Spiritualité conjugale

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La spiritualité conjugale ou spiritualité matrimoniale est une forme de spiritualité chrétienne qui est relative au mariage, à l’union entre les époux.

Dans le christianisme, la spiritualité conjugale permet aux époux de se rapprocher de Dieu au cours de leur mariage et de s’unir l’un à l’autre plus pleinement.

Une double origine[modifier | modifier le code]

La nature[modifier | modifier le code]

« La grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement » enseigne l’adage théologique ([1] ST I, q. 1, a. 8, ad 2, : « cum enim gratia non tollat naturam sed perficiat »). Pour le chrétien, l’institution humaine du mariage et le sacrement des épousailles ne s’opposent pas mais vont dans la même direction voulue par le Créateur.

La Bible[modifier | modifier le code]

Dès le début de la Bible, il est question du couple appelé à s’unir. « Dieu créa l’Homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. Dieu les bénit et leur dit : "Soyez féconds et multipliez-vous" […] Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon. » (Gn 1, 27-28.31[2]) Du couple appelé à se soutenir : « Le Seigneur Dieu dit : "Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra." » (Gn 2, 18[3]) Du couple appelé à se reconnaître et à se lier : « L’homme dit alors : "Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish." À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. » (Gn 2, 23-24)

Les premières pages de la Bible ne négligent pas la réalité avec ses limites et ses blessures : « L’homme répondit : "La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé." » (Gn 3, 12[4]) ou encore « Le Seigneur Dieu dit ensuite à la femme : "Je multiplierai la peine de tes grossesses ; c’est dans la peine que tu enfanteras des fils. Ton désir te portera vers ton mari, et celui-ci dominera sur toi." » (Gn 3, 16) De nombreux couples sont nommés et illustrent bien des passages heureux ou malheureux, y compris au travers d’avatars culturels : mariage contraint, polygamie, adultère…

Bien des pages évoquent les joies du mariage. Joies sensuelles dans le Cantique des cantiques, par exemple en Ct 4[5]. Joies spirituelles en Tb 8[6] dans la prière des jeunes époux, Sarra et Tobie.

Le modèle chrétien du mariage est clarifié avec force par Jésus : « C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi. » (Mt 19, 8[7]) Ce mariage vécu le cœur ouvert n’est pas seulement commandé, il est soutenu. Ainsi chez Saint Jean, le premier signe de Jésus se déroule lors d’un mariage : les célèbres noces de Cana (Jn 2[8]). Pour pallier le manque de vin, Jésus y change l’eau en vin de telle sorte que le maître du repas déclare « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. » (Jn 2, 10). L’auteur veut notamment signifier que, avec la grâce de Dieu c’est-à-dire dans la spiritualité conjugale, la réalité du mariage sera meilleure !

Saint Paul également parle de la relation entre les époux. Par exemple, il souligne sa dimension christologique en écrivant : « Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres […] Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle […] Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église. » (cf. Ep 5, 21-33[9])

Jusqu’à la fin de la Bible, il est question de vie spirituelle et de couple : « la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. » (Ap 21, 2[10])

Une élaboration historique[modifier | modifier le code]

Dans l'Antiquité[modifier | modifier le code]

Chez les grecs et les romains, le mariage est un contrat ; il n’a rien à dire du divin. Les juifs et les chrétiens ont investi l’union nuptiale comme un lieu théologique. Il est évident que le mariage est voulu par Dieu.

Au Ve s., le premier grand jalon de la théologie chrétienne du mariage et de sa spiritualité est Saint Augustin. Il écrit d’ailleurs deux ouvrages sur le sujet Le Bien du mariage[11]  et Mariage et concupiscence[12]. Augustin fixera les trois biens du mariage chrétien : proles, fides, sacrementum c’est-à-dire la fécondité, la fidélité et l’engagement (De bono coniugali, c. 24, § 32 et De nuptiis et concupiscentia, l. 1, c. 11, § 13) ; il introduira le problème de la concupiscence… Il écrira de façon généralement équilibrée et inspirante comme : « Ce n’est pas la continence seule qui est don de Dieu, mais aussi la chasteté des époux. » (« De dono perseverantiae »[13])

XIIe siècle[modifier | modifier le code]

Au XIIe s., Pierre Lombard dans ses Sentences écrit : « Ce qui fut formé ce n'est ni une dominatrice ni une esclave de l'homme, mais sa compagne » (3, 18, 3) puis « Cette action représente le mystère du Christ et de l'Église. Car, tout comme la femme a été formée de la côte d'Adam pendant son sommeil, de même l'Église est née des sacrements qui commencèrent à jaillir du côté du Christ qui dormait sur la Croix, c'est-à-dire du sang et de l'eau par lesquels nous sommes rachetés de la peine et purifiés de la faute » (3, 18, 4). Il reconnaît là que le mariage est consensuel et qu’il est un sacrement. Fait entériner par le quatorzième concile œcuménique, le concile de Lyon II.

XVIe-XVIIe siècles[modifier | modifier le code]

Le Concile de Trente[modifier | modifier le code]

La spiritualité conjugale fut approfondie lors de la Réforme catholique. En effet, le Concile de Trente[14] affirme que le mariage est un lien perpétuel et indissoluble (c. 1797) par lequel sont unis une femme et un homme (c. 1798). Le mariage confère une grâce qui porte cet amour naturel à sa perfection, qui fortifie cette unité indissoluble et qui sanctifie les époux (c. 1799).

"L’honnêteté du lit nuptial" selon saint François de Sales[modifier | modifier le code]

A la fin de la troisième partie de la deuxième édition de l’Introduction à la vie dévote[15] (1609), « touchant l’exercice de vertus », un chapitre entier est consacré à l’intimité conjugale après un chapitre traitant « Des désirs » suivi d’un « avis pour les gens mariés » et avant un « avis pour les veuves » suivi d’« Un mot aux vierges ». Saint François de Sales annonce d’emblée qu’il emploiera une métaphore alimentaire pour aborder le sujet : «J’expliqueray donques ce que je ne puis pas dire des unes, par ce que je diray des autres ».

Ce chapitre est très novateur en ceci que, contrairement aux auteurs antérieurs[16], saint François de Sales y décrit positivement l’amour des corps comme l’expression d’un échange réciproque entre époux[17]. Il s’agit, en effet, de « manger non point pour conserver la vie mais conserver la mutuelle conversation et condescendance que nous avons les uns aux autres ». Le jeu de mot paronomastique qui rapproche ici la « conservation » rendue possible par la procréation et la « conversation » nuptiale est pour le moins suggestif. En outre, loin d’une morale de l’interdit, saint François de Sales met en place une véritable morale de la gradualité dans ce chapitre. Une série de distinctions entre ce qui est « louable », « supportable » ou « vitupérable » nuance le propos. De même, le discernement diffère « selon que l’excès et grand ou petit », « selon qu’on s’égare plus ou moins » etc. Enfin – et c’est sans doute l’aspect le plus révolutionnaire de ce texte – le devoir conjugal, pleinement respectueux de la liberté des époux, doit passer avant la dévotion, dès lors qu’il convient de l’accomplir. Ce qui n’est pas rien sous la plume de l’auteur de l’Introduction à la vie dévote. Saint François de Sales parle en effet d’un « devoir si grand, qu’il ne veut pas que l’une des parties s’en puisse exempter sans libre et volontaire consentement de l’autre, non pas mesme pour les exercices de la devotion. ». L’évêque de Genève qualifie ainsi de « juste et saint » le « commerce corporel » – et non seulement le mariage –, même en cas de stérilité.

En dépit de ces avancées remarquables, le chapitre que saint François de Sales consacre à « l’honnêteté du lit nuptial » demeure profondément traditionnel. La procréation est décrite, en tout premier lieu, comme la « fin principale » du mariage (« Le manger est ordonné pour conserver les personnes »). Dissuadé de manger « pour contenter l’appétit », le lecteur est invité à comprendre dans deux longs passages que « le manger ne consiste pas seulement en la trop grande quantité, mais aussi en la façon et manière de manger » et que « penser aux viandes et à la mangeaille avant le temps du repas et […] après » est « la marque d’un esprit truant, vilain, abject et infame ». Le chapitre se termine sur une référence à 1 Co 7,29 suivi du commentaire de ce verset par saint Grégoire et de l’antique distinction augustinienne entre « jouir des choses spirituelles et user des corporelles ».Remarquons, pour finir, que le recours aux métaphores n’est pas anodin, qu’il s’agisse de la métaphore principale, ou d’autres métaphores comme celle de l’éléphant, sur laquelle se clôt le chapitre. De même que l’éléphant se lave après s’être uni à l’éléphante, explique saint François de Sales, les mariés doivent se « laver le cœur » afin de ne pas « demeurer engagés d’affection aux sensualités ». Derrière l’identification exotique des époux à un couple d’éléphant hygiénique se trouve donc l’évocation d’une forme de souillure inhérente à l’acte sexuel. Emprunt d’un réalisme spirituel qui caractérise toute son œuvre, l’évêque de Genève rappelle, par là, que la sexualité, sanctifiée par le mariage et sanctifiante pour les époux, reste marquée par le péché, serait-ce dans le cadre conjugal.

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Les textes magistériels sont nombreux : Quas vestro[18], du pape Grégoire XVI, Arcanum divinae[19] sur le mariage chrétien, du pape Léon XIII, Casti connubii[20] sur le mariage chrétien considéré au point de vue de la condition présente, des nécessités, des erreurs et des vices de la famille et de la société, du pape Pie XI. Sans les recenser tous, on observe un tournant décisif dans l’approche de la réalité matrimoniale avec le concile Vatican II, en particulier la place reconnue aux laïcs dans l’Église[21], et donc aussi aux époux. À ce propos, on peut lire utilement la constitution dogmatique sur l'Église, Lumen gentium[22], aux numéros 11 et 34 par exemple, ainsi que la Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes[23] aux points 47 à 52. Dès lors, le mariage n’est plus vu d’abord comme un contrat mais comme une alliance, un lieu de grâce.

XXe siècle[modifier | modifier le code]

À partir de 1945, les pères Henri Caffarel et Alphonse d'Heilly ont créé des groupes pour les nouveaux mariés, dont les centres de préparation au mariage (CPM) et les Équipes Notre-Dame (END).

En 1968, Paul VI dans l’encyclique sur le mariage et la régulation des naissances, Humanæ vitæ[24], rappellera les caractéristiques de cet amour : « C'est avant tout un amour pleinement humain, c'est-à-dire à la fois sensible et spirituel. […] C'est ensuite un amour total […] C'est encore un amour fidèle et exclusif jusqu'à la mort. […] C'est enfin un amour fécond, qui ne s'épuise pas dans la communion entre époux » (n°9).

En 1981, Jean-Paul II dans l’exhortation apostolique sur les tâches de la famille chrétienne dans le monde d’aujourd’hui, Familiaris consortio, écrira : « La vocation universelle à la sainteté s'adresse aussi aux époux et aux parents chrétiens : pour eux, elle est spécifiée par la célébration du sacrement et traduite concrètement dans la réalité propre de l'existence conjugale et familiale. C'est là que prennent naissance la grâce et l'exigence d'une authentique et profonde spiritualité conjugale et familiale, qui s'inspire des thèmes de la création, de l'alliance, de la croix, de la résurrection et du signe sacramentel » (n°56). Depuis ce pape, l’Église n’a eu de cesse de s’appuyer sur les familles. Les catéchèses de Jean Paul II ont grandement contribué à donner à la famille, et aussi au couple, une légitimité dépassant le mariage conçu seulement comme remède à la concupiscence[25]. Jean-Paul II écrira également : « L’une des manifestations réconfortantes de l’action de l’Esprit Saint au cours des années qui ont suivi le dernier Concile est précisément la floraison de groupes de spiritualité, dont un certain nombre ont pour but de promouvoir la spiritualité conjugale. De tels mouvements, insérés dans la pastorale de l’Eglise, constituent un instrument qualifié et efficace pour stimuler chez de nombreux fidèles une vie de sainteté et les amener à découvrir la grâce et la mission propres que, comme époux chrétiens, ils reçoivent dans I’Église. »[26] et à propos de la spiritualité conjugale : « le sacrement de mariage est le signe du mystère d’amour par lequel le Christ s’est livré pour son Eglise et un moyen d’y participer, l’Eucharistie est précisément le sacrement et le mémorial de ce mystère. La vie eucharistique est donc un élément spécifique de toute la spiritualité conjugale : elle comporte les mêmes lois de don de soi à la gloire de Dieu et pour le salut de l’humanité, et elle apporte la nourriture nécessaire pour suivre ce chemin. »[26] ou encore « La spiritualité conjugale jaillit de la docilité même à l’Esprit Saint qui a marqué les époux dans leur être. »[26] ou : « La spiritualité conjugale chrétienne n’est finalement pas autre chose que le développement normal de la vie selon l’Esprit du Christ, du don et des exigences de l’être matrimonial. »[26] Le Conseil pontifical pour la famille ajoutera en 1995 dans le document Vérité et signification de la sexualité humaine : Des orientations pour l'éducation en famille[27] : « Au centre de la spiritualité conjugale il y a la chasteté, non seulement comme une vertu morale en connexion avec les dons de l'Esprit-Saint — avant tout avec le don du respect de ce qui vient de Dieu ("donum pietatis"). Ainsi donc l'ordre intérieur de la vie commune conjugale, qui permet que les "manifestations d'affection" se développent selon leur juste proportion et signification, est le fruit non seulement de la vertu à laquelle les époux s'exercent, mais aussi des dons de l'Esprit-Saint avec qui ils collaborent ».

Jean-Paul II écrira de plus :

« Une sérieuse préparation des couples, tenant compte de leur situation particulière et de leur culture, leur fera prendre conscience que le sacrement du mariage est une grâce que Dieu leur fait pour l'épanouissement de leur amour tout au long de leur vie. Il convient donc de les aider à acquérir la maturité humaine qui leur permettra d'assumer leurs responsabilités d'époux et de parents chrétiens, et de leur offrir une solide spiritualité matrimoniale pour découvrir dans le mariage et la vie familiale des moyens de sanctification. Tout au long de leur existence, qu'ils trouvent auprès de leurs pasteurs ainsi que dans la communauté chrétienne, notamment dans le témoignage de vie évangélique des autres familles, un soutien pour affronter les tâches et les difficultés quotidiennes ! »[28]

Le Pape François aide à poursuivre la pénétration du mystère sponsal en entrant, comme il est devenu familier, au cœur de la vie des fidèles. L’exhortation apostolique Amoris laetitia[29] sur l’amour dans la famille, , est un écrin de la spiritualité conjugale . La vision se fait plus tendre, la porte des familles a été poussée, et l’Église a été invitée à la table.


Notes spirituelles[modifier | modifier le code]

Une spiritualité trinitaire[modifier | modifier le code]

Toute vie spirituelle authentiquement chrétienne s’enracine dans le mystère de la Trinité. Ce Dieu que les chrétiens reconnaissent un en trois personnes à beaucoup à dire à un couple qui se réalise son unité en deux personnes. De même la périchorèse où chacun donne tout à l’autre sans attendre en retour à beaucoup à dire à ceux qui veulent s’engager radicalement et vivre en communion. Pour communier ensemble, les époux fortifiés par le sacrement de mariage vivront, non seulement au moment de leur célébration mais toute leur vie, le don de la grâce.

La spiritualité conjugale chrétienne est donc appelée à se reconnaître comme un don et un appel à vivre de Dieu le Père. Dire spiritualité conjugale, c’est comprendre qu’il y a une vocation proprement matrimoniale[30].

Une spiritualité personnelle et partagée[modifier | modifier le code]

La vie spirituelle suppose la vie dans l’Esprit Saint : Celui qui vivifie, qui donne vie à ceux qui le reçoivent.

La spiritualité conjugale n’est donc pas d’abord une spiritualité familiale – et, pour certains, ne le sera jamais – mais bien une spiritualité à deux. Pas simplement une spiritualité de deux, côte à côte, mais bien une spiritualité appelée à être partagée. Partager l’intime des consolations et des désolations. Discerner ensemble les mouvements de l’Esprit pour son couple, sa vie de couple.

Une vie en Christ[modifier | modifier le code]

La spiritualité du couple, tout en étant l’union de deux êtres qui s’aiment, est également l’union à Celui dont ils auront reçu la grâce matrimoniale. Mettre le Christ au centre de la vie conjugale est le moyen le plus solide de permettre à la grâce de continuer d’agir dans la vie des époux. L’eucharistie partagée est l’un des ciments de la vie conjugale. Cette communion à celui qui donne la vie diffuse le bien reçu.

Dans une mesure nécessairement limitée mais bien réelle, l’amour du couple doit se faire le reflet de l’amour du Seigneur Jésus pour Son Église.

Une spiritualité incarnée[modifier | modifier le code]

Une sacramentalité sèche, égocentrée, routinière ne donnera pas la sève au couple, pour avoir été privée de son efficience. Dans la vie conjugale et aussi dans la spiritualité conjugale, ce qui parait premier ne sont pas les lieux sacramentels. Ce qui paraît premier est la communion conjugale dans l’ordinaire des actes quotidiens. Dans l’exhortation apostolique Amoris laetitia, le Pape François débute le chapitre 9 consacré à la spiritualité matrimoniale et familiale par la vie concrète des familles, rappelant que « ceux qui sont animés de profonds désirs de spiritualité ne doivent pas croire que la famille les éloigne de la croissance dans la vie de l’Esprit, mais qu’elle constitue un chemin que le Seigneur choisit pour les conduire aux sommets de l’union mystique »[29] (AL, n° 316)

La communion des époux suppose l’union de l’un et de l’autre au moyen de l’amour. Cet amour, loin d’être un sentiment fugace, est une réalité enracinée dans l’union des corps et l’union des cœurs. La spiritualité conjugale est une union spirituelle du mari et de la femme dans la spécificité de leur état de vie où ils se donnent corps et âme. Elle repose sur une intimité qui ne cesse de croître au fur et à mesure du don sponsal qui les unit. Elle consiste aussi à apprivoiser la nudité de l’autre, à l’exemple de la belle présentation faite par Antoine de Roeck à propos des époux Beltrame-Quattrochi[31]. Cette nudité apprivoisée suppose de connaître l’intimité de ce qu’est l’autre, comme il est connu de Dieu, dans sa finitude, pour pouvoir aimer sa vulnérabilité, et réciproquement se laisser toucher dans la vérité de ce que l’on est.

L’intimité conjugale découlant de la spiritualité du couple n’est pas fusionnelle. Elle maintient cette priorité de Dieu en toute vie. Elle est loin de dissoudre la sainteté personnelle dans le magma d’une sainteté conjugale où l’un et l’autre perdrait leur unité propre. Elle unit au lieu de fondre la singularité de l’époux et de l’épouse pour que se révèle en eux l’image de Dieu : « homme et femme, Il les créa » (Gn 1, 27). Il y a, en chacun des époux, une part qui n’est qu’à Dieu et qui permet l’union des deux. Dans la spiritualité conjugale, il y a des temps nécessaires de prière personnelle où chacun reçoit de l’Esprit ce qui lui est propre pour pouvoir le donner en partage à l’époux, à la famille, à la société tout entière. Et il y a aussi ces moments de prière, habitus, pratiques familiales où s’expriment la foi des deux.

Une spiritualité d’hospitalité[modifier | modifier le code]

L’hospitalité[modifier | modifier le code]

L’hospitalité la plus naturelle c’est évidemment l’ouverture à la vie qui est l’une des conditions morale et juridique du sacrement de mariage chez les catholiques. Mais il ne s’agit pas simplement de règle ; quelle que soit la situation – y compris pour l’infertilité ou le grand âge – une réalité est dite et est appelée à être incarnée. Même quand la fertilité est présente, il y a un accueil à vivre et donc un sens à recueillir, un mouvement à habiter intérieurement. Le couple est appelé à s’ouvrir à la famille.

L’hospitalité s’élargit encore puisque le Rituel romain de la célébration du mariage[32], évoque clairement cette vertu et ce devoir au nombre de ceux des époux. De plus deux des lectures bibliques proposées y font référence : Rm 12[33] et He 13[34]. Le couple est appelé à s’ouvrir à ses proches, ses voisins…

Une spiritualité ecclésiale[modifier | modifier le code]

Le couple est appelé à s’ouvrir à l’Église. La spiritualité conjugale bâtit l’Église et s’ouvre radicalement à l’autre et aux autres. C’est pourquoi, « le véritable amour conjugal sera tenu en plus haute estime, et une saine opinion publique se formera à son égard, si les époux chrétiens donnent ici un témoignage éminent de fidélité et d’harmonie, comme le dévouement dans l’éducation de leurs enfants, et s’ils prennent leurs responsabilités dans le nécessaire renouveau culturel, psychologique et social en faveur du mariage et de la famille » (GS 49)[35].

Un accompagnement spirituel[modifier | modifier le code]

Le couple est-il appelé à se laisser interpeler ? à se former ? La spiritualité conjugale devrait-elle donner lieu à un accompagnement spécifique, un temps où le couple en tant que couple, pourrait recevoir une aide pour construire plus harmonieusement son foyer ? Les discussions théologiques, au début du xxie s., ouvrent sur cette question. Interrogeant sur le mode d’accompagnement du couple, on songe au fait que la famille devient lieu sacramentel, selon la résonance des mots du pape François : « Il s’agit d’un culte à Dieu, parce que c’est lui qui a semé de nombreuses bonnes choses dans les autres en espérant que nous les fassions grandir » (AL 322)[29]. Il y a une émulation personnelle dans le cheminement vers Dieu qui prend corps s’agissant de la sainteté personnelle de chaque époux dans la relation à la sainteté conjugale, laquelle évoque une spiritualité proprement conjugale. Cette spécificité se vit peut-être dans la grâce du lien, non pas une spiritualité « malgré » la vie conjugale et familiale, mais une spiritualité « par » la vie ordinaire du couple et de la famille.

Une spiritualité du don réciproque[modifier | modifier le code]

Il n’y a pas de plus belle expression de l’amour que le don désintéressé, ni de profession de foi plus authentique pour le chrétien que la reconnaissance du don reçu. Saint Paul écrit : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu ? » (1 Corinthiens 4, 7). Le don total fait à l’homme se rapporte à la création toute entière et inclut le don des personnes. Dans un couple chrétien, chaque conjoint a conscience qu’il reçoit l’autre comme un don de Dieu et que ce don est un don de tous les instants de la vie du couple. Pour cette raison, il ne peut concevoir de ne pas associer Dieu à son engagement : « Ce ne sont pas seulement les hommes qui s’unissent entre eux, c’est Dieu qui les donne réciproquement l’un à l’autre. Et en cela s’actualise son projet créateur…La conscience du don et de la donation est clairement inscrite dans l’image biblique de la création. »  (Saint Jean-Paul II, Méditation, le don désintéressé). Parce que Dieu a créé l’homme à son image, l’homme est en retour appelé à la ressemblance avec Dieu. Cette ressemblance concerne au premier chef l’amour de communion qui règne entre les trois personnes de la Trinité. L’amour sponsal qui en est la pâle image invite les époux à se donner gratuitement l’un à l’autre : « Quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que « tous soient un..., comme nous nous sommes un » (Jn 17, 21-22), il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison et il nous suggère qu’il y a une certaine ressemblance entre l’union des personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour. Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même ». (Constitution Gaudium et Spes 24,3)

Cette conscience du don est déjà manifeste dans le livre de Tobie. Dans ce petit conte de l’Ancien Testament, le mariage apparaît comme l’œuvre de la Providence (c’est-à-dire qu’il entre dans le projet de Dieu) et comme un don de Dieu fait aux époux. Par l’intermédiaire de l’archange Raphaël, sous le nom d’Azarias, Dieu conduit Tobie vers son épouse Sarah : "N'aie pas peur, elle t'a été destinée dès l'origine" (Tobie 6,18); "Soit ! Puisque, aux termes de la Loi de Moïse, elle t'est donnée, c'est le Ciel qui décrète qu'on te la donne. (Tobie 7, 11)". De même, Rebecca est la femme que Dieu destine à Isaac. Abraham a conscience du don que Dieu fait à son fils Isaac (Genèse 24, 7).


Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Thomas d'Aquin (saint ; 1225?-1274)., Roguet, Aimon-Marie (1906-1991). et Impr. Maury), Somme théologique. Tome 1, [Introductions générales et Première partie], les Éditions du Cerf, 1984, cop. 1984 (ISBN 2-204-02229-2 et 978-2-204-02229-3, OCLC 489648678, lire en ligne)
  2. « AELF — Livre de la Genèse — chapitre 1 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  3. « AELF — Livre de la Genèse — chapitre 2 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  4. « AELF — Livre de la Genèse — chapitre 3 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  5. « AELF — Cantique des cantiques — chapitre 4 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  6. « AELF — Livre de Tobie — chapitre 8 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  7. « AELF — Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu — chapitre 19 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  8. « AELF — Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean — chapitre 2 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  9. « AELF — Lettre de saint Paul Apôtre aux Ephésiens — chapitre 5 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  10. « AELF — Livre de l'Apocalypse — chapitre 21 », sur www.aelf.org (consulté le 2 janvier 2020)
  11. Augustin d’Hippone (trad. du latin), Le bien du mariage - La virginité consacrée, Paris, Inst. des Études Augustiniennes, coll. « Nouvelle bibliothèque Augustinienne » (no 1),
  12. Augustin d’Hippone (trad. du latin), Mariage et concupiscence, Paris, Brepols, coll. « Bibliothèque Augustinienne » (no 23)
  13. Augustin d'Hippone (trad. du latin), Aux moines d'Adrumète et de Provence, Paris, Brepols, coll. « Bibliothèque Augustinienne » (no 24),
  14. « Concile de Trente », sur nouvl.evangelisation.free.fr (consulté le 2 janvier 2020)
  15. SALES François (de), Introduction à la vie dévote, IIIe partie, chap. xxxix, édition d’Annecy, t. III, 1893, p. 274-278.
  16. CARLIN Claire, « François de Sales et le discours sur le mariage des corps au XVIIe siècle » in Colloque « Mariage des corps, mariage des esprits dans la littérature française de la Renaissance à l’âge classique », Université Lumière Lyon 2, 2009, cité dans Barth Sylvie, La voie de l’amour électif. Une interpellation spirituelle pour notre temps, Münster, Lit, coll. « Intams Studies on Marriage and Family 3 », 2018, p. 170. Voir aussi Walch Agnès, La spiritualité conjugale dans le catholicisme français (XVIe-XXe siècle), Paris, éd. du Cerf, 2002.
  17. Voir Saint François de Sales nous parle, L’anneau d’Or, Revue Internationale De spiritualité Familiale, Mai-Aout 1958, n° 81-82.
  18. (en) « Quas Vestro », sur Catholic.net (consulté le 2 janvier 2020)
  19. « Arcanum Divinae (10 février 1880) | LÉON XIII », sur www.vatican.va (consulté le 2 janvier 2020)
  20. « Casti Connubii (31 décembre 1930) | PIE XI », sur www.vatican.va (consulté le 2 janvier 2020)
  21. Église catholique, « Décret Apostolicam actuositatem, sur l’apostolat des laïcs », Concile Œcuménique Vatican II,‎ (lire en ligne)
  22. « Lumen gentium », sur www.vatican.va (consulté le 2 janvier 2020)
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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]