Suovétaurile

Dans la Rome antique, le suovétaurile désignait un sacrifice de purification, où l'on immolait trois victimes mâles, un porc (sus), un mouton (ovis) et un taureau (taurus) à Mars afin de bénir et de purifier la terre.
C'était un des rites traditionnels les plus sacrés de la religion romaine : on conduisait en procession solennelle ces trois animaux autour de l'endroit ou de l'assemblée qu'il fallait purifier, puis on les abattait d'un coup sur l'occiput au moyen de la hache pontificale (securis pontificalis) ou sacena.
Désignations
[modifier | modifier le code]En latin classique, suovetaurilia est un nom neutre plurale tantum[1],[N 1],[N 2]. Sa plus ancienne occurrence connue se trouve dans la prière à Mars dont le Caton l'Ancien (-) a préservé le texte dans son Agriculture (c. )[8].
Dans son Institution oratoire, Quintilien relie suovetaurilia à solitaurilia[9]. Pour le rhéteur, suovetaurilia est composé de sus, ovis et taurus ; et met en avant le nombre — trois — et le type d'animaux — un porcin, un ovin et un bovin — requis[10]. Festus et Paul Diacre expliquent que solitaurilia se compose de sollus — ancien mot, osque d'origine, signifiant « entier » — et de taurus[11] ; ainsi, solitaurilia met en avant l'intégrité du sexe d'un animal qui est le chef des victimes[10].
Les auteurs modernes distinguent les suovetaurilia lactentia ou minora — où les trois victimes sont des animaux sont non sevrés, c'est-à-dire un porcelet, un agneau (agnus) et un veau (vitulus) — des suovetaurilia maiora, où les trois victimes sont adultes[12].
Au début du XXIe siècle, l'étymologie privilégiée[13] de suovetaurilia reste celle proposée dès [14] par Émile Benveniste (-) puis reprise en [13] par Françoise Bader (-) et en [13] par Calvert Watkins (-). Selon Benveniste, suovetaurilia est un adjectif substantivé. Celui-ci n'est pas un déverbal[13]. Il est dérivé — avec le suffixe adjectival -īlia — d'un composé nominal *suovetaur- non attesté[15]. Le composé résulte de la séquence asyndétique[16] *sū ove taurō (facere) dans laquelle *sū, ove et taurō sont trois ablatifs instrumentaux[13],[17]. Le singulier *sū, non attesté, est reconstruit à partir du pluriel sūbus[17]. -īlia, neutre pluriel de -īlis, indique que suovetaurilia sert de nom collectif[18].
Origines
[modifier | modifier le code]Des traces archéologiques découvertes en 1964 dans l'aire de Sant'Omobono près du forum boarium sont interprétées comme les indices de la pratique de suovétaurile dans la Rome archaïque : parmi environ 5 000 fragments osseux calcinés extrait d'une fosse, les archéologues ont identifié des restes de bœufs, de porcs, de chèvres et de moutons. Un tesson de poterie portant une inscription étrusque a permis de dater cette fosse entre la fin du VIIe siècle av. J.-C. et le début du VIe siècle av. J.-C., période de la Rome étrusque[19].
Ce type de sacrifice se retrouve dans l'Inde Védique, avec le sacrifice du sautramani, immolation à Indra d'un bouc, d'un bélier et d'un taureau[20], ce qui semble faire remonter la pratique du suovétaurile à la religion indo-européenne.
Aux XXe siècle, Georges Dumézil (-) et Émile Benveniste relient le suovétaurile romain à la trittoia (τρίττοια) grecque et à la sautrâmanî de l'Inde védique ; et font de ce sacrifice un des traits du ritualisme indo-européen[21]. Dumézil considère même que les Grecs « avaient oublié » la tradition indo-européenne, puisqu'il relève un certain flottement dans le choix des trois victimes par rapport au rituel indo-européenne[21].
Rituel
[modifier | modifier le code]Le détail du rituel nous est parvenu grâce à Caton l'Ancien[22] : la première étape consistait à mener les trois animaux autour des limites de la terre à bénir, en prononçant les paroles suivantes :
| Cum divis volentibus quodque bene eveniat, mando tibi, Mani, uti illace suovitaurilia fundum agrum terramque meam quota ex parte sive circumagi sive circumferenda censeas, uti cures lustrare. | « Je t'ordonne, Manius[23], de promener cette triste victime autour de mon domaine et de ma terre, soit en totalité, soit seulement sur la partie que tu jugeras à propos de purifier, afin qu'avec l'aide des dieux le succès couronne mes entreprises[24] » |
Le sacrifice est alors effectué, et la prière à Mars doit être faite :
| Mars pater, te precor quaesoque uti sies volens propitius mihi domo familiaeque nostrae, quoius re ergo agrum terram fundumque meum suovitaurilia circumagi iussi, uti tu morbos visos invisosque, viduertatem vastitudinemque, calamitates intemperiasque prohibessis defendas averruncesque ; utique tu fruges, frumenta, vineta virgultaque grandire beneque evenire siris, pastores pecuaque salva servassis duisque bonam salutem valetudinemque mihi domo familiaeque nostrae ; harumce rerum ergo, fundi terrae agrique mei lustrandi lustrique faciendi ergo, sicuti dixi, macte hisce suovitaurilibus lactentibus inmolandis esto ; Mars pater, eiusdem rei ergo macte hisce suovitaurilibus lactentibus esto. | « Mars notre père, je te conjure d'être propice à moi, à ma maison et à mes gens ; c'est dans cette intention que j'ai fait promener une triple victime autour de mes champs, de mes terres et de mes biens, afin que tu en écartes, éloignes et détournes les maladies visibles et invisibles, la stérilité, la dévastation, les calamités et les intempéries : afin que tu fasses grandir et prospérer mes fruits, mes grains, mes vignes et mes arbres : afin que tu conserves la vigueur à mes bergers et à mes troupeaux, et que tu accordes santé et prospérité à moi, à ma maison et à mes gens. Aussi, pour purifier mes champs, mes terres et mes biens, et pour faire un sacrifice expiatoire, daigne agréer ces trois victimes à la mamelle que je vais immoler. Mars notre père, agréez dans ce but ces trois jeunes victimes[24]. » |
Du pain doit ensuite être offert, et les paroles dites simultanément :
| Eiusque rei ergo macte suovitaurilibus inmolandis esto. | « Sois glorifié par cette victime suovitaurilienne[24]. » |
Si la divinité n'est pas apaisée, le propriétaire doit refaire le sacrifice en disant :
| Mars pater, siquid tibi in illisce suovitaurilibus lactentibus neque satisfactum est, te hisce suovitaurilibus piaculo. | « Mars notre père, si quelque chose t'a déplu dans ce sacrifice des trois jeunes victimes, accepte en expiation ces trois autres[24]. » |
Occasions
[modifier | modifier le code]Les suovetaurilia peuvent avoir un caractère public ou privé : ainsi les fermes étaient bénites par des suovétauriles ruraux et privés lors de la fêtes des Ambarvales en mai. En revanche, des suovétauriles publics solennels étaient faits tous les cinq ans lors des cérémonies de lustration réalisées par les censeurs.
Les exemples attestés sont[25] : une champ qui va être ensemencé[N 3] ; un bois sacré — à savoir celui de dea Dia près de Rome[27] — ou l'aire d'un temple — à savoir celui du Capitole[N 4] — dont il convient d'affirmer l'intégrité ; un camp militaire à protéger[N 5] ; les citoyens romains, à chaque fois que le recensement les a définis comme peuple de Rome[N 6] ; et l'armée issue d'une alliance au moment du départ en guerre[N 7].
De même, lorsqu'un temple était détruit, le site devait en être purifié par un suovétaurile afin qu'il puisse être reconstruit[31].
Un suovétaurile était également offert pour bénir l'armée partant en campagne[32].
L'arc d'Auguste de Suse, élevé par le prince Marcus Julius Cottius en 8 av. J.-C. pour célébrer l'alliance des 14 peuples gaulois de sa préfecture avec Rome après le traité conclu entre Cottius et Auguste, représente sur sa face nord un suovétaurile offert à l’occasion de la soumission de ces peuples.
- Bas-relief de l'Autel de Domitius Ahenobarbus, montrant les actes du censeur : à gauche, opération de cens, au centre célébration du suovétaurile
Arc d'Auguste à Suse
Détail de la frise de la face nord.- Bas-relief du Forum romanum, (Anaglyphes de Trajan).
Témoignages
[modifier | modifier le code]Les témoignages iconographiques de suovétauriles sont :
- la base de Cn. Domitius Ahenobarbus, Paris, Musée du Louvre, MA 975[33] ;
- la base honorifique à M. Nonius, Isernia, Antiquario Comunale[33],[34] ;
- les frises nord et sud de l'arc de Suse[33],[34] ;
- la frise fragmentaire de Cosa[33] ;
- la frise fragmentaire de Paris, Musée du Louvre, MA 1096[33] ;
- les scènes 8, 53 et 103 de la colonne Trajane, à Rome[33],[35] ;
- les Anaglyphes de Trajan ou d'Hadrien, sur le forum de Rome[33],[34] ;
- un relief privé, probablement dans une collection particulière[33] ;
- les scènes 6 et 30 de la colonne de Marc-Aurèle, à Rome[33] ;
- le relief de Marc-Aurèle sur l'arc de Constantin, à Rome[33],[34] ;
- le relief de la base de colonne des Décennalies, sur le forum de Rome[33],[34].
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ La francisation classique de suovetaurilia est le nom féminin pluriel « suovétaurilies »[2],[3],[4],[5].
- ↑ Bien que des auteurs modernes puissent employer le singulier suovetaurilium[6],[7].
- ↑ Cat., 141[26].
- ↑ Tac., Hist., IV, 53[27].
- ↑ Liv., XXIII, 35, 5[28] ; Liv., XXXVIII, 37, 12[28] ; Tac., Ann., XV, 26[28].
- ↑ Varr., II, 1, 10[29] ; Liv., I, 44, 1-2[29].
- ↑ Tac., Ann., VI, 37[30].
Références
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- ↑ Nony 1966, introd., p. 521.
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- 1 2 Scheid 2018, no 34.
- ↑ Caton l'Ancien, De Re Rustica, CXLI.
- ↑ « Manius » dans ce passage peut être une divinité secondaire liée aux Mânes
- 1 2 3 4 Traduction publiée sous la direction de M. Nisard, Firmin-Didot, Paris, 1877
- ↑ Scheid 2012, no 14.
- ↑ Scheid 2012, n. 18.
- 1 2 Scheid 2012, n. 19.
- 1 2 3 Scheid 2012, n. 20.
- 1 2 Scheid 2012, n. 21.
- ↑ Scheid 2012, n. 22.
- ↑ Ainsi en fut-il lorsque le Capitole fut détruit en 69.
- ↑ Un tel sacrifice, effectué par l'empereur Trajan, est décrit sur la colonne Trajane
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Huet 2008, n. 16.
- 1 2 3 4 5 Nony 1966, p. 523.
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Voir aussi
[modifier | modifier le code]Sources littéraires antiques
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Bibliographie
[modifier | modifier le code]
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
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