Cette page est protégée.

Taqiya

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page est l’objet d’un important désaccord entre participants et ne peut temporairement pas être modifiée.

Cette protection ne constitue pas obligatoirement une approbation de la version actuelle. Vous pouvez proposer une modification en page de discussion. Lorsqu'un compromis sera trouvé en page de discussion, vous pourrez demander la modification auprès des administrateurs. · Journal des protections.

Arabic albayancalligraphy.svg Cette page contient des caractères arabes. En cas de problème, consultez Aide:Unicode ou testez votre navigateur.
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Takia.

La taqîya (on trouve parfois les orthographes taqiyya ou takia) (arabe : taqīyya, تقيّة) est une pratique consistant à dissimuler sa foi sous la contrainte, afin d'éviter tout préjudice et réaction hostile d'un milieu extérieur défavorable[1].Au sein de l'islam, cette pratique relevant de la charî'a fait notamment partie de la catégorie juridique chiite. Le développement de la notion de taqîya en islam provient directement du texte coranique ainsi que d'une recommandation du prophète de l'Islam selon laquelle la foi peut être cachée si elle conduit à la persécution[2]. La notion de taqîya est développée et pratiquée dans le chiisme et le monde sunnite mais relève "d'une signification spéciale dans le chiisme", en raison de sa relation spéciale avec la notion de martyr telle qu'elle est développée dans cette branche de l'islam[2]. Dans les deux cas, et de façon visible dans le chiisme, elle est reliée à une pratique de l'ésotérisme islamique[réf. nécessaire] remontant directement au prophète de l'Islam. Dans l'islam chiite, le nombre de traités consacrés à cette notion est élevé[2].

Cette mesure de prudence permet aux musulmans de dissimuler aux yeux du plus grand nombre des vérités d'ordre ésotérique, ou bien de pratiquer leur foi en secret dans certaines circonstances de force majeure et dans un milieu globalement hostile; elle offre un large domaine d’application.

Les milieux islamistes, restés traditionnellement et historiquement minoritaires, promeuvent une dimension supplémentaire de la Taqiya. Elle est alors perçue comme un principe de dissimulation stratégique dans un contexte de conquête. Mis en avant par Al-Qaïda, par l'État islamique et par des groupes intégristes, elle permet la dissimulation, jusqu'au mépris ostensible des règles cultuelles et morales musulmanes, comme moyen stratégique guerrier. Cette dimension fait débat parmi les musulmans et les universitaires. 

Dérivation

Le mot arabe : taqīyya, تقيّة est lié aux mots tuḳan, tuḳātan, taḳwā ou ittiḳāʾ signifiant prudence, crainte ou kitmān « action de dissimuler, voiler », opposé à id̲h̲āʿa « divulgation, révélation »[2].

Fondement scripturaire

Le fondement juridique de la taqîya est coranique.« Cette indulgence [de la Taqiya] est donc générale en Islam »[2]. D'un point de vue théologique, les discussions juridiques relatives à la taqîya portent sur la question de savoir quelle est la part qui incombe à la miséricorde divine et à l'obligation de préserver les intérêts de la communauté des croyants[2].

Ainsi dans le Coran, la taqîya est fondée entre autres sur les passages :

  • « Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible » (16, 106), et
  • « Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles au lieu de croyants. Quiconque le fait contredit la religion d’Allah, à moins que vous ne cherchiez à vous protéger d’eux. Allah vous met en garde à l’égard de Lui-même. Et c’est à Allah le retour. Dis : Que vous cachiez ce qui est dans vos poitrines ou bien que vous le divulguiez, Allah le sait. Il connaît tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Allah est omnipotent » (3, 28-29).

De plus, le Coran interdit aux musulmans d’être l’instrument de leur propre mort[3],[4]. Prenant ceci comme base, certains juristes ont décrété que mentir pour se protéger du danger de la mort est un devoir religieux[5]. En se prévalant de ces versets et décrets, la taqîya est devenue un comportement historiquement adopté dans les minorités musulmanes réprimées. Selon al-Tabari (sura XVI, 108), lorsque l'intention d'un fidèle, symbolisée par son cœur, ne correspond pas à ce que dit sa langue, il n'a pas à être blâmé[2].

Le terme Taqiya est parfois évité dans les écrits sunnites même si l'idée, elle-même, est acceptée[6].

La taqîya, une dissimulation « dans les cas de contrainte et de dommage menaçant. »[2]

La taqîya peut être définie comme« la « dissimulation des opinions religieuses » légalement autorisée pour les musulmans en cas de contrainte ou de grave danger. »[7] La source de la taqiya étant le texte coranique, son principe est « général en Islam[2] ». La notion de taqîya est globalement reconnue et acceptée tant dans le chiisme que dans le sunnisme. Dans le monde sunnite elle est en particulier reconnue par la plupart des écoles ; l’Encyclopédie de l'Islam mentionne à ce propos le cas des kharidjites[2]. Elle n'y est cependant pas considérée comme de premier ordre du point de vue juridique[2]. Ainsi, selon al-Tabari (sura XVI, 108), lorsque l'intention d'un fidèle, symbolisée par son cœur, ne correspond pas à ce que dit sa langue, il n'a pas à être blâmé[2].

Dans le sunnisme, des discussions eurent lieu sur le degré de contrainte occasionnant un reniement et une dissimulation de sa foi et celui obligeant à la hijra, l'expatriation.[7]

Un usage ancien dans le chiisme

Dans le chiisme, la doctrine de la taqiyya s'est développée à l'époque de Ja'far al-Sadiq (d. 148 AH/765 AD), le sixième imam. Elle a servi à protéger les chiites contre les campagnes menées par Al-Mansur, le calife abbasside. La dissimulation religieuse, tout en créant une restriction mentale, est considérée comme légale dans le chiisme « dans des situations où il y a un danger accablant de perte de vie ou de propriété et où aucun danger pour la religion ne se produirait par là ». Les Chiites sont une minorité parmi une majorité sunnite souvent hostile - jusqu'à la montée de la dynastie safavide. Cette condition rendait la doctrine taqiyya importante pour les chiites[8].

La doctrine chiite s'appuient sur l'exemple d'Ali et de sa dissimulation sous les premiers califes. Pour autant, elle « exaltait aussi le courage des imâms martyrs de la foi comme al-Husayn. »[7]

Justification de la taqīya chez l'Andalous Ibn Hazm

L'islamologue Marie-Thérèse Urvoy a étudié une attestation de justification de ce principe. Dans un article sur l’Espagne musulmane, elle cite Ibn Hazm,  qualifié par elle de « très rigoriste », qui autoriserait, au Xe-XIe siècle, la dissimulation / taqîya pour se cacher d'un tyran ou « dans la guerre contre les polythéistes comme moyen stratégique pour détruire l'adversaire et en libérer des musulmans »[9].

Un usage en Espagne sunnite

Dans le monde sunnite, le cas des morisques en est un exemple particulier[10]. Ce terme désigne les musulmans d'Espagne qui se sont convertis au catholicisme entre 1499 et 1526 et qui gardèrent leur foi en secret et, par la pratique de la taqiyya (dissimulation), conservent intérieurement leur foi musulmane.

Selon le responsum de Ahmad ibn Abi Jum'ah, « Beaucoup de dispositions juridiques islamiques ordinaires sont suspendues : Les Morisques peuvent boire du vin ou manger du porc s'il y sont forcés; ils peuvent prier avec les chrétiens, blasphémer en proclamant des croyances chrétiennes ou insulter le Prophète Mahomet s'ils sont forcés de le faire »[10].

Si certains chercheurs voient dans ces dissimulations davantage un cas de circonstance, la majorité des chercheurs l’associe au concept de taqiyya depuis les études de Louis Cardaillac même si les auteurs de l’époque n’utilisent pas toujours ce terme[10].

La taqîya, une dissimulation comme « moyen stratégique »[11]

Périphériquement au développement de l'idée de taqîya par l'ésotérisme islamique et comme fondement prophétique,[réf. nécessaire] ce concept a parfois cotoyé, au sein même de l'Islam, et notamment dans ses aspects exotériques, la notion de « dissimulation stratégique» mais cette acceptation est restée traditionnellement minoritaire.[réf. nécessaire]

La taqiya est aussi, dans les milieux litteralistes ou islamistes, un principe de dissimulation stratégique dans un contexte de conquête. Dans une remarque sur sa perception par Daesh, le chercheur François-Bernard Huyghe le définit comme « l'art de dissimuler sa véritable pensée pour arriver à la victoire »[12]. Ce concept leur permet alors d'« autoriser des pratiques contre nature afin de réaliser sa mission. »[13].

Un usage ancien ?

L'islamologue Marie-Thérèse Urvoy a étudié une attestation ancienne de ce principe. Dans un article sur l’Espagne musulmane, elle cite Ibn Hazm,  qualifié par elle de « très rigoriste », qui autoriserait, au Xe-XIe siècle, la dissimulation / taqîya pour se cacher d'un tyran ou « dans la guerre contre les polythéistes comme moyen stratégique pour détruire l'adversaire et en libérer des musulmans »[11].

Ainsi, si Ibn Hazm défend dans son ouvrage Kitab al-Fasl ceux qui « sous certaines conditions, [optèrent] pour la révolte contre les dirigeants corrompus et injustes qui transgressaient explicitement la Loi Coranique par leur ralliement aux infidèles, », il se défend dans une seconde version par des formules « Certains savants ont dit »[14].

Huyghe remarque que les islamistes s'appuient sur un « discours de légitimation théologique qui justifie cette dissimulation »[12]. Certains discours font remonter l’origine de cet aspect de la taqiya à Ibn Hanbal, fondateur du hanbalisme, école juridique la plus conservatrice, (VIIIe-IXe siècle) et Ibn Taymiyya (XIIIe-XIVe siècle)[15].

Un développement récent

Très récemment, en Occident, le concept de taqîya a été mis en relation avec les actions menées par des mouvements intégristes. Cet aspect plus stratégique dans "la lutte pour un ordre islamique" apparaît, pour Hans G. Kippenberg, comme moderne dans le chiisme et plus ancien dans le sunnisme.[16][17]

Selon le juge antiterroriste Marc Trévidic, la taqîya comme dissimulation dans un contexte de conquête est une réalité et aurait été relancée depuis les années 1990 sur l'impulsion d'Al-Qaïda[18]. Selon l'islamologue Geneviève Gobillot, cette approche est développée par le groupe État islamique « afin de mener sa guerre contre l'Occident »[12]. Ainsi, selon Marc Trévidic : "Nous tenons ces explications des résidents français qui sont revenus de ces camps. L'idée générale était de légitimer par le Coran le fait de permettre à des apprentis terroristes - ou terroristes aguerris - de se fondre dans la population. Quitte à enfreindre certaines règles de l'islam, comme avoir des relations avec des femmes hors mariage ou encore boire de l'alcool. En clair, avant de passer à l'action, il faut se camoufler au milieu des "mécréants"."[19].

L'islamologue Marie-Thérèse Urvoy assimile à de la taqiya l'attitude de certains musulmans qui prônent l'abrogation de certaines règles islamiques (comme le Djihad) en contradiction avec le monde dans lequel ils vivent « mais qu’ils ont le devoir de rétablir dès que cela sera possible »[20]. « Les musulmans n’en sont dispensés [de la taqîya] que lorsqu’ils sont en situation de supériorité, lorsque “Dieu leur donne la puissance”  »[21]. Dans une communication intitulée "Procédés de compromis dans l'ordre social islamique", M.-T. Urvoy fait la distinction entre les deux notions de hila (en) (ruse juridique) et de taqîya (dissimulation légale)[22]. Pour les djihadistes, la dissimulation est rendue efficace par Allah et « le succès de sa dissimulation est la preuve d’être élu. »[17]

Certains, comme le procureur de la République de Paris, François Molins, associent à de la taqiya l'attitude des terroristes-djihadistes ne respectant ouvertement pas les règles islamiques à des fins de dissimulation, comme les frères Abdeslam ou Mohamed Merah[23]. Hans G. Kippenberg cite particulièrement la possibilité de vivre à la manière occidentale, de se couper la barbe ou de boire de l'alcool.[17]

Pour V. Legrand, la notion de taqîya comme stratégie de conquête intrinsèquement lié à l'Islam depuis ses origines a été développé au début du XXIe siècle en Occident dans certains milieux politiques. Pour lui, cette campagne est à rapprocher d'autres influences exprimant l’idée selon laquelle il n'y aurait pas de différence entre « Islam » et « intégrisme islamique »[24].


Références

  1. (en) Taqiyah, in Oxford Dictionary of Islam, de John L. Esposito, Ed. Oxford University Press, 2003
  2. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k et l Encyclopédie de l'Islam, vol. 10, Leiden, E. J. Brill éditeur, 2000. (ISBN 90 04 11211 1). Comité éditorial: P. J. Bearman, T. H. Bianquis, C. E. Bosworth, E. Van Donzel, W. P. Heinrighs. Article "Takiyya" rédigé par R. Strothmann & M. Djebli.
  3. « Sourate 2 : La Vache, verset 195 » : « « Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction ». »
  4. « Sourate 4 : Les femmes, verset 29 » : « « (…). Et ne vous tuez pas vous-mêmes. ». »
  5. Tafsir al-Kabir (al-Razi), par Fakhr ad-Din ar-Razi, (Beirut : Dar al-Kutub al-'Ilmiya, 2000), vol. 10, p. 98.
  6. Devin Stewart, « Dissimulation in Sunni Islam and Morisco Taqiyya », Al-Qantara, XXXIV 2, 2013, pp. 449.
  7. a, b et c Janine et Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l'islam, Presses Universitaires de France, 2004, p. 792.
  8. Momen, Moojan (1985). An Introduction to Shi'i Islam. Yale University Press. p. 183.
  9. Dominique Urvoy, « Sur l'évolution de la notion de Ğihād dans l'Espagne musulmane », Mélanges de la Casa de Velázquez, vol. 9,‎ , p. 335–371 (DOI 10.3406/casa.1973.1080, lire en ligne)
  10. a, b et c Devin Stewart, « Dissimulation in Sunni Islam and Morisco Taqiyya », Al-Qantara, XXXIV 2, 2013, pp. 440-441.
  11. a et b Dominique Urvoy, « Sur l'évolution de la notion de Ğihād dans l'Espagne musulmane », Mélanges de la Casa de Velázquez, vol. 9,‎ , p. 335–371 (DOI 10.3406/casa.1973.1080, lire en ligne)
  12. a, b et c « Attentat de Nice : Mohamed Lahouaiej Bouhlel appliquait-il la "taqiya" ? - Société - MYTF1News », (consulté le 22 juillet 2016)
  13. Antoine Jean-Charles, « Le trafic d’armes en Seine-Saint-Denis : aspects géopolitiques et enjeux », Hérodote, 3/2016 (N° 162), p. 73-84.
  14. Samir Kaddouri, "Dissimulation des opinions politiques sous contrôle : Le cas d’Ibn Hazm à Séville", AL-QANTARA XXXV 1, 2014 p. 135-150.
  15. Heggy Tarek, « Ce que sont en réalité les Frères musulmans », Outre-Terre, 3/2011 (n° 29), p. 350.
  16. "They understood the notion more strategically, as Sunnis have long done"
  17. a, b et c Hans G. Kippenberg, « "Consider That It Is a Raid on the Path of God": The Spiritual Manual of the Attackers of 9/11 », Numen, vol. 52, no 1,‎ , p. 29–58 (lire en ligne)
  18. « La Taqiya ou « l'art de la dissimulation » prisée par les terroristes - France 24 », sur France 24, (consulté le 1er mai 2016)
  19. Marc Leplongeon, « Marc Trévidic : "Pas de repentir possible pour les terroristes" », Le Point,‎ (lire en ligne)
  20. M.T. Urvoy, La place du secret dans la pensée religieuse musulmane,, in L’Islam en France, hors-série de la revue Cités, PUF,, , p.646.
  21. L. Garcia, Entretiens sur l’islam avec M.T. Urvoy, , p. 54
  22. M.-T. Urvoy, Communication "Procédés de compromis dans l'ordre social islamique", Journées d'études de l'équipe de recherche CISA, 2015, http://www.accueil-qabel.net/index.php/2-non-categorise/115-ruse-juridique-ila-et-la-dissimulation-legale-taqiyya
  23. « Drogue, alcool, femmes : comment les nouveaux djihadistes se dissimulent » (consulté le 23 juillet 2016)
  24. (en) V. Legrand, Anti-Islamization of Europe'Activism or the Phenomenon of an Allegedly 'Non-racist'Islamophobia: A Case Study of a Problematic Advocacy Coalition, in "New Multicultural Identities in Europe", Leuven University Press, 2014.