Taqiya

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La taqîya (on trouve parfois les orthographes taqiyya ou takia) (arabe : taqīya, تقيّة, venant du verbe prévenir, se prémunir) est une pratique consistant à dissimuler sa foi sous la contrainte, afin d'éviter tout préjudice et réaction hostile[1] d'un milieu extérieur défavorable. Au sein de l'islam, cette pratique relevant de la charî'a fait notamment partie de la catégorie juridique chiite. A son origine, la taqîya provient directement d'une recommandation du prophète de l'Islam selon laquelle la foi peut être cachée si elle conduit à la persécution[2]. La notion de taqîya a été pratiquée dans le chiisme puis par la suite étendue au monde sunnite.

Cette mesure de prudence, issue à l'origine de l'ésotérisme islamique, permet aux musulmans de dissimuler aux yeux du plus grand nombre des vérités d'ordre ésotérique, ou bien de pratiquer leur foi en secret dans certaines circonstances de force majeure et dans un milieu globalement hostile; elle offre un large domaine d’application. Selon S. Mukaram l'utilisation de la taqîya serait marginale au sein de la population musulmane.[3]

Très récemment en Occident, et sous l'impulsion de milieux principalement politiques, la notion de taqîya a été revêtue d'un autre sens, essentiellement négatif, sans rapport avec sa signification islamique d'origine, et utilisé de manière à répandre l'idée selon laquelle le mensonge et la dissimulation seraient intrinsèques à l'Islam. Cette campagne est, quant à ses origines et aux buts qu'elle se propose, identique à d'autres lancées à peu près au même moment, par exemple celle qui insinue l'idée selon laquelle "Islam" et "intégrisme islamique" seraient identiques[4].

Fondement scripturaire[modifier | modifier le code]

Dans le Coran, la taqîya est fondée principalement sur deux passages:

  • « Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible » (16, 106), et
  • « Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles au lieu de croyants. Quiconque le fait contredit la religion d’Allah, à moins que vous ne cherchiez à vous protéger d’eux. Allah vous met en garde à l’égard de Lui-même. Et c’est à Allah le retour. Dis : Que vous cachiez ce qui est dans vos poitrines ou bien que vous le divulguiez, Allah le sait. Il connaît tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Allah est omnipotent » (3, 28-29).

De plus, le Coran interdit aux musulmans d’être l’instrument de leur propre mort[5],[6]. Prenant ceci comme base, certains juristes ont décrété que mentir pour se protéger du danger de la mort est un devoir religieux[7]. Le mot martyr a de ce fait ici le sens de mourir au combat.

En se prévalant de ces versets et décrets, la taqîya est devenue un comportement historiquement adopté dans les minorités musulmanes réprimées.

Cette forme de la taqîya est un sujet de division chez les kharijites : certains considèrent que c’est une pratique obligatoire en cas de force majeure, d’autres que c’est seulement une pratique permise.

Les interprétations des comportements licites et non licites, sujets de débats entre experts, sont voisines de la distinction chère aux armées du monde entre simple ruse de guerre (autorisée) et crime de guerre[8] (considéré comme inacceptable par les deux parties).

La « ruse divine »[modifier | modifier le code]

La « ruse divine » est la réponse du Coran – adjointe à celle de l’istidraj, « l’action divine graduée » – au problème de la prospérité visible de ceux qui ne la méritent pas. Autrement dit, Dieu « trompe » les méchants en les laissant provisoirement prospérer[9].

Selon Ahmed Tijani[10],

« La ruse divine (El Makr) est la manifestation d’un bienfait sur un serviteur et son accroissement jusqu’à être entrainé à sa perdition à cause de ce même bienfait-là. »

— Djawahirou-l-Ma'ani, par Ali Harazim, p. 180.

Tijani justifie cette définition en se référant des versets 55 et 56 de la sourate 23[11] : « Pensent-ils que ce que Nous leur accordons, en biens et enfants, (soit une avance) que Nous Nous empressons de leur faire sur les biens (de la vie future) ? Au contraire, ils n’en sont pas conscients. »

Ces deux versets sont immédiatement précédés dans le Coran, par la recommandation du verset 54 : « Laisse-les dans leur égarement pour un certain temps[11]. »

Par extension, le terme est passé dans le langage usuel sous la forme d’une expression commune chez les musulmans : « Na`ūḏu billăhi min makri-llăhi » (« Nous cherchons en Dieu un refuge contre le makr de Dieu »). Autre prière courante : « Prête-moi secours et ne prête pas secours contre moi : emploie le makr en ma faveur mais ne l’emploie pas à mon encontre. » Ces deux prières sont rattachées à la catégorie de celles où l’on demande secours à Dieu contre Dieu, et sont comprises comme adressant l’inexorable châtiment de Dieu[12].

Stratégie de guerre[modifier | modifier le code]

Selon cette même charî'a vue par certaines écoles juridiques islamiques (notamment celle des Hanafites), les musulmans ne doivent respecter les traités que si ces derniers sont avantageux pour l’Islam[13]. Cet aspect de la charî'a est basé sur certains hadiths canoniques tels que celui-ci : « Si vous prêtez un jour serment de faire quelque chose et découvrez par la suite que quelque chose d’autre est mieux, alors dénoncez votre serment et faites ce qui est mieux[14] ».

La taqiya chez les sunnites[modifier | modifier le code]

La source de la taqiya étant le texte coranique, son principe est "général en Islam."[15] Dans le sunnisme, la question de la taqiya fait débat entre ceux qui la considère permise ou obligatoire[15].

« El-Chawkani dit que celui qui devient mécréant sous la menace de mort ne commet point de péché si son cœur est tranquille dans la foi »[16]

D'autres savants sunnites la rejettent.

Sources[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • David Bénichou, Farhad Khosrokavar et Philippe Migaux, Le jihadisme : Le comprendre pour mieux le combattre, Paris, PLON,‎ , 23,5x15,5, 496 p. (ISBN 978-2-259-22803-9)

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Taqiyah, in Oxford Dictionary of Islam, de John L. Esposito, Ed. Oxford University Press, 2003
  2. Stephen C. Poulson, Social movements in twentieth century Iran, Lexington books, p. 55.
  3. At-Taqiyya fi'l-Islam, de Sami Mukaram, p. 7. Mukaram est ancien professeur d’études islamiques à l’université américaine de Beyrouth, auteur d'environ vingt-cinq livres sur l’islam.
  4. V. Legrand, Anti-Islamization of Europe'Activism or the Phenomenon of an Allegedly 'Non-racist'Islamophobia: A Case Study of a Problematic Advocacy Coalition, in "New Multicultural Identities in Europe", Leuven University Press, 2014.
  5. « Sourate 2 : La Vache, verset 195 » : « « Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction ». »
  6. « Sourate 4 : Les femmes, verset 29 » : « « (…). Et ne vous tuez pas vous-mêmes. ». »
  7. Tafsir al-Kabir (al-Razi), par Fakhr ad-Din ar-Razi, (Beirut : Dar al-Kutub al-'Ilmiya, 2000), vol. 10, p. 98.
  8. Par exemple le port par des soldats d'une armée de l'uniforme ennemi est un crime de guerre s'il sert à les attaquer par surprise, mais comme simple ruse de guerre s'il sert juste à les envoyer dans une mauvaise direction pour permettre la fuite de ses propres troupes
  9. De la fallacieuse prospérité : « Makr Allah » et « Istidrâj », par Robert Brunschvig. Studia Islamica Paris, vol. 58, p. 5-31. Éd. Maisonneuve et Larose, 1983. (ISSN 0585-5292). Document disponible dans Refdoc.fr par le CNRS. Ce travail examine comment la problématique de la taqiya a été traitée ; chez les mystiques : al-Muhasibi (Iraq, mort en 857), al-Tustari (soufi, mort en 896), Ibn al-Arabi (mort en 1240)… ; chez les mutazilites : le cadi Abdaljabbar (mort en 1204) ; chez des moralistes du XVIe et XVIIe siècles.
  10. Réponse de Ahmed Tidjani à l’interrogation de son disciple Ali Harazim sur ce qu’est « la ruse divine » (El Makr). Cité dans Djawahirou-l-Ma'ani' par Ali Harazim.
  11. a et b « Sourate 23, Les Croyants »
  12. Ignaz Goldziher et Louis Massignon, Le Dogme et la Loi dans l’Islam : Histoire du développement dogmatique et juridique de la religion musulmane (lire en ligne), p. 254.
  13. Al-Jihad fi'l Islam: Dirasa Fiqhiya Muqarina (« La jihad dans l’islam »), par Ahmad Mahmud Karima. Page 469. Caire : Al-Azhar, 2003. Traduit en anglais par l’auteur.
  14. H(en)adith par Abdur-Rahman bin Samura dans « Jugements (Ahkaam) », volume 9, livre 89, numéro 261. Trad. Sahih Bukhari. Sur le site de l’Université de Californie du Sud, Centre pour l’Engagement judéo-musulman. Cité dans How taqiya Alters Islam’s Rules of War, The Middle East Quarterly, Hiver 2010.
  15. a et b R. Strothmann-[Moktar Djebli]. "Taḳiyya." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2015. 
  16. Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh, Introduction à la société musulmane: Fondements, sources et principes