pas un peuple, et qui maintenant êtes le peuple de Dieu, vous qui n'aviez pas obtenu miséricorde, et qui maintenant avez obtenu miséricorde. »

— (Pierre 2:9-10)

« C'est nous qui sommes circoncis de la vraie circoncision puisque nous rendons notre culte à Dieu par son Esprit et que nous mettons toute notre fierté en Jésus-Christ - au lieu de placer notre confiance dans ce que l'homme produit par lui-même. »

— (Philippiens III v.3)

« Ce n'est pas ce qui est visible qui fait le Juif, ni la marque visible dans la chair qui fait la circoncision, mais ce qui fait le Juif c'est ce qui est intérieur, et la vraie circoncision est celle que l'Esprit opère dans le cœur et non celle que l'on pratique en obéissant à la lettre de la Loi. Tel est le Juif qui reçoit sa louange, non des hommes, mais de Dieu. »

— (Romains II v.28)

Au milieu du IIe siècle, Justin de Naplouse (100-114 – 162-168), dans le Dialogue avec Tryphon, un dialogue où il défend le christianisme contre un interlocuteur juif fictif, affirme que l’Église est le « véritable Israël » (cf. § 135).

On considère quelquefois que cet ouvrage apologétique chrétien est le premier écrit qui a été interprété comme la rupture entre les juifs et les chrétiens[1].

Pour sa part, au IIe siècle, Marcion préconisait de rejeter en bloc l'influence judaïque sur la foi chrétienne. Le marcionisme a été condamné en 144.

La théologie de la substitution prit une place énorme chez les Pères de l'Église : considérant qu’Israël ne s’était pas converti, puisqu'il n’avait pas reconnu le Messie, ils affirmaient que son rôle était terminé, et que les chrétiens devaient le remplacer.

Cette doctrine fut développée par plusieurs auteurs, parmi lesquels :

Position de l'Église catholique[modifier | modifier le code]

L'Église catholique est d'abord favorable à la théologie de la substitution, puis prend une position jugée ambigüe, et enfin promeut une position tranchée en défaveur de la théologie de la substitution.

La théologie de la substitution en vigueur jusqu'au concile Vatican II[modifier | modifier le code]

Dans le catholicisme, la paternité de la théologie de la substitution est généralement attribuée à Paul de Tarse, sur la base d'une surinterprétation selon Menahem Macina[4], de l'épître aux Galates 6:15-16 :

« La circoncision n'est rien, ni l'incirconcision ; il s'agit d'être une créature nouvelle ; et à tous ceux qui suivront cette règle, paix et miséricorde, ainsi qu'à l'Israël de Dieu. »

Le concile de Florence au XVe siècle a réaffirmé la théologie de la substitution.

L'encyclique Mystici Corporis Christi du pape Pie XII () indique : « La mort du Rédempteur a fait succéder le Nouveau Testament à l'Ancienne Loi abolie. »

Les travaux du concile Vatican II et le débat[modifier | modifier le code]

Lors du concile Vatican II, la section 4 de la déclaration Nostra Ætate définit la position de l'Église catholique par rapport au judaïsme. En voici un extrait :

« L'Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les Patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi[5], sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. C'est pourquoi l'Église ne peut oublier qu'elle a reçu la révélation de l'Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l'antique Alliance, et qu'elle se nourrit de la racine de l'olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l'olivier sauvage que sont les Gentils[6]. L'Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même des deux a fait un seul[7]. »

Les Actes du IIe concile œcuménique du Vatican précisent dans la déclaration Nostra Ætate, 4 :

« Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S'il est vrai que l'Église est le Nouveau Peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, de n'enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l'Évangile et à l'esprit du Christ.

En outre, l'Église qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu'ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu'elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l'Évangile, déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d'antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs. »

Toutefois, d'après certains exégètes du concile, l'expression « nouveau peuple de Dieu », exprimerait[8] l'intériorisation qu'aurait faite l'Église de la théologie de la substitution, ou, pour d'autres[9] pourrait à l'inverse permettre des approches théologiques non exclusives.

Les exégètes défendant la thèse de la persistance de la théologie de la substitution croient aussi pouvoir tirer argument de la constitution conciliaire dogmatique Lumen Gentium (sur l'Église), du car elle utilise l'expression le nouvel Israël, ce qui sous-entendrait la désuétude de l'ancien :

« L'Israël selon la chair, cheminant dans la solitude, prend déjà le nom d'Église de Dieu (II Esdr. 13, 1; cf. Nombr. 20, 4; Deut. 23, 1 et suiv.) ; de même le nouvel Israël, celui de l'ère présente en quête de la cité future et qui ne finit pas (cf. Hébr. 13, 14), s'appelle également l'Église du Christ (cf. Mt. 16, 18). Car le Christ lui-même l'a acquise au prix de son sang (cf. Act. 20, 28), remplie de son Esprit et pourvue de moyens aptes à procurer une union visible et sociale. Dieu a convoqué ta communauté de ceux qui regardent avec foi Jésus, auteur du salut, principe d'unité et de paix, et il en a fait l'Église, afin qu'elle soit pour tous et pour chacun le sacrement visible de cette unité salvifique. Cette Église qui doit s'étendre à toute la terre et entrer dans l'histoire humaine, domine en même temps les époques et les frontières des peuples. Au milieu des embûches et des tribulations qu'elle rencontre, elle est soutenue, dans sa marche, par le secours de la grâce divine que lui a promise le Seigneur, afin que, dans la condition de l'humaine faiblesse, elle ne laisse pas d'être parfaitement fidèle, mais demeure la digne épouse de son Seigneur et se renouvelle sans cesse elle-même, sous l'action de l'Esprit-Saint ; jusqu'à ce que, par la croix, elle parvienne à la lumière qui ne connaît pas de déclin. »

Jean-Paul II et la récusation de la théologie de la substitution[modifier | modifier le code]

À la source, l'évangile selon Matthieu (5:17), rapportant une parole du Christ, présente les Juifs comme garants de la Loi, et les chrétiens comme chargés d'accomplir la Loi : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. »

En ce sens, l'allocution adressée par le pape Jean-Paul II aux dirigeants des communautés juives d'Allemagne (Mayence, ) évoque le « peuple de Dieu de l'Ancienne Alliance, qui n'a jamais été révoquée par Dieu ».

Francis Deniau, évêque de Nevers, et président du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, a déclaré en 2004 :

« Aujourd'hui, l'Église a répudié toute « théologie de la substitution » et reconnaît l'élection actuelle du peuple juif, « le peuple de Dieu de l'Ancienne Alliance qui n'a jamais été révoquée » selon l'expression du pape Jean-Paul II devant la communauté juive de Mayence le . »

Francis Deniau rappelle aussi que l'on a souvent, mais abusivement, opposé cette expression à 1 Cor 10:18, qui parle de l’« Israël selon la chair », en l'interprétant comme le peuple juif, alors que les chrétiens seraient l'Israël de Dieu, le « véritable Israël »[10] ».

La distinction des monothéismes demeure intacte[modifier | modifier le code]

Le rejet de la théologie de la substitution est loin de rapprocher l'Église d'un syncrétisme. La foi catholique trouve sa forme classique dans le « Credo » qui intervient après l'homélie. Sa deuxième phrase (« Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles ») affirme la spécificité du christianisme. La double adhésion est impossible sur le plan théologique,

Position des catholiques défendant actuellement la théologie de la substitution[modifier | modifier le code]

Position de l'Église orthodoxe[modifier | modifier le code]

Position des Églises protestantes libérales[modifier | modifier le code]

De nombreuses Églises se réclamant du protestantisme ont également fait progressivement le choix de s'éloigner de la théorie de la substitution à partir du XIXe siècle, jugée comme trop exclusive ou insuffisamment nuancée.

Des théories de remplacement ont donc commencé à être avancées, telles que :

Églises pentecôtistes[modifier | modifier le code]

Les églises pentecôtistes adhèrent plutôt à la Théologie de la substitution[11] mais avec une approche légèrement différente et philosémite, voire sioniste pour certaines.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard Lazare, L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, 1903.
  2. Daniel Boyarin, Mourir pour Dieu, Bayard 2004, p. 14. En note de cette page, D.Boyarin réintroduit une « paternité » paulinienne à la théologie de la substitution: d'après lui, Tertullien adopterait la même démarche typologique que Saint Paul, relativement à Agar et Sara en Ga 4 21-31.
  3. (en) Geoffrey D. Dunn, Tertullian's Aduersus Iudaeos: a rhetorical analysis, éd. CUA Press, 2008, p. 108-109, extrait en ligne
  4. M.Macina, La substitution dans la littérature patristique, la liturgie et des documents-clé de l’Église catholique, article cité infra
  5. Gal.,3,7
  6. Rom.,11,17-24
  7. Eph.. 2, 14-16
  8. Ainsi, voir M. Macina, La substitution dans la littérature patristique, la liturgie et des documents-clé de l’Église catholique
  9. Dominique Cerbelaud, Questions à la théologie chrétienne après la Shoah, Théologiques, vol.11, no 1-2, p. 271-283 Lire en ligne
  10. Mgr Francis Deniau, Actualité des dons de Dieu au peuple juif, 2004, Lire en ligne
  11. Donald Stamps, La Bible, Esprit et Vie, 2012, version de Louis Segong 1910 retravaillée et enrichie par Donald Stamps, pages 1858, 1859 et 2067.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]