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Tengger (peuple)

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Tengger
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Cérémonie Tengger

Populations importantes par région
Drapeau de l'Indonésie Indonésie 600 000
Autres
Langues Tengger
Religions Hindouisme, islam, religion traditionnelle
Ethnies liées Javanais

Temple hindouiste dans la caldeira du Tengger

Les Tengger (Suku Tengger) sont un groupe ethnique d'Indonésie de l'est de Java, rattachés au sous-groupe ethnique des javanais, concentrés dans les montagnes isolées du Tengger (mont Bromo), dans le parc national de Bromo-Tengger-Semeru. La majorité de la population tenggeraise pratique l'hindouisme javanais. Ils sont demeurés hindous depuis l’époque Majapahit ; après l’islamisation des Osing, ils ont, à l’instar des peuples Baduy et Kalang, refusé de se convertir à l’islam[1].

Leur origine s'inscrit traditionnellement dans la lignée légendaire de Roro Anteng et Joko Seger.

Des communautés tenggeraises dispersées sont également présentes dans les régences de Pasuruan, Probolinggo, Malang et Lumajang, toutes situées à l’est de Java. La société tenggeraise ne connaît pas de système de castes, et ses traditions s’enracinent dans des usages hérités de l’empire Majapahit.

Les Tengger parlent un dialecte javanais dit « tengger », conservant de nombreux archaïsmes hérités de l’époque Majapahit, tout en intégrant des influences du javanais moderne. Ils recourent à l’aksara Kawi (ancien javanais), une écriture dérivée de la famille brāhmī, pour certains usages rituels et traditionnels[2].

Origine légendaire

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Roro Anteng et Joko Seger sont les héros fondateurs légendaires du peuple Tengger. Stériles pendant de longues années, ils implorent les divinités du volcan et obtiennent une nombreuse descendance, à la condition de sacrifier au volcan Bromo leur benjamin, prénomé Kesuma. Lorsque le couple hésite, le volcan gronde et réclame l’offrande promise ; l’accomplissement du pacte rétablit l’ordre cosmique.

Ce mythe fonde la légitimité rituelle des Tengger et se perpétue dans la fête du Yadnya Kasada - développée plus bas -, durant laquelle des offrandes (récoltes, animaux, denrées) sont déposées dans le cratère.

Les versions divergent sur l’orthographe des noms, le nombre d’enfants (souvent 24 ou 25) et les détails du sacrifice, mais l’ossature du récit demeure constante et rattache les pratiques des Tengger à l’héritage javanais préislamique.

Développement de la population

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Selon la tradition locale, l’implantation des Tengger sur les pentes du mont Bromo remonterait aux derniers temps du royaume de Majapahit (fin XVe siècle), ce qui expliquerait la persistance d’un sacerdoce et de pratiques hindoues dans cette enclave de l’est javanais. Quand une grande partie des élites hindoues se repliaient vers Bali, des communautés de montagnards ont trouvé refuge dans l’arrière-pays volcanique de Java Est.

Sur le plan documentaire, les premières attestations certaines relèvent toutefois de la période coloniale : dès le début du XIXe siècle, des voyageurs et administrateurs - au premier rang desquels Thomas Stamford Raffles - décrivent des communautés Tengger vivant autour de la caldeira du Bromo et détaillent leurs coutumes[3]. Sous la colonisation néerlandaise, l’extension des plantations (café, canne à sucre) repousse progressivement les Tenggerais vers les plus hautes altitudes, tandis que l’afflux d’ouvriers madurais, majoritairement musulmans, renforce les cloisons culturelles avec ces populations hindoues.

Dans les années 1970, plusieurs observateurs relèvent une méfiance persistante des Javanais de plaine à l’égard des Tenggerais, phénomène qui consolide chez ces derniers un fort sentiment d’identité culturelle et religieuse distincte. Des villages tels que Ngadisari et Cemoro Lawang (situés sur le flanc est de la caldeira du Bromo) se caractérisent ainsi par une réserve marquée et un relatif entre-soi, tout en maintenant un noyau de pratiques rituelles propres.

L’épigraphie et l’archéologie, pour leur part, témoignent d’un paysage rituel ancien dans le massif du Tengger (sanctuaires et dédicaces bouddho-shivaïtes de l’ère Majapahit), mais elles ne mentionnent pas explicitement l’ethnonyme "Tengger"[4].

Des Tenggerais accomplissant le rituel de la cérémonie Melasti (influence balinaise), seul sous-groupe ethnique javanais encore majoritairement hindou aujourd’hui sur l’île de Java.

La religion tenggeraise se présente comme un syncrétisme ancien d’éléments hindous et bouddhiques hérités de la période majapahit, auxquels s’ajoutent un culte des ancêtres et des pratiques rituelles locales. La littérature anthropologique situe ce complexe religieux à part des codifications balinaises modernes (Agama Hindu Dharma), et rappelle l’auto-désignation historique des Tengger sous le terme Buda (au sens de « non-islam »), tout en soulignant l’absence de système des castes[5].

Au tout début du régime autoritaire de l’Ordre nouveau (années 1960-1998) instauré par Suharto, la contrainte d’adhérer à une religion reconnue par l’État a poussé nombre de communautés tenggeraises à se déclarer hindoues, en raison des proximités rituelles et de la reconnaissance administrative déjà acquise par l’hindouisme balinais ; d’autres groupes ont opté pour le bouddhisme - cas notable du village de Ngadas (au sud-ouest de la caldeira du Bromo) -, tandis que certaines populations des piémonts alentours ont adopté l’islam ou le christianisme. Des travaux récents confirment la pluralité religieuse actuelle de Ngadas et, plus largement, la persistance d’un socle coutumier tenggerais qui transcende les appartenances officielles[6].

Pratiques religieuses

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Le temple Pura Luhur Poten au milieu de la "mer de sable" au pied du volcan Bromo.

La majorité des Tenggerais relève d’un hindouisme javanais qui intègre des éléments bouddhiques et animistes. À l’instar des Balinais, ils vénèrent Ida Sang Hyang Widhi Wasa - "le Dieu suprême" - en plus d’autres divinités hindoues et bouddhiques, notamment la Trimūrti (Śiva, Brahmā, Viṣṇu) et le Bouddha[5]. Leurs lieux de culte comprennent le site naturel en terrasse de Punden, le temple de Poten et le Danyang. Construit en 2000, le Poten (Pura Luhur Poten Gunung Bromo), espace sacré situé sur la "mer de sable noir" au pied du mont Bromo, constitue le centre rituel de la cérémonie de Kasada ; il regroupe plusieurs enceintes et pavillons disposés selon une composition en mandalas (sphères)[7].

Le culte des esprits (ancêtres et protecteurs) occupe une place centrale dans la vénération des cikal bakal (fondateurs du village), des roh bahurekso (gardiens du village) et des roh leluhur (ancêtres). Des prêtres spécialisés mènent les rites propitiatoires ; de petites figurines vêtues de batik y reçoivent nourritures et boissons, dont les esprits sont censés absorber l’essence. Le volcan Bromo est tenu pour l’un des lieux les plus sacrés et ses éruptions sont interprétées comme un signe de colère divine.

Les offrandes alimentaires structurent la vie rituelle :

  • Sajenan : offrandes solennelles présentées par le prêtre aux divinités tutélaires (par exemple, lors d’un mariage, le tumpeng walagara, plat à base de riz disposé en forme conique bénissant le couple et le village)[5] ;
  • Suguhan : offrandes des fidèles à leurs ancêtres ;
  • Tamping : offrandes destinées aux esprits malveillants pour conjurer le mauvais sort (viande, riz, bananes), déposées sur des lieux de passage, notamment les cimetières, ponts et carrefours.

Le clergé se compose de dukun ou resi pujangga, médiateurs entre dieux et esprits, détenteurs d’un savoir rituel (ilmu) jalousement préservé. La charge est héréditaire, transmise en général de père en fils. Chaque village compte un officiant principal assisté de trois aides : legen, sepuh et dandan[5].

Sur le plan contemporain, l’ouverture de la région aux migrations et à l’exploitation agricole favorise des convertions dans certains piémonts (notamment vers l’islam), tandis que d’autres communautés resserrent leurs pratiques sur un modèle plus proche de l’hindouisme balinais. Le classement des montagnes du Tengger en parc national Bromo-Tengger-Semeru vise à protéger l’aire rituelle et l’environnement, en limitant les défrichements et l’exploitation illégale des ressources depuis 1982, date de fondation du parc[8].

Références

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  1. Denys Lombard, « Barbara Lüem, Wir sind wie der Berg lächelnd aber stark; Eine Studie zur ethnischen Identität der Tenggeresen in Ostjava », Archipel, vol. 39, no 1,‎ , p. 225–227 (lire en ligne, consulté le )
  2. (en) Nancy Joan Smith-Hefner, « Language and Social Identity: Speaking Javanese in Tengger (Indonesia). », deepblue.lib.umich.edu,‎ (lire en ligne, consulté le )
  3. (en) Thomas Stamford Raffles, « The History of Java, v. 1-2 », sur https://www.gutenberg.org/files/49843/49843-h/49843-h.htm (consulté le )
  4. (id) Candi Sanggar : Rumah Dewa di Lereng Bromo, Balai Arkeologi Yogyakarta, (lire en ligne)
  5. a b c et d Robert W. Hefner, Hindu Javanese: Tengger Tradition and Islam, Princeton University Press, (ISBN 978-0-691-09413-7, lire en ligne)
  6. Dicky Nur Rahman, Moh. Hamim Assidiki, Iklil Nafisah et Moh. Ali Aziz, « Muslim-Hindu Cooperation in Addressing Social Problems in the Tengger Tribe in East Java, Indonesia », Jurnal Multidisiplin Madani, vol. 3, no 8,‎ , p. 1686–1697 (ISSN 2808-5639, DOI 10.55927/mudima.v3i8.4777, lire en ligne, consulté le )
  7. (en-US) « Pura Luhur Poten Bromo, Sejarah, Daya Tarik, Rute dan Biaya », (consulté le )
  8. « Rate limit reached », sur webarchive.unesco.org (consulté le )

Article connexe

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Liens externes

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