Studio de cinéma

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La Black Maria, premier studio de cinéma du monde (1893). Le toit est ouvert. On voit en bas le rail circulaire.

Un studio de cinéma est destiné à la fabrication de films cinématographiques ou télévisuels dont les décors, parce qu’inventés pour la circonstance, ou existants mais inadaptés à un tournage, sont construits dans ce lieu vaste, le plus souvent insonorisé, et équipé d’un arsenal électrique complexe pour éclairer le ou les plateaux.

Histoire[modifier | modifier le code]

En 1891, l’inventeur et industriel américain Thomas Edison mettait au point, après bien des essais, la première caméra de cinéma, le Kinétographe, avec l’aide décisive de son assistant, William Kennedy Laurie Dickson. Les films tournés avec cette caméra étaient présentés au public grâce à une machine de visionnage individuel, le Kinétoscope. « Les bandes tournées par Dickson sont à proprement parler les premiers films[1]. » Pour enregistrer ces films, Dickson et Edison ont utilisé la pellicule souple en nitrate de cellulose (celluloïd), inventée par John Carbutt en 1887, et commercialisée en 1888 par l'industriel George Eastman (Kodak) sous la forme de rouleaux de 70 mm de large. Ils ont coupé ces rouleaux en deux dans le sens longitudinal, créant ainsi le format 35 mm que nous connaissons encore aujourd'hui, doté d'un double jeu de 4 perforations rectangulaires Edison. En 1893, vu l’intérêt que rencontraient ses films (c’est Edison qui, le premier, a adopté le mot anglais film pour désigner ses bobineaux de pellicule impressionnée), l’industriel décidait d’ouvrir des Kinetoscope Parlors, des salles où plusieurs machines offraient autant de programmes différents à un public populaire qui entrait en payant un droit forfaitaire de 1 quarter (1/4 de $).

Pour alimenter les kinétoscopes, Dickson, qui fut ainsi le premier réalisateur de l’histoire du cinéma, tourna plusieurs dizaines de films, et il fit fabriquer à West Orange, dans le New Jersey, non loin de New York, un petit local destiné à protéger les prises de vues de la pluie et du vent, et de la curiosité du voisinage : le premier studio de l’histoire du cinéma. Cette modeste construction était en matériaux légers, bois et papier goudronné. Son toit s’ouvrait en grand pour laisser entrer le soleil, indispensable aux prises de vues. Le studio était posé sur un rail circulaire et il pouvait être orienté pour bénéficier au mieux de la lumière naturelle. Il était alimenté par une ligne électrique car le kinétographe était entraîné par un moteur. Ce bâtiment, qu'Edison avait appelé le Kinetographic Theater, était nommé familièrement Black Maria par le personnel, détournant le surnom des fourgons de la police new-yorkaise, noirs et inconfortables[2]. Environ 70 films ont été réalisés à l’intérieur de la Black Maria, de 1893 à 1895 [3]. À l’époque, et jusque au seuil des années 1900, la durée des films, qu’ils soient réalisés par Dickson, Louis Lumière, Georges Méliès ou Alice Guy, n’excède pas 1 minute. La notion moderne de "court-métrage" n'est donc pas applicable à ces films car elle est basée sur une définition du grand film, le "long-métrage", qui n'apparaîtra que quelques décennies plus tard. Seules les Pantomimes lumineuses d’Émile Reynaud, les premiers dessins animés du cinéma, peints directement sur une pellicule non photosensible de 70 mm de large, et projetés sur grand écran, dépassent cette durée, allant de 90 sec à 5 minutes.

Le premier studio de cinéma en France, conçu par Georges Méliès en 1897.

En 1896, le succès international des films de Louis Lumière décida Thomas Edison à concevoir en toute hâte un appareil de projection et d’alléger le kinétographe afin de réaliser à l’extérieur des vues documentaires semblables à celles du réalisateur français. Le moteur électrique fut abandonné, une manivelle, à l'imitation du Cinématographe, entraînait désormais le mécanisme, la Black Maria fut désertée.

En 1897, Georges Méliès se lança dans la réalisation de films de fiction où la fantaisie et le fantastique se rejoignent. Homme de scène avant tout, il adopta pour tourner des traditions empruntées au music-hall : construction de décors et fabrication d’accessoires factices. Il fit bâtir dans sa propriété de Montreuil le premier studio de cinéma en France, un studio de 17 mètres sur 66, dont la toiture vitrée culminait à 6 mètres du sol. Cette conception du studio de cinéma, tout en vitrage, se répandit un peu partout dans le monde. Edison remplaça la Black Maria par un studio vitré sur le modèle de celui de Méliès, mais aux dimensions beaucoup plus grandes.

Cependant, les studios en plein air restèrent longtemps les plus nombreux, car ils avaient l’avantage d’être peu onéreux. Ainsi, sur les toits des immeubles, de nombreux films furent tournés, profitant de la pleine lumière. Une toile peinte tendue en fond, un tapis pour habiller le ciment, une table et une chaise, suffisaient pour servir de décor à différentes histoires qui utilisaient les mêmes accessoires que le tournage précédent. Le décor tremblotait avec le vent ou lorsque les comédiens se déplaçaient, mais qu’importe ! La véracité n’était pas encore ce que les spectateurs exigaient. À Philadelphie, Siegmund Lubin produisit des films sur rooftop (toit d’immeuble)[4], à Brooklyn, la Biograph, où officiait dorénavant Laurie Dickson, installa même un système identique à celui de la Black Maria : un rail circulaire pour orienter le décor face au soleil[5].

En France, la maison Pathé-frères débuta son ascension fulgurante, qui allait faire d’elle avant la Grande guerre, la plus puissante des sociétés de production du monde, en tournant ses films « sur une estrade dressée en plein air sur des tonneaux[6]… » C’était reprendre la tradition du théâtre, l’une des plus anciennes, celle de la Commedia dell'arte et des plateaux de représentation.

Dans les années 1900, aux États-Unis, le cinéma était le fait d’une poignée d’hommes décidés. Outre Thomas Edison et sa puissante industrie, Edison Manufacturing Company, outre les 4 fondateurs de l’American Mutoscope & Biograph Company (le groupe KMCD : Koopman, Marvin, Casler et Laurie Dickson, transfuge d’Edison), d’autres personnages, qu’on pourrait qualifier d’aventuriers, tant leurs carrières sont étonnantes, deviennent des moteurs de l’industrie des films. Georges Sadoul, l’historien du cinéma mondial, en donne une description haute en couleurs : « Carl Laemmle était un émigrant allemand. Il avait travaillé vingt ans durant dans une modeste entreprise de confection à Oshkosh (Wisconsin)... Le cinéma fit la fortune du teinturier Fox, devenu clown après faillite, du boutiquier Marcus Loew, propriétaire du Penny Arcades, du Hongrois Zukor, ancien marchand de peaux de lapins établi fourreur, et des quatre frères Warner, réparateurs de bicyclettes établis à Newcastle (Pennsylvanie), au débarqué de leur Pologne natale[7]. »

En 1910, eut lieu le premier tournage à Hollywood, une bourgade proche de Los Angeles, où le climat majoritairement ensoleillé, promettait de filmer tout au long de l’année. La présence de plusieurs vagues d’immigrés offrait en prime la possibilité d’engager de nombreux figurants pour des films se déroulant dans le monde entier. Les paysages variés des alentours représentaient aussi un atout certain. Ce fut D.W. Griffith qui, le premier, vint se chauffer au soleil de Hollywood, avec In Old California, pour en tourner les extérieurs. L’accueil du village fut tellement chaleureux que Griffith écrira dans ses mémoires que ce tournage lui avait semblé être un délicieux week-end. La mode prend, bientôt s’installent à Hollywood diverses sociétés de production américaines, des plus grandes (les majors) aux plus modestes. Les premiers « studios » étaient en fait des emplacements en pleine nature, où l’on dressait l’habituelle toile de fond. Très rapidement, de vastes emprises de terrain furent achetées, et l’on construisit des studios vitrés équipés de velums pour tamiser les rayons du soleil. Par abus de langage, le terme de « studios » devint synonyme de « majors » qui désigne encore aujourd’hui les plus puissantes sociétés de production américaines.

Les majors dites « hollywoodiennes » ne se cantonnent pas sous le soleil de la Californie, elles gardent un pied à New York, là où se font et défont les affaires. Rien ne remplace Hollywood tant qu’il s’agit d’extérieurs, mais l’adaptation d’éclairages électriques spécifiques dans les studios des années 1920 favorise leur implantation dans d’autres villes des États-Unis. Pour les mêmes raisons, en France, Pathé fait construire un studio à Joinville-le-Pont, un autre à Montreuil, et Gaumont préfère demeurer dans la capitale, aux Buttes Chaumont.

Description[modifier | modifier le code]

Un studio est un grand hangar métallique clôt, insonorisé, possédant une entrée monumentale pour l’accès d’éléments de décor, fabriqués dans des annexes (ateliers de menuiserie, de staff, de peinture) et assemblés pour les besoins de tournage de séquences d’un film, situées dans un décor donné, un décor que l’on nomme plateau. Un studio peut rassembler plusieurs bâtiments indépendants, qui peuvent recevoir autant de plateaux. Au temps du cinéma muet, plusieurs plateaux pouvaient être occupés dans le même hangar par plusieurs équipes de tournage disposées côte à côte, les bruits émanant de chaque plateau ne gênaient pas les voisins, puisqu’il n’y avait à l’époque aucun besoin de silence pour les prises de son.

Les studios de Pinewood où étaient tournés de nombreuses scènes des films de James Bond.

Certains studios sont bâtis sur une fosse (sorte de piscine) pour activer des effets spéciaux aquatiques, avec des machines à remous. La plupart des studios sont équipés à demeure de larges et hauts « cyclos », un fond uni qui peut être peint en ciel de jour ou de nuit, ou recevoir des éléments peints derrière les « découvertes » du décor (les ouvertures par lesquelles on voit un autre décor plus éloigné, en trompe-l’œil). Ces cyclos sont maintenant peints en bleu ou en vert, pour servir le détourage des personnages et des accessoires de premier plan, lors de la fabrication des effets numériques (décors virtuels par exemple).

L’éclairage est assuré par des projecteurs installés au-dessus du plateau, sur un gril, identique à celui d’un théâtre, centralisé par un tableau de commande, une régie où chaque projecteur peut être mis en service ou éteint, et par toute une série de projecteurs sur pied que l’on dispose en fonction des besoins de chaque plan. Le gril permet aux électriciens d’accéder à chaque projecteur, afin de le régler et de l’équiper (en filtres colorés, par exemple). Mais plus récemment, on lui a préféré la commande depuis le sol par de longues manivelles, et plus pratique encore, la commande par servomoteurs, autorisant des grils plus légers et moins encombrants (non praticables, c’est-à-dire sans possibilité d’accès direct par l’électricien qui doit se servir éventuellement d’un élévateur).

Les studios possèdent encore aujourd’hui d’immenses réserves d’accessoires et de costumes, ainsi que des éléments de décor, que l’on peut reprendre d’un film à l’autre, en y apportant des modifications de détail. Dès les premiers temps, des laboratoires ont été installés dans l’emprise immobilière des studios, qui ne s’occupaient du développement que des films produits par la maison. Enfin, des bureaux, aussi bien administratifs qu’artistiques, complétaient et complètent encore aujourd’hui leur infrastructure.

De nos jours, la majorité des films sont tournés sur des plateaux qui n’appartiennent pas aux producteurs mais sont loués à des sociétés spécialisées.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Georges Sadoul, « Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours », Paris, Flammarion, 1968, 719 pages, citation de la page 16
  2. Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin, « Grammaire du cinéma », Paris, Nouveau Monde éditions, 2010, (ISBN 978-2-84736-458-3), 588 pages, page 25
  3. Laurent Mannoni, « Lexique », in Libération numéro spécial, page 3, supplément au no 4306 du 22 mars 1995, célébrant le 22 mars 1895, année française de l’invention du cinéma
  4. (en) Charles Musser, « History of the American Cinema, Volume 1, The Emergence of Cinema, The American Screen to 1907 », Charles Scribner’s Sons, New York, Collier Macmillan Canada, Toronto, Maxwell Macmillan International, New York, Oxford, Singapore, Sydney, 1990, (ISBN 0-684-18413-3), 613 pages, page 284
  5. (en) Charles Musser, « History of the American Cinema, Volume 1, The Emergence of Cinema, The American Screen to 1907 », op. cité, page 172
  6. Georges Sadoul, « Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours », op. cité, citation de la page 48
  7. Georges Sadoul, « Histoire du cinéma mondial, des origines à nos jours », op. cité, citation de la page 63