Thème de l'émancipation dans le film Thelma et Louise

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L'émancipation féminine, l'accomplissement personnel, la prise de contrôle des femmes sur leur vie, l’empowerment (le pouvoir-faire) est un thème important du film Thelma & Louise, réalisé en 1991 par Ridley Scott. Les deux principaux personnages sont confrontés à des évémenents qui les poussent à choisir une autre vie. Cette prise de contrôle sur leur corps et leur vie passe par la réappropriation du revolver, un objet occupant un rôle central dans la mythologie américaine comme instrument d'autonomie. L'émancipation est également une caractéristique du personnage de Thelma qui se voit transformée tout au long du film.

La genèse du film[modifier | modifier le code]

Le film Thelma & Louise a comme principal thème l'émancipation féminine, l'accomplissement personnel, la prise de contrôle des femmes sur leur vie, l'empowerment (le pouvoir-faire)[1]. La scénariste Callie Khouri explique que le thème de la réappropriation de leur vie par les femmes est à la base du scénario. « L’idée m’est venue une nuit, alors que j’étais assise dans ma voiture, devant chez moi. Qu’est-ce qui pourrait bien se passer dans la vie de deux femmes, deux meilleures amies, de suffisamment fort pour les obliger à choisir entre ce qu’elles ont et ce qu’elles pourraient éventuellement avoir ? Quel événement, quelle erreur commise, peut-être, pourrait les expédier en voyage dans l’inconnu ? À partir de là, l’histoire s’est déroulée toute seule dans ma tête »[2].

Le revolver[modifier | modifier le code]

Le revolver, une instrument d'autonomie dans la mythologie américaine

La prise de contrôle des deux héroïnes sur leur vie passe par la réappropriation du revolver, symbole de pouvoir et d'autorité masculine dans bon nombre de films depuis les westerns jusqu'aux policiers. C'est un objet qui occupe un rôle central dans la mythologie américaine comme instrument d'autonomie[3].

Au début du film, les deux femmes éprouvent de la répulsion envers l'arme. Thelma, qui refusait d'apprendre à s'en servir comme l'explique son mari aux policiers, le prend du bout des doigts comme s'il s'agissait d'un linge sale. Louise, bien qu'elle ait appris à tirer au Texas, est effrayée au moment où Thelma le lui montre, et lui ordonne de le cacher dans son sac[3].

La possession de l'arme change pourtant le destin des héroïnes, et devient un instrument facilitant leur émancipation[3]. Il est d'abord le seul élément qui peut interrompre le viol. Le revolver devient l'objet permettant aux deux femmes de reprendre possession de leur corps[3]. Lorsqu'elles fuient ensuite les lieux du crime, Louise, sous le choc, contemple longuement l'arme posée sur ses mains.

Le pistolet, grâce auquel Thelma acquerra ensuite confiance en elle[3], permet de commettre le braquage qui leur fournit l'argent nécessaire pour poursuivre leur route. Le revolver est plus tard l'instrument permettant de menacer le policier pour qu'il ne donne pas l'alerte, de s'emparer de son arme, de détruire son poste de communication, de faire des trous d'aération dans le coffre de sa voiture où il sera enfermé. En quittant le véhicule de police, les deux femmes éprouvent une certaine euphorie en rechargeant leurs armes, n'ont plus aucune peur de leur possession au point que Thelma déclare « Je crois que je suis douée pour ce genre de connerie. »[3]. Leurs revolvers leur permettent enfin de ne rien avoir à craindre du camionneur obscène et de lui donner une leçon.

Après avoir permis aux deux femmes de reprendre possession de leur corps, le revolver leur donne le pouvoir de refuser que les hommes, et par extension la société patriarcale, leur dictent leur comportement et leur façon de penser[3].

L'émancipation solitaire impossible[modifier | modifier le code]

Pour les héroïnes, la « liberté ne se conquiert pas seule », c'est ensemble qu'elles « gagnent leur indépendance sur des routes semées d'embûches » où les hommes ne sont pas des victimes mais « tout juste des obstacles : les femmes ne leur demandent pas des comptes mais elles savent le cas échéant rendre la monnaie de leur pièce ». À l'occasion, « elles essaient seulement d'apprendre aux hommes les bonnes manières ». Le film est aussi un constat tragique qu'ils « manquent de conversation »[4]. Le mari de Thelma lui coupe sans arrêt la parole au point qu'il est pratiquement impossible à celle-ci de terminer une phrase, le copain musicien de Louise est toujours en déplacement et rarement joignable au téléphone, le vieil homme solitaire au chapeau ne dit pas un mot à Louise quand celle-ci lui donne ses bagues, et le contenu des propos de dragueurs (le violeur dans le saloon, le voleur auto-stoppeur et le camionneur) dans leur technique d'approche très utilitaire ne peut être assimilé à une véritable conversation.

Le personnage de Thelma[modifier | modifier le code]

Geena Davis (Thelma)

L'émancipation est une caractéristique particulière du personnage de Thelma, incarnée par Geena Davis, qui se voit transformée tout au long du film[5].

L'émancipation impossible dans le couple[modifier | modifier le code]

Thelma est mariée à Darryl qui représente tout ce qu'il y a de plus stupide dans la masculinité traditionnelle, maintenant Thelma dans un état proche de la dépendance enfantine[6]. Il n'hésite pas à revendiquer sa supériorité en lui disant « Heureusement que tu n'es pas directeur régional et que c'est moi » avant de partir au travail. La situation ultra-traditionnelle, voire passéïste, dans laquelle se trouve Thelma est soulignée par la décoration fleurie à l'ancienne de sa maison[7]. Elle doit demander l'autorisation à son mari pour passer un week-end avec Louise, ce qu'elle craint de faire. Elle finit par partir sans le lui dire, en laissant un mot dans la cuisine, comme premier geste de liberté. L'accès soudain à la liberté est émancipant[6].

La prise de conscience par Thelma de la nature de son couple est illustrée par les communications téléphoniques avec son mari. Immédiatement après le viol, elle tente de le joindre, mais le téléphone sonne dans leur maison vide, montrant qu'au milieu de la nuit Darryl n'est pas encore rentré. Lors du deuxième coup de fil, Darryl regarde un match à la télévision, n'écoute que sporadiquement son épouse et lui ordonne de revenir au foyer. Thelma, qui avait d'abord une certaine appréhension à l'appeler, ose lui répondre « Tu es mon mari, pas mon père ! », en écho aux paroles que Louise lui a dites au début du film[8]. À la suite de cette conversation, Thelma annonce à Louise qu'elle l'accompagne au Mexique, et annonce par là même la fin de son couple. Un troisième appel a pour but de déterminer si son mari est sur écoute. Thelma a la consigne de raccrocher si elle a le moindre doute. Au bout du fil, Darryl l'accueille avec une gentillesse feinte. Thelma, qui a acquis toute l'assurance nécessaire, lui raccroche simplement au nez[9].

Thelma parvient à échapper à l'influence néfaste de son mari et arrive à la conclusion que Louise a raison: « C'est un trou-de-cul »[10]. Elle explique enfin au policier qu'elle tient en joue, qu'il doit bien prendre soin de sa femme, « Mon mari n'était pas gentil avec moi, vous voyez ce que ça donne. »[6].

L'émancipation sexuelle[modifier | modifier le code]

Thelma vit également une émancipation sexuelle avec J.D., le jeune autostoppeur incarné par Brad Pitt.

Thelma découvre d'abord le plaisir de regarder. Elle ajuste le rétroviseur de la voiture pour observer J.D. qui s'approche d'elle[11]. Ridley Scott opère à cet instant une inversion des genres masculin et féminin. Les deux femmes ne sont plus les objets sexuels sur lesquels les hommes se retournaient lorsqu'elles traversaient le saloon au début du film, mais deviennent sujets, tandis que l'homme, objet[11]. Thelma se met à exprimer ses désirs en comparant les fesses du jeune homme à celles de son mari, puis en observant J.D. s'éloigner, en déclarant « J'aime le regarder de dos »[11].

La réalisation de la scène sexuelle souligne le thème de l'homme objet. Contrairement aux conventions traditionnelles, la caméra est plus longtemps focalisée sur le corps de l'homme que sur celui de la femme, par exemple en insistant par un lent travelling sur le torse nu de Brad Pitt[11]. Cette relation sexuelle est également celle qui permet à Thelma d'éprouver pour la première fois du plaisir.

Certaines critiques reprochent toutefois au film le fait qu'il soit irréaliste qu'une femme ait envie d'une relation sexuelle avec le premier autostoppeur venu quelques heures seulement après avoir subi le traumatisme d'un viol. Ce serait indubitablement le cas dans des circonstances normales, mais dans le film Thelma accède par ailleurs à l'émancipation et à la liberté. L'accès à la liberté est érotique[6].

L'accomplissement personnel[modifier | modifier le code]

La succession d'événements pousse Thelma à découvrir sa propre nature. Juste après le braquage, Thelma s'étonne de son sang-froid et de ses capacités:

Thelma : « Franchement, t'aurais vu ça. Comme si j'avais fait ça toute ma vie. Personne le croirait. »
Louise : « T'as découvert ta vraie nature ? »
Thelma : « Ça se pourrait. » Elle s'écrie en se levant « Ma nature sauvage ! ».

Cette scène du braquage est également celle qui marque un tournant dans la relation des deux femmes. À partir de ce moment, Louise cède la conduite de leur aventure à Thelma qui lui crie « Démarre, démarre » juste après son méfait. Celle qui au début du film se laissait guidée par les autres tel un enfant, se met à prendre ses propres décisions concernant sa propre existence. Le voyage devient une clé de compréhension de soi, une clé de la liberté, une clé d'une nouvelle vie en tant que personne mature[12].

Son émancipation est totalement accomplie lorsqu'elle déclare après le dernier appel téléphonique de Louise aux policiers: « C'est comme si un truc avait basculé en moi. Je ne pourrais pas y retourner. Je ne le supporterais pas. ». Cette scène est une des préférées de la scénariste qui explique qu'à ce stade la transformation est complète[7]. Quelques instants plus tard, Thelma explique qu'elle voit clair dans sa vie[10]:

Thelma : « Tu es éveillée ? »
Louise : « Si on peut appeler ça éveillée. Mes yeux sont ouverts. »
Thelma : « Moi aussi. Je suis éveillée. »
Louise : « Bien. »
Thelma : « Totalement éveillée. Je n'ai encore jamais eu cette sensation. Tu comprends ce que je veux dire ? Tout me semble différent. »

Après la poursuite finale, les deux femmes ont encore un échange illustrant la découverte par Thelma de ses potentialités[13]:

Thelma : « Je crois que je suis devenue un peu dingue. »
Louise : « Tu as toujours été un peu dingue. C'est juste la première fois que tu as eu l'occasion de t'exprimer. »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Interview de Callie Khouri, interview de Mimi Polk Gitlin, Documentaire Le Dernier Voyage, DVD Thelma & Louise, édition Collector, MGM, 15 mai 2002.
  2. A.B.C. Le France, Thelma et Louise
  3. a b c d e f et g (en) Marita Sturken, Thelma & Louise, British Film Institute, 2000, p. 61 à 64.
  4. Florence Guernalec, Thé, crackers et cinéma, N° 19 du 7 juin 1995
  5. (en) Marita Sturken, Thelma & Louise, British Film Institute, 2000, p. 27.
  6. a b c et d (en) Richard Schickel, Cover storie: Gender bender, Time Magazine, 24 juin 1991.
  7. a et b (en) Film commenté par Susan Sarandon, Geena Davis et Callie Khouri, DVD Thelma & Louise, édition Collector, MGM, 15 mai 2002.
  8. (en) Marita Sturken, Thelma & Louise, British Film Institute, 2000, p. 28.
  9. La scénariste Callie Khouri avoue avoir ressenti une certaine jouissance en écrivant ce passage du scénario, tant il illustrait la prise de pouvoir de Thelma sur le cours de son existence (Interview de Callie Khouri, Documentaire Le Dernier Voyage, DVD Thelma & Louise, édition Collector, MGM, 15 mai 2002.)
  10. a et b (en) Shirley A. Wiegand, Deception and Artifice: Thelma, Louise, and the Legal Hermeneutic, Oklahoma City University Law Review, Volume 22, Number 1, 1997, p. 33.
  11. a b c et d (en) Marita Sturken, Thelma & Louise, British Film Institute, 2000, p. 79 à 83.
  12. Mega essays, Thelma and Louise
  13. (en) David Russell, "I'm Not Gonna Hurt You": Legal penetrations in Thelma and Louise, Americana: The Journal of American Popular Culture (1900-present), volume 1, issue 1, printemps 2002.

Bibliographie[modifier | modifier le code]