Spoliation d'œuvres d'art par le régime nazi

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Des soldats allemands de la Division Hermann Göring posant devant le Palazzo Venezia à Rome le 4 janvier 1944 avec la toile Carlo III di Borbone che visita il papa Benedetto XIV nella coffee-house del Quirinale a Roma de Giovanni Paolo Pannini (musée de Capodimonte, inventaire Q 205) dérobée à la bibliothèque du musée national de Naples avant l'arrivée des forces alliées dans la ville.

La spoliation d'œuvres d’art par le régime nazi, désignée en allemand par le terme Raubkunst, est la dépossession massive et planifiée d'œuvres d'art par des agents du parti nazi sous le Troisième Reich, en Allemagne et à travers l'Europe de 1933 à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Histoire[modifier | modifier le code]

Himmler offre un tableau à Hitler pour son anniversaire, en 1939.

Des services nazis de confiscation spécialement institués (telles les agences Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg), entreprennent, à partir de listes[1] établies bien avant le déclenchement de la guerre, le pillage et la confiscation de collections publiques et privées dans tous les pays qu'ils occupent ainsi que la spoliation des Juifs qui commence en Allemagne dès 1933[2]. Des petites équipes en France, en Belgique et aux Pays-Bas vident entièrement tous les appartements juifs (au total 70 000 logements dont 38 000 à Paris[3]) dans le cadre de la Möbelaktion (de) : leurs objets sans valeur sont brûlés, leurs livres servent à alimenter la bibliothèque de la Haute École du NSDAP (de)[4].

Organisée par le théoricien nazi Alfred Rosenberg, cette spoliation concerne les Juifs (la première collection visée en France est celle des Rothschild[5]) mais aussi des musées et des collections privées dans tous les pays occupés. Les nazis justifient ce pillage par le Kunstschutz, principe de préservation du patrimoine artistique qui va de pair avec un projet de musée allemand gigantesque, le Führermuseum. Adolf Hitler souhaite le faire construire à Linz, ville qu'il considère comme la capitale de l'empire. En fin de compte, ce projet ne verra pas le jour.

Certains États ou particuliers prennent des mesures pour évacuer leurs chefs-d'œuvre avant l'invasion des forces de l'Axe, tel le musée du Louvre, dont les collections sont en partie transférées au château de Valençay[6]. Les nazis utilisent le musée du Jeu de Paume comme dépôt central avant d'orienter les œuvres vers différentes destinations en Allemagne. Une grande partie de ce butin est transférée à la fin de la guerre dans trois mines près de Salzbourg, la plus connue étant la mine de sel d'Altaussee avec plus de 2 000 pièces[7].

Rose Valland, attachée de conservation du musée du Jeu de Paume, dresse un inventaire précis des œuvres qui transitent par le musée et essaye de connaître leurs destinations (en tête de liste, Hitler et son Führermuseum, ainsi que la collection personnelle d'Hermann Göring, ce dernier se déplaçant en train spécial dont le dernier wagon servait uniquement à entreposer les œuvres d'art[8]), le nom des responsables des transferts, ainsi que le numéro des convois et des transporteurs[9]. Le conservateur d'art George L. Stout persuade le commandement militaire allié de crér le Monuments, Fine Arts, and Archives program, organisme américain qui est fondé en 1943. Ses membres, les Monuments men, hommes ayant une formation de conservateur de musée, d'historien de l'art, d'architecte ou d'archiviste, sont initialement chargés de préserver des combats, les églises, musées et monuments nationaux au cours de la progression des Alliés puis, à la fin de la guerre, de retrouver les biens pillés par les nazis et de les expertiser[10].

Le 21 novembre 1944, l'armée américaine créé l'Unité d'investigation des œuvres d'art spoliées (ALIU - Art Looting Investigation Unit) au sein de l'OSS pour recueillir des informations sur le pillage, la confiscation et le transfert d'objets culturels par l'Allemagne nazie, ses alliés et les autres personnes et organisations impliquées. L'ALIU a compilé des informations sur les personnes soupçonnées d'avoir participé au pillage artistique dans plusieurs pays européens. Ces rapports officiels, très importants pour la recherche des oeuvres spoliées, sont désormais publics[11],[12].

La destruction totale de l'art polonais est estimée par le gouverneur Hans Frank qui devait faire des comptes avec Himmler, à 20 milliards de dollars, ou 43 % de l'héritage culturel polonais[13].

La chute de Berlin se traduit par le pillage systématique de l'Allemagne occupée et des anciens territoires orientaux du Reich allemand (de) par les Soviétiques en guise d'indemnité de guerre, ces derniers ayant été eux-mêmes victimes de nombreux vols nazis (exemple emblématique : chambre d'ambre)[14].

En 1945, le capitaine Walter Farmer[15] considéra que 20 % de l'art en Europe fut pillé par les nazis et que 100 000 pièces ne furent pas retournées à leur propriétaire[16]. La recension du nombre d'œuvres d'art spolié est difficile et varie selon les sources entre 100 000 et 400 000[17].

Les nombreuses destructions de patrimoine au cours de ce conflit sont à l'origine de la Convention pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé en 1954.

Politiques d'indemnisation et de restitution[modifier | modifier le code]

Dès la fin de la guerre se pose le problème de la restitution des œuvres d'art spoliées par l'administration du Troisième Reich, qui s'inscrit dans les politiques de réparation (en). Une Commission des restitutions (de) au Congrès juif mondial est instituée à cet effet en 1947 tandis que la Jewish Claims Conference voit le jour en 1951. En Allemagne, cette question prend une ampleur particulière dans le cadre de la politique allemande de réparation des crimes du régime national-socialiste (de). Les procédures d'indemnisation y sont prévues par la loi fédérale BrüG (de) entrée en vigueur le 19 juillet 1957.

En France, dès la Libération, les autorités françaises élaborent des textes affirmant la nullité des actes de spoliation intervenus pendant la période d'occupation puis organisent les modalités pratiques de réparations et de restitutions. Un organisme est créé à cet effet : la Commission de récupération artistique (CRA), instituée le 24 novembre 1944. Dotée de deux services spécialisés, l’un pour les œuvres d’art et objets précieux, l’autre pour les livres et les archives, la CRA est chargée, d'une part de recevoir les doléances des familles spoliées et, d'autre part, de diligenter des missions en Allemagne pour tenter de récupérer les biens. Au sein du ministère des Affaires étrangères, elle dépend de l'Office des biens et intérêts privés (OBIP) fondé en 1919 et dont l'objet est de sauvegarder les biens des ressortissants français. Par l’ordonnance du 13 décembre 1944, la CRA est chargée de « recenser et restituer l’ensemble des biens spoliés en France par les occupants et transportés hors du territoire national »[18].
Au total :

  • 45 400 tableaux sont notamment identifiés et restitués via la CRA ;
  • 13 000 œuvres dont les propriétaires ne sont pas identifiés sont vendues aux enchères par le Service des domaines ;
  • les pièces de plus grande valeur, soit 2 058 œuvres, sont, non pas vendues, mais inscrites sur des listes dites « MNR » (Musées Nationaux Récupération)[19],[20],[21],[22],[23] et, dans l'attente d'être réclamées, réparties dans les musées de France[24]. Sur le plan juridique, défini par le décret du 30 septembre 1949, ses œuvres n'appartiennent pas à l’État qui n'en est que détenteur provisoire.

Les raisons pour lesquelles ces œuvres sont restées orphelines sont complexes. Il faut tenir compte des propriétaires et de leurs familles morts en déportation, de l'ampleur du pillage, de la dispersion des biens spoliés (dans des fondations, musées, bibliothèques ou collections), du manque d'archives pour cause de destruction, des droits régissant les restitutions qui diffèrent selon les pays et enfin et surtout, des efforts d'identification après-guerre qui ont été jugés après coup insuffisants[25].

Le problème de la restitution des biens spoliés se repose à partir des années 1970 et de façon plus sensible encore dans les années 1990 au moment de la réunification allemande. Dans un premier temps, sont publiés des travaux de recherches universitaires qui mettent en lumière certaines aberrations voire une forme de laxisme. Dans un deuxième temps, différentes commissions nationales et internationales de restitution et d’indemnisation, telle la Commission Bergier en Suisse ou la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l'Occupation en France, sont mises en place et des dispositions sont prises pour mener des recherches de provenance (de) qui se révèlent parfois complexes comme le montre l'affaire en 2012 du Trésor artistique de Munich.

Bien entendu, les médias se passionnent pour ces questions de restitution et de « trésor et de butin cachés » pendant des décennies[26], l'évolution du marché de l'art est d’ailleurs révélatrice à cet égard : en 1991, est mise sur pieds la base de données Art Loss Register qui, en principe, permet d'éviter la revente d’œuvres dont l'origine est douteuse, et, en l’occurrence, issues d'une spoliation.

En octobre 2009, l'Unesco adopte une résolution prenant acte d'un projet de déclaration relatif aux objets culturels déplacés en relation avec la Seconde Guerre mondiale[27].

En 2011 est ouvert un portail Internet, géré par les archives nationales américaines, qui permet d'accéder aux archives nationales de plusieurs pays européens relatifs aux biens culturels (en) spoliés par l’administration nazie[28].

Recherche des collections[modifier | modifier le code]

Entre 1990 et 1995, Éric Conan et Yves Stavridès, reporters à L'Express, mènent une série d'enquêtes exclusives sur le destin des milliers d’œuvres d'art emportées par les armées soviétiques en 1945[29],[30].

En 1995 paraît à Paris l'essai Le Musée disparu d'Hector Feliciano, fruit de huit années d'enquête, au terme desquelles il avait retrouvé la trace de certaines œuvres spoliées.

En 1998, le sous-secrétaire d’État américain Stuart Eizenstat réactive la mission de recherche dans le cadre de la conférence internationale Nazi-looted assets of Holocaust victims à laquelle participe le français Louis Amigues, pour retrouver les pièces confisquées manquantes et parvenir à déterminer un niveau d'indemnisation[31], notamment dans le cadre de la collection de Karl Haberstock, considérée comme l'une des plus représentatives de la spoliation nazie. La coopération de la Russie est activement souhaitée.

En janvier 2001, est signé l'accord de Washington relatif à l'indemnisation des spoliations de familles juives intervenues lors de la Seconde Guerre mondiale, établi entre le gouvernement français et le gouvernement fédéral des États-Unis.

En 2012, un chercheur affirme être sur la piste de la collection de François de Hatvany, spoliée par les nazis[32].

En novembre 2013, l'hebdomadaire allemand Focus relate la découverte, dans un appartement de Munich où vit Cornelius Gurlitt (1932-2014), fils d'Hildebrand Gurlitt, de 1 500 œuvres d'art, comprenant des tableaux de Auguste Renoir, Henri Matisse, Pablo Picasso, Marc Chagall, Paul Klee, Oskar Kokoschka ou Max Beckmann[33]. Parmi ces 1500 œuvres figureraient, selon Focus, 300 œuvres perdues de l'exposition nazie Art dégénéré (Entartete Kunst)[34]. En février 2014, 238 autres tableaux de maître sont découverts dans une petite maison que Gurlitt possède à Salzbourg[35]. Le 6 mai 2014, Cornelius Gurlitt meurt à Munich des suites d'une opération cardiaque, en ayant fait du Musée des beaux-arts de Berne son légataire universel[36].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Listes établies par des historiens d'art et grâce à de l'espionnage, elles comprennent notamment des tableaux qu'ils considéraient devant être récupérés par l'Allemagne ou faire l'objet du droit de préemption car jugés comme d'origine germanique.
  2. Lynn H. Nicholas, Le pillage de l'Europe : les œuvres d'art volées par les nazis, Éditions du Seuil,
  3. Sarah Gensburger, « The Banality of Robbing the Jews », sur The New York Time,
  4. Annette Wieviorka, Floriane Azoulay, Le pillage des appartements et son indemnisation, Documentation Française, , 111 p.
  5. Henri Amouroux, La Vie des Français sous l'Occupation, Paris, Fayard lien éditeur=Fayard (maison d'édition), , p. 393
  6. Michel Rayssac, L'exode des musées : Histoire des œuvres d'art sous l'Occupation, Payot, , 1006 p. (ISBN 2228901725)
  7. Sidney Kirkpatrick, Les Reliques sacrées d'Hitler, Le Cherche Midi, , p. 221
  8. (en) Kenneth D. Alford, Hermann Goring and the Nazi Art Collection. The Looting of Europe's Art Treasures and Their Dispersal After World War II, McFarland, , p. 16
  9. Rose Valland, Le Front de l'art. Défense des collections françaises 1939-1945, Plon, , 262 p.
  10. Robert Edsel, Monuments men. Rose Valland et le commando d'experts à la recherche des trésors volés par les nazis, JC Lattès, , 451 p.
  11. (en) Michael Hussey, Michael J. Kurtz, and Greg Bradsher, « Art Looting Intelligence Unit (ALIU) Reports 1945-1946 and ALIU Red Flag Names List and Index », sur LootedArt.com, USS Office of Strategic Services (consulté le 8 mai 2017)
  12. (en) « Key Series Descriptions », sur https://www.archives.gov/research/holocaust/art/key-series-descriptions, US Government Office of Strategic Services (consulté le 20 mai 2017)
  13. (de) Stanisaw Gaweda, Die Jagiellonische Universität in der Zeit der faschistischen Okkupation 1939–1945, Friedrich-Schiller-Universität, , p. 35.
  14. Jean-Jacques Neuer, « Biens juifs spoliés : vers un droit international des restitutions », sur Le Huffington Post,
  15. H-net.org
  16. The National Archives of the United States, Documenting Nazi Plunder of European Art, Greg Bradsher, November 1997
  17. (en) David Roxan, Ken Wanstall, The Rape of Art. The Story of Hitler's Plunder of the Great Masterpieces of Europe, Coward-McCann, , p. 131
  18. Mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, Le pillage de l'art en France pendant l'Occupation et la situation des 2000 œuvres confiées aux musées nationaux, Documentation française, , p. 33
  19. Le sigle MNR (Musées Nationaux Récupération) renvoie au catalogue général des œuvres d'arts spoliées par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, lesquelles œuvres ont été retrouvées en Allemagne par les Alliés, renvoyées en France mais n'ont pu être restituées à leurs propriétaires d'origine
  20. Catalogue MNR Rose Valland - Musées Nationaux Récupération , sur le site culture.gouv.fr, consulté le 26 janvier 2014
  21. Restitution d’œuvres spoliées par les nazis : « la France doit mieux faire »,sur le site europe1.fr, consulté le 26 janvier 2014
  22. Qu'est-ce qu'un MNR ? ,sur le site musees.angers.fr,consulté le 26 janvier 2014
  23. Munich - 1500 toiles saisies par les nazis découvertes ,sur le site europe1.fr, consulté le 27 janvier 2014
  24. Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Documents de séance. Session ordinaire 2000, Volume I (Livre numérique Google), Éditions du Conseil de l'Europe, (lire en ligne), p. 3
  25. Corinne Bouchoux et Laurent Douzou, « Si les tableaux pouvaient parler... ». Le traitement politique et médiatique des retours d’œuvres d'art pillées, Presses universitaires de Rennes, , 552 p.
  26. Corinne Bouchoux, « La spoliation des œuvres d’art et leur récupération après 1945 », émission La Marche de l'Histoire sur France Inter, 19 novembre 2013
  27. projet de déclaration relatif aux objets culturels déplacés en relation avec la Seconde Guerre mondiale, conférence générale de l'ONU, 35e session, 2009
  28. (en) International Research Portal for Records Related to Nazi-Era Cultural Property
  29. « 28 toiles à Berlin-Est », in L'Express, 20 décembre 1990.
  30. « 1945-1995 : la saga des tableaux volés », in L'Express, 10 août 1995.
  31. CNN. Guidelines set for returning Nazi-looted art. Conference calls for 'just and fair solution'. CNN. December 3, 1998, Available: https://web.archive.org/web/20070203102251/http://www8.cnn.com/US/9812/03/holocaust.conference/
  32. « Le trésor des nazis enfin repéré ? » in Lepoint.fr, 14 mai 2012.
  33. 1 500 trésors pillés par les nazis retrouvés à Munich article de Philippe Dagen sur lemonde.fr, publié le 4 novembre 2013.
  34. (de)Meisterwerke zwischen Müll – Fahnder entdecken in München Nazi-Schatz in Milliardenhöhe article sur www.focus.de, publié le 4 novembre 2013.
  35. Frédéric Lemaître, « Cornelius Gurlitt, l’homme du « trésor nazi », est mort », sur le site lemonde.fr, 6 mai 2014.
  36. Site lemonde.fr, 7 mai 2014.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français
  • Corinne Bouchoux et Laurent Douzou, « Si les tableaux pouvaient parler...». Le traitement politique et médiatique des retours d'œuvres d'art pillées..., Presses universitaires de Rennes, , 552 p.
  • Corinne Bouchoux et Laurent Douzou, Saisies, spoliations et restitutions : Archives et bibliothèques au XXe siècle, Presses universitaires de Rennes, , 383 p.
  • Fabrizio Calvi et Marc Masurovsky, Le Festin du Reich. Le pillage de la France occupée 1940-1945, Fayard, , 719 p.
  • Héctor Feliciano, Le musée disparu : Enquête sur le pillage d'œuvres d'art en France par les nazis, Gallimard, , 400 p.
  • Nathaniel Herzberg, Le musée invisible. Les chefs-d'œuvre volés, Éditions du Toucan, , 2010 p.
  • Jean-Marc Dreyfus, Les Archives diplomatiques. Le Catalogue Goering, Flammarion, 2015, 612p [1]
Autres langues

Représentations dans la fiction[modifier | modifier le code]

Cinéma
Bande dessinée

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  1. Fabius, Laurent, 1946- et Frankreich. Ministère des Affaires Étrangères. Archives Diplomatiques., Le catalogue Goering, (ISBN 9782081365407, OCLC 931606113, lire en ligne)