Synarchie

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La synarchie désigne originellement une forme théorique d'organisation sociale tripartite développée à la fin du XIXe siècle par l'ésotériste français Joseph Alexandre Saint-Yves d'Alveydre. Dans son œuvre, cet auteur affirme son rôle messianique en proposant un mode de gouvernance simultané des « aspects intellectuels et spirituels d'une part, politiques, militaires et juridiques d'autre part, économiques et sociaux enfin, de toute collectivité humaine.[1] »

Malgré les efforts déployés par Saint-Yves d'Alveydre, puis par certains de ses disciples autoproclamés pour promouvoir politiquement le projet synarchique, l'attrait pour ces conceptions utopistes s'exerce seulement sur quelques personnalités et divers petits groupes occultistes qui « rêvent d'un gouvernement élitiste fondé sur des principes d'harmonie cosmique. »

Par la suite, dans la France occupée durant la Seconde Guerre mondiale, le « pacte synarchique d'Empire » ou « complot synarchique » désigne un mythe politique procédant d'une invention des mouvements les plus réactionnaires du régime de Vichy en vue de dénoncer leurs adversaires du mouvement technocratique au moment où ceux-ci prenaient l'ascendant au sein du gouvernement François Darlan.

La Synarchie des occultistes[modifier | modifier le code]

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le plus ancien usage connu du mot synarchie est attribué à Thomas Stackhouse (1677-1752), un homme de clergé anglais[2], dans New History of the Holy Bible from the Beginning of the World to the Establishment of Christianity[3].

Synarchie est composé du préfixe "syn-" (élément du grec signifant avec) et du mot arkhê, (en grec ἀρχή, « origine », « principe », « pouvoir » ou « commandement »).

La Synarchie selon Saint-Yves d'Alveydre[modifier | modifier le code]

La Synarchie est une forme de gouvernement exposée par Saint-Yves d'Alveydre dans ses ouvrages, notamment La France vraie (1887)[4].

Synarchie nationale[modifier | modifier le code]

Autorité et Pouvoir[modifier | modifier le code]

La Synarchie est une forme de gouvernement qui distingue l'autorité du pouvoir : ceux qui ont le pouvoir sont subordonnés à ceux qui ont l'Autorité.

Saint-Yves d'Alveydre distingue ainsi le pouvoir de l'autorité : « L'Autorité proprement dite n'appartient jamais à la force. La politique en est essentiellement dépourvue. Pour rendre plus sensible la différence du Pouvoir et de l'Autorité, je prendrai pour milieu d'observation la Famille. Le père exerce le Pouvoir sur ses fils, la mère et le grand-père l'Autorité. Dès que cette dernière, toute intellectuelle, toute morale, emploie directement la force, soit dans la Famille, soit dans la Société, elle se perd en se confondant avec le Pouvoir. »[5].

Saint-Yves d'Alveydre applique cette distinction à la société :

  • L'autorité doit appartenir, selon lui, à un "Corps enseignant" réunissant toutes les institutions enseignantes du pays. Un Souverain Pontife doit être mis à la tête de ce corps enseignant. Il doit être désigné d'après ses mérites par le Corps enseignant et il ne dispose que de sa science et de l’estime générale pour asseoir son autorité.

Le chef de l’Exécutif et tous les fonctionnaires sont choisis par l'examen par le corps enseignant et lui restent subordonnés.

  • Dans ce type de gouvernement les trois fonctions essentielles de l'activité collective des sociétés : l’Enseignement, la Justice et l’Économie sont représentées par trois chambres sociales non politiques élues professionnellement au suffrage universel. Ces Chambres sociales élaborent les projets de loi.

À ces trois Chambres correspondent trois corps politiques qui ont pour tâche de promulguer et d'appliquer les lois préparées avec mandat impératif par les trois Chambres sociales. Les corps politiques ne peuvent promulguer que des lois préparées à l'avance par ces Chambres sociales.

État Social et État Politique[modifier | modifier le code]

Selon Saint-Yves d'Alveydre, l'action politique d'un gouvernement sur un peuple ne peut s’exercer sans tenir compte de ce peuple : une loi politique constitutionnelle suppose donc une loi antérieure établissant l'organisation sociale des gouvernés[4]. Il distingue ainsi

La Synarchie est l'alliance de ces deux Lois. Les « Conseils sociaux » agissent sur les « Conseils politiques du gouvernement » : l'Enseignement agit sur le Délibératif, le Juridique sur le Judiciaire, l'Ordre Economique sur l'Exécutif. Ensuite, les pouvoirs des gouvernants réagissent sur ceux des gouvernés, en leur rendant en acte ce qu'il en a reçu en puissance[4].

Synarchie européenne[modifier | modifier le code]

Saint-Yves d'Alveydre traite de la Synarchie européenne dans son ouvrage « La Mission des Souverains »[6].

Diffusion des idées synarchistes au sein des mouvements occultistes[modifier | modifier le code]

Le docteur Gérard Encausse, dit « Papus »
(portrait peint en 1899).
Couverture de l'ouvrage publié par l'association « les amis de Saint-Yves » : L'Archéomètre, clef de toutes les religions et de toutes les sciences de l'antiquité, réforme synthétique de tous les arts contemporains, seconde édition, après 1912.

Auteur d'ouvrages sur la franc-maçonnerie[7], Jean Saunier entend « situer l'occultisme contemporain » de Saint-Yves d'Alveydre « dans une histoire des idées sociales, largement marquée par le romantisme social et l'utopie »[8]. Le concepteur de l'archéomètre « prétendait à une royauté initiatique et se posait par là en « Grand Initié » », précise également Saunier[9].

À l'instar d'autres personnalités comme Éliphas Lévi, Saint-Yves d'Alveydre — lui-même inspiré par divers penseurs utopistes[10] — exerce une grande influence au sein du mouvement occultiste qui prend de l'ampleur dans le dernier quart du XIXe siècle. Aux yeux de « plusieurs générations d'occultistes[11] », toutes obédiences confondues, « la synarchie constitue une donnée permanente » durant le XXe siècle : martinistes tels Papus et Constant Chevillon, anthroposophes comme Rudolf Steiner, théosophes avec Curuppumullage Jinarajadasa et Vivian du Mas[10]... Pour autant, « la notoriété de Saint-Yves n'a jamais dépassé le domaine de l'occultisme », souligne Jean Saunier[12]. Celui-ci réfute donc toute « efficacité politique » de la part des « quelques petits cénacles occultistes »[13] représentant ostensiblement le courant synarchique tout au long de « l'histoire complexe et un peu dérisoire de l'occultisme au XXe siècle »[14].

En 1887, le docteur Gérard Encausse fait la connaissance de Saint-Yves, qu'il considère rapidement comme son « maître spirituel[15] ». Le médecin se documente particulièrement au sujet de son projet d'archéomètre[16]. Par la suite, Encausse, dit « Papus », fonde en 1891 l'Ordre martiniste qui se réclame de l'enseignement de Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le Philosophe inconnu »[17]. Regardant les associations occultistes avec condescendance[18], Saint-Yves n'adhère pas à l'Ordre martiniste, contrairement aux allégations qui l'en qualifient parfois de « Grand Maître »[n 1].

Après le décès de Saint-Yves à Pau, le , des disputes éclatent entre les disciples qui revendiquent son héritage. Papus négocie alors un accord avec les deux légataires universels de Saint-Yves, le comte et la comtesse de Keller[22], puis s'emploie à diffuser les idées du « Maître » en fondant une bibliothèque et un musée. Enfin, il réussit non sans mal à éditer L'Archéomètre en 1912, mais en dépit de sa lettre enthousiaste adressée à Keller (« le grand jour est arrivé [...] les efforts de Saint-Yves sont synthétisés, publiés, et chacun [...] à même d'en juger l'importance et la valeur »), l'œuvre demeure confidentielle. « Les années 1910-1914 marquent un déclin assez général de l'occultisme », observe Olivier Dard[23].

Face à la perspective d'une guerre prochaine, Gérard Encausse tente de promouvoir politiquement les idées synarchistes[24],[n 2]. Lorsque le conflit éclate, il est mobilisé comme médecin-chef, contracte la tuberculose et meurt le [24]. Son successeur, Charles Détré, dit « Teder », incline à penser l'Ordre martiniste « comme une obédience maçonnique » et à « subordonner l'admission à la possession préalable de grades maçonniques ». Teder décède en 1918[26]. Jean Bricaud, patriarche de l'« Église gnostique universelle », accède alors à la tête de l'Ordre et en modifie le rituel, écartant ainsi les femmes et les non-maçons. Cette ligne est maintenue par Constant Chevillon, employé de banque devenu Grand Maître de l'Ordre en 1934 jusqu'à son assassinat par la Milice le [27].

Or les ambitions individuelles visant le titre de Grand Maître[28] ainsi que les réformes lancées après la disparition de Papus suscitent des brouilles au sein de l'Ordre martiniste durant l'entre-deux-guerres. En arguant son orthodoxie[27], un martiniste dissident nommé Victor Blanchard fonde l'« Ordre martiniste et synarchique » au début de la décennie 1920[n 3],[26]. Chef du secrétariat général de la présidence de la Chambre des députés[31], ce fonctionnaire « se réclame du projet de Saint-Yves d'Alveydre, rêvant d'un gouvernement élitiste fondé sur des principes d'harmonie cosmique », note l'historien André Combes[32].

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Certains concepts formulés par Saint-Yves d'Alveydre sont repris par d'autres auteurs, notamment l'Agartha que l'aventurier Ferdynand Ossendowski transforme en « royaume souterrain » d'« Agarthi » dans son récit Bêtes, Hommes et Dieux en 1924[33].

La synarchie des occultistes et l'idée de complot[modifier | modifier le code]

Pour promouvoir son système, Saint-Yves publie plusieurs ouvrages, tient des conférences, participe à la création d’un syndicat[réf. nécessaire], obtient des entretiens officiels avec des hommes politiques (Jules Grévy, Sadi Carnot[réf. nécessaire], etc.), etc. Il mène ainsi une campagne de propagande pour la diffusion de la Synarchie au grand jour.

Selon ses défenseurs, on ne peut donc pas utiliser la Synarchie de Saint-Yves pour justifier, même en théorie, le moindre complot, coup d’État ou révolution. L'idée de complot serait la négation de la Synarchie de Saint-Yves parce que celle-ci ne peut s’établir qu’au vu et au su de tous puisqu’elle est universelle. Tel est le sens premier que Saint-Yves lui donne dans La Mission des ouvriers l'association de tous : « Dans la Mission actuelle des Souverains, j'ai donné à ce Gouvernement nouveau ce nouveau nom : la Synarchie, comme qui dirait l'association de tous, le Totalisme, au lieu du Nihilisme. »[34].

Saint-Yves lui-même n’aurait jamais adhéré à une quelconque société secrète et n’en ayant fondé aucune.

Le mythe du « complot synarchique »[modifier | modifier le code]

Sous le régime de Vichy[modifier | modifier le code]

Une du journal collaborationniste Paris-soir dénonçant Jacques Barnaud, associé gérant de la banque Worms[35] et technocrate nommé à Vichy, comme symbole des « trusts » et de « l'influence juive » ().

Le terme de Synarchie a été beaucoup utilisé au début des années 1940, pour évoquer un complot cherchant à imposer à la France un gouvernement technocratique. Ce thème apparaît dans des livres, journaux, notes personnelles et circulantes, etc.

Les historiens contemporanéistes considèrent la synarchie comme un mythe[n 4],[37],[38],[39],[40],[41],[42],[43],[44],[45],[46],[47],[48],[49],[50].

« Les réactionnaires, partisans d'un retour à l'ordre moral, s'opposaient aux technocrates. Cela aboutit à la dénonciation par les anciens de la Cagoule et de l'Action française, associés pour le coup aux collaborationnistes et notamment à Marcel Déat, d'un prétendu « complot synarchique », fomenté par les anciens d'X-Crise, des financiers proches de la banque Worms et d'une partie de l'entourage de l'amiral Darlan, comme des membres de son gouvernement. Le complot fut accusé, pêle-mêle, d'être responsable de l'éviction de Pierre Laval en décembre 1940, d'avoir fait échouer Montoire, de protéger les intérêts des Juifs, des financiers, des grands patrons et pour finir d'être responsable de l'échec de la Révolution nationale. »

— Nicolas Beaupré, Les Grandes Guerres, p. 827-828

Contexte politique[modifier | modifier le code]

Gouvernement de l'amiral Darlan[modifier | modifier le code]
Une du journal L'Ouest-Éclair du , évoquant la formation du gouvernement François Darlan.
Henry Chavin, directeur général de la Sûreté nationale.

En mai 1941, le maréchal Pétain reçoit un dossier qui prétend exposer « l'existence et l'activité d'une société secrète intitulée Mouvement Synarchique d'Empire (MSE)[51]. »

Il s'agit d'une note secrète rédigée par le docteur Henri Martin, l'un des ex-dirigeants de la Cagoule qui dirige une officine de renseignements proche des autorités de Vichy. S'appuyant sur un mystérieux document, le « Pacte synarchiste révolutionnaire pour l'empire français », découvert peu de temps auparavant au domicile de l'ingénieur Jean Coutrot (qui s'est suicidé en se défenestrant le matin du 19 mai 1941[52]), la note de Martin expose en détail les desseins d'un groupe secret, la Synarchie, qui aurait été à l'origine de la chute, le 13 décembre 1940, du premier gouvernement de Pierre Laval. Elle aurait été composée presque exclusivement de polytechniciens et d'inspecteurs des finances se réunissant dans un local appartenant à la banque Worms. Ces rencontres auraient été organisées par Gabriel Le Roy Ladurie. Leurs buts auraient été de faire échec à la révolution nationale mise en place par Pétain, contrôler l'industrie par le biais de groupes financiers internationaux et protéger les intérêts financiers. La note va circuler non seulement à Vichy, mais également à Washington, Londres et Berlin. En juillet, le « Rapport Chavin » présente le complot synarchique comme une tentative du capitalisme international pour « assujettir les économies des différents pays à un contrôle unique et antidémocratique exercé par les groupes de la haute banque ».

Le rapport Chavin dénonce une organisation dénommée « Mouvement synarchique d’empire » (M.S.E.) dans un document lui-même intitulé « Pacte synarchiste révolutionnaire pour l'empire français. » Mettant également en cause Henry du Moulin de Labarthète, directeur du cabinet civil du maréchal Pétain[53], le rapport Chavin évoque le groupe X-Crise, qui réunissait dans les années 1930 des Polytechniciens de tous horizons politiques, intéressés par les questions de société, dont Jacques Barnaud, Louis Vallon, Pierre Pucheu, Jules Moch et Jean Coutrot. La banque Worms recrutera dans ce milieu.

Le rapport Chavin circule dans les chancelleries. Toujours en 1941, la presse collaborationniste de Paris, qui a eu vent de l'affaire, reproche à la Synarchie d'avoir voulu saboter les accords de l'entrevue de Montoire et d'être inféodée à la Grande-Bretagne et aux USA. Marcel Déat, directeur de L'Œuvre, s'en prend à l'amiral François Darlan (après le changement ministériel où il remplace Pierre-Étienne Flandin), responsable selon lui de l'éviction de Laval et évoque les liens entre plusieurs membres du cabinet Darlan et la banque Worms, dont Jacques Barnaud, François Lehideux, Jacques Benoist-Méchin, Yves Bouthillier et Pierre Pucheu.

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En dépit de leurs liens, ces hommes « ne forment pas une caste homogène, encore moins une « synarchie » », soulignent les historiens contemporanéistes Henry Rousso et Michel Margairaz[54]. Ce dernier chercheur précise que « parmi les responsables politiques, le mythe d’une « synarchie » ourdie par Jean Coutrot a bien été déconstruit [par l'étude d'Olivier Dard][55]. Certes, des personnalités modernistes (Jacques Barnaud, François Lehideux, Pierre Pucheu..) se regroupent dans le gouvernement de Darlan au début de 1941, mais se dispersent quelque peu après le retour de Laval ou après novembre 1942[56]. »

« Vichy la clinique type de l'avortement ».
Une du journal collaborationniste L'Œuvre dénonçant le « sabotage de la Révolution nationale » soi-disant orchestré par « l'activité secrète » d'« inspecteurs des finances et de polytechniciens » regroupés au sein de la Synarchie.

Le « Pacte synarchiste révolutionnaire pour l'empire français »[modifier | modifier le code]

Le « Pacte synarchiste révolutionnaire pour l'empire français » est un document rédigé sous forme de pacte comportant 598 propositions articulées autour de 13 principes fondamentaux[57] destiné à amener un nouveau système politique.

Le « Pacte » prétend que l'organisation « Mouvement synarchique d’empire » aurait été fondée en 1922 mais n'aurait pu avoir d’existence que sur le papier[réf. nécessaire]. Ce texte serait très éloigné des conceptions synarchiques de Saint-Yves. À la lecture de ses articles, il réduit considérablement le pouvoir du peuple : «159 : Le Peuple, éternel souverain mineur, doit à cette fin de contrôle être pourvu des moyens constitutionnels d’en appeler de l'anarchie d’en-haut sans avoir à recourir à l’anarchie d’en-bas. 160 : L’instrument synarchique de ce recours légal à lui-même est, pour le Peuple, l’Assemblée de ses représentants, élus au suffrage universel[57] ».

Dans l'immédiate après-guerre, le « Pacte » est publié intégralement par le statisticien Raoul Husson dans l'ouvrage Synarchie, panorama de 25 années d’activités occultes (1946). Pour l'occasion, l'auteur adopte le pseudonyme « Geoffroy de Charnay » en référence au Templier homonyme[58],[59]. Durant l'entre-deux-guerres, alors qu'il était élève en troisième année de l'École normale supérieure, Raoul Husson s'était déjà fait remarquer en prenant l'apparence d'un mathématicien barbu dénommé « professeur Holmgren » afin de donner une conférence volontairement incompréhensible dans le cadre du canular relatif au mathématicien imaginaire Nicolas Bourbaki[60].

Alfred Sauvy émet l'hypothèse que « peu avant la guerre, Husson, en difficulté de divers côtés, est saisi par le mot, si évocateur, de « synarchie » et rédige lui-même le pacte, ce qui explique l'absence de nom d'auteur et de date. » Husson « menace [ensuite] ses adversaires personnels de les inscrire parmi les « synarques », s'ils lui causent quelque ennui », d'après un témoignage de l'économiste Georges Lutfalla[61] évoqué par Sauvy[62].

Le mythe synarchique à la Libération[modifier | modifier le code]

Article consacré à « l'énorme complot » de la Synarchie, publié le dans Femmes françaises, périodique édité par l'Union des femmes françaises, association liée au parti communiste français.

En 1944, les Renseignements généraux incluent dans la Synarchie certains gaullistes, radicaux ou résistants ralliés au Général de Gaulle, dont Gaston Palewski, Henri Frenay, Louis Joxe et le colonel Passy.

À la Libération, la Synarchie est désignée par certains résistants comme la cause de la défaite de l’Armée française en 1940[55]. La presse communiste affirme que la Synarchie, désignée comme organisation « réactionnaire et fasciste », avait infiltré la Résistance afin de permettre aux vaincus de conserver leur influence en coulisse et de se soustraire au châtiment malgré leur forfaiture.

Le mythe politique après-guerre[modifier | modifier le code]

Évocations contemporaines du mythe, de l'extrême droite à l'extrême gauche[modifier | modifier le code]

Le mythe de la Synarchie vue comme « une société secrète [dotée] de gigantesques pouvoirs occultes[63] » demeure prégnant dans certains milieux politiques.

Ainsi, selon un auteur catholique et antimaçonnique adoptant le pseudonyme de A.G. Michel, le « Pacte synarchiste révolutionnaire pour l'empire français » est rédigé en 1936 et devient un agenda politique réel à partir de 1945 à la conférence de Yalta. Ses mots d'ordres seraient ceux qu'ont propagés en France la franc-maçonnerie laïciste et socialiste du Grand Orient de France[64].

Par ailleurs, l'ex-cagoulard et vichysto-résistant Henri Martin, déjà remarqué sous l'Occupation pour ses multiples dénonciations du « complot » mythique[65], transmet sa croyance à son gendre, l'écrivain d'extrême droite Pierre de Villemarest[66],[67]. Celui-ci considère la nouvelle politique économique (NEP) en URSS, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne, le New Deal aux États-Unis et la Révolution nationale en France comme des phénomènes à l’identité foncièrement semblable, voulus et provoqués simultanément par la Synarchie, qu'il croit liée à des hautes loges de type maçonnique d’obédience martiniste[68].

Roger Mennevée soutient, quant à lui, que la Synarchie est un centre de décision unique et mondial, une des « forces occultes qui mènent le monde. » Selon cet essayiste, il y aurait un « pôle P » (protestant) dirigé par des anglo-saxons et des nordiques, un « pôle C/S » (« catholico-synarchiste ») réunissant les intérêts financiers concentrés autour de l’Église et un « pôle C » (communiste) tendant à déposséder les deux premiers de leur prédominance[69]. Il y voit l'action occulte des jésuites[70]. En 1955, dans la revue Contre-Courant de l'anarchiste Louis Louvet, Paul Rassinier publie un article intitulé « Le Parlement aux mains des banques », où il « véhicul[e] la théorie conspirationniste de la « synarchie » sans cacher ses sources : Henry Coston, Roger Mennevée, Jean Galtier-Boissière », selon Le Maitron[71].

Le mythe politique relancé par Annie Lacroix-Riz[modifier | modifier le code]
Annie Lacroix-Riz à la conférence « Axis for Peace » organisée par le Réseau Voltaire en 2005[72].
Conspiracy Watch qualifie la liste des participants de « who's who des auteurs conspirationnistes les plus en vue de l’époque[73]. »

Militante au Pôle de renaissance communiste en France (PRCF)[72], l'historienne marxiste-léniniste Annie Lacroix-Riz tente d'accréditer la théorie du complot synarchique[74] en affirmant que « les synarques » n'auraient pas eu pour but de ruiner la Révolution nationale du maréchal Pétain mais représenteraient les intérêts de groupes financiers et d'organismes patronaux liés à des groupes ou organismes allemands souhaitant comme leurs homologues d'outre-Rhin l'instauration d'un régime fasciste[75]. En outre, Lacroix-Riz affirme que le gouvernement d'Édouard Daladier se serait montré complaisant vis-à-vis des éléments anti-républicains en raison de « l'investissement de l'appareil d'État par le club synarcho-cagoulard »[76],[77].

L'historien Gilles Morin observe que « les thèmes favoris de l'auteure, qu'elle simplifie de livre en livre, ne font pas dans la nuance : les élites françaises n'auraient cessé de trahir et auraient participé à un vaste complot dès la fin de la Grande Guerre, celui de la synarchie. Ces « synarcho-cagoulards », appuyés par les États-Unis et le Vatican, auraient eu pour but d’en finir avec la République et le communisme. Ces élites auraient délibérément choisi, au temps du Front populaire, le nazisme plutôt que l'alliance avec l'URSS et donné naissance à Vichy[78]. » De surcroît, « sa fascination pour les complots « synarcho-cagoulards » » conduit Lacroix-Riz à plusieurs approximations sur la Cagoule et à pratiquer « l'insinuation permanente » au sujet de l'entourage du général de Gaulle au sein de la France libre[79].

L'historien Thibault Tellier souligne qu'en dépeignant un complot synarchique infiltrant l'État républicain, Annie Lacroix-Riz allègue d'une part la diversité des conspirateurs « (militaires, politiques, industriels, ingénieurs, etc.) ; d’autre part, la perméabilité de toutes les sphères républicaines à [ce complot], y compris à gauche, puisqu’à en croire l’auteur, de nombreux responsables radicaux comme socialistes auraient participé au projet ». Or Thibault Tellier ajoute que « depuis quelques années, plusieurs historiens, dont Olivier Dard, ont révélé la part de mythe dans l’existence d'un soi-disant complot synarchique contre la République. Dès lors, le parti pris doctrinaire adopté par l'auteur fragilise son argumentation. » De la sorte, les considérations de Lacroix-Riz sur le personnel politique français de 1940 « témoigne(nt) en particulier des a priori de l'auteur dans le but d'étayer son postulat de départ. Ainsi, Édouard Daladier tout comme son successeur à la tête du gouvernement en , Paul Reynaud, sont-ils présentés comme bienveillants à l'égard du complot. Paul Reynaud est d'ailleurs décrit comme un « faux républicain », ce qui est inexact au regard de sa carrière politique. Si la présence dans son entourage de financiers, favorables pour certains à un compromis avec l'Italie, est avérée, cela n'en fait pas pour autant des comploteurs contre la République, et encore moins de Reynaud un partisan, au mieux complaisant, de ces thèses[80]. »

David Bellamy, docteur en histoire contemporaine[81], signale que la « thèse du complot » préparant la défaite militaire de 1940 a été « reprise ces dernières années par Annie Lacroix-Riz dans des ouvrages critiqués à juste titre par la communauté historienne, malgré leur apport réel à l’étude des milieux patronaux des années 1930[82]. » L'historien Olivier Dard estime que ces écrits relèvent « d'un discours anticapitaliste d'extrême gauche qui instruit à travers la synarchie le procès traditionnel du « grand capital » et des élites[83]. » À titre d'exemple d'un « moment d'oscillation des marges » politiques, l'historien Nicolas Lebourg mentionne « le succès à gauche des ouvrages conspirationnistes d'Annie Lacroix-Riz[84] » qui viennent « moderniser le mythe de la Synarchie[85] ».

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages de Saint-Yves[modifier | modifier le code]

  • Testament lyrique, 1877 [4]
  • Clefs de l’Orient, 1877
  • Missions
    • Mission des Souverains, par l'un d'eux, Paris, Calmann Lévy, 1882, 435 p. Rééd. 1948 [5]
    • Mission des Ouvriers, Paris, Calmann Lévy, 1882, 3e éd. 1884, 64 p. Rééd. Nice, Bélisane, 1979, 64 p. [6]
    • Mission des Juifs, Paris, Calmann Lévy, 1884, 947 p. Rééd. Éditions traditionnelles 1973
    • Mission de l’Inde en Europe, mission de l'Europe en Asie. La question du Mahatma et sa solution, 1886. Rééd. Dualpha, 2006, 222 p. [7]
    • La France vraie ou la Mission des Français, 1887
  • Jeanne d’Arc victorieuse, 1890
  • L'Archéomètre, clef de toutes les religions et de toutes les sciences de l'Antiquité, réforme synthétique de tous les arts contemporains (1895 ss., édité après la mort de Saint-Yves), Paris, Dorbon aîné, 1911, 332 p. Rééd. Guy Trédaniel, 1990, 332 p. [8]

Essais sur Saint-Yves et l'ésotérisme[modifier | modifier le code]

  • L’Evolution de l’Idée, F.Ch.Barlet, Albert Faucheux.
  • Principes de sociologie synthétique, F.Ch.Barlet, Albert Faucheux, 1894.
  • L’Instruction intégrale - Programme raisonné d’instruction à tous les degrés, F.Ch.Barlet, Albert Faucheux, 1902.
  • L’Evolution sociale - Etude historique et philosophique de sociologie synthétique, F.Ch.Barlet, Albert Faucheux, 1910.
  • Saint-Yves d’Alveydre, F.Ch.Barlet, Albert Faucheux, 1910.
  • Saint-Yves d’Alveydre, une philosophie secrète, YF. Boisset, 2005.
  • L’État social vrai, A.E.Chauvet (ou Saïr), 1912, également auteur de L’Esotérisme de la Genèse, 1946.
  • Anarchie, Indolence et Synarchie, Gérard Encausse (ou Papus), 1894.
  • La Grande Triade, René Guénon, 1957.
  • Le Roi du monde, René Guénon, 1958.
  • L’Organisation sociale. Le problème politico-social et sa solution., Louis Le Leu, 1931.
  • Chanoine Roca, La crise fatale et le Salut de l’Europe, (étude critique sur les Missions de M. de Saint-Yves), 1885
  • Chanoine Roca, La fin de l’Ancien monde, 1886
  • Chanoine Roca, Glorieux centenaire, 1889
  • Chanoine Roca, Nouveaux cieux, nouvelle terre, 1889
  • Jean-Pierre Laurant, L'ésotérisme chrétien en France au XIXe siècle, Lausanne, L'Âge d'Homme, coll. « Politica Hermetica », , 244 p. (ISBN 2-8251-0330-6, présentation en ligne).
  • Jean Saunier, La Synarchie, Évreux, Le Cercle du bibliophile, coll. « Histoire des personnages mystérieux et des sociétés secrètes », (1re éd. 1971, Paris, Culture, art, loisirs), 287 p.
    Le faux-titre porte : La Synarchie ou le Vieux rêve d'une société nouvelle.
  • Jean Saunier, Saint-Yves d'Alveydre ou une synarchie sans énigme, Paris, Dervy-livres, coll. « Histoire et tradition », , 485 p. (ISBN 2-85076-141-9, présentation en ligne).
  • Édouard Schuré, Femmes inspiratrices et poètes annonciateurs, 1908 (Schuré lui consacre le chapitre III / III de la partie « Poètes annonciateurs »).
  • Édouard Schuré, L’Ame celtique et le Génie de la France, 1920
  • Édouard Schuré, Les Grands initiés. Esquisse de l’histoire secrète des religions, 1925
  • Jacques Weiss, La Synarchie selon l’œuvre de Saint-Yves d’Alveydre, 1947 (Résumé des cinq Missions de Saint-Yves qui donne une vue générale de la Synarchie).

Études historiques sur le complot mythique de la synarchie[modifier | modifier le code]

Mythes conspirationnistes sur la synarchie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Lorsqu'il aborde le sujet de la Synarchie dans ses mémoires sur le régime de Vichy, Henry du Moulin de Labarthète désigne Saint-Yves comme le « Grand Maître de l'Ordre martiniste[19] ». Dans son ouvrage sur les sociétés secrètes, l'essayiste René Alleau reprend ce même qualificatif pour évoquer le personnage[20]. Or Jean Saunier précise que Papus transmet en vain trois diplômes ad honorem de membre de la Loge « le Sphinx » et « de docteur en hermétisme » à Saint-Yves, qui les renvoie à l'expéditeur[21].
  2. Ainsi, lorsque le journal Excelsior le sollicite conjointement avec la voyante Madame Fraya afin qu'ils divulguent leurs prédictions relatives aux élections législatives de 1914, Papus en profite pour présenter la Synarchie, « système de gouvernement préconisé par les occultistes », comme « une Chambre élue par trois groupements : un tiers élu par l’État, un tiers par le Suffrage universel et le dernier tiers par les deux tiers précédents. Le premier tiers sera choisi par le gouvernement en exercice parmi les hommes éminents du pays, qu'on trouvera dans les grandes administrations, les académies, les Conseils d’État, les conseils du commerce extérieur, la magistrature, etc. Ces élus et ceux du Suffrage universel éliront à leur tour leurs compagnons de gouvernement. [...] Et nous aurons alors la prospérité et l'allégresse dans les arts et les industries, dans les relations extérieures et dans la culture de la terre... »[25].
  3. L'Union Générale des Martinistes et des Synarchistes est déclarée comme association le , d'après le Journal officiel[29]. En 1921, elle prend le nom d'« Ordre martiniste et synarchique », selon André Combes[30].
  4. « Que n'a-t-on écrit — et ce dès les années trente — sur la subordination du pouvoir politique à la toute-puissance des milieux d'affaires ? Les mythes ont couru sur « les dynasties bourgeoises », « la synarchie », les trusts et le Comité des forges[36]. »

Références[modifier | modifier le code]

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  18. Saunier 1973, p. 94.
  19. Henry Du Moulin de Labarthète, Le temps des illusions : souvenirs (juillet 1940-avril 1942), 1946, p.332.
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  22. les enfants d'un premier mariage de sa femme
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  24. a et b Dard 1998, p. 77.
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