Sonate pour piano nº 6 de Prokofiev

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Hilda Wiener (1877—1940). «Sergei Prokofiev», 1936

La Sonate pour piano n° 6 en la, op. 82 est la sixième des neuf sonates pour piano écrites par Sergueï Prokofiev (la dixième étant inachevée).

Elle a été composée en 1939-1940 en même temps que sa septième et sa huitième sonate, dites "Sonates de Guerre", qui sont reconnues comme étant les plus importantes de Prokofiev, composées à la période de plus grande maturité stylistique du compositeur[Be 1]. Elle est contemporaine des ballets Roméo et Juliette et Cendrillon qui possèdent certains traits de style communs avec cette sonate.

La création radiophonique a eu lieu en avril 1940 à la radio de Moscou sous les doigts du musicien. La première en concert a été donnée le 26 novembre 1940 à Moscou par le pianiste Sviatoslav Richter.

Elle est composée de quatre mouvements et son exécution demande un peu moins d'une demi-heure. Son thème de base consiste en motif descendant en tierces :

{\key a \major <e'' c''>16  <d'' b'>16 <cis'' a'>8 }

que l'on retrouve dans l'introduction et dans chaque partie comme un leitmotiv martelé.

Historique[modifier | modifier le code]

Station thermale de Kislovodsk en 1939, où ont été commencées les trois "sonates de guerre"

En 1939, Prokoviev commence la composition de trois sonates pour piano, septième, la huitième sonate et la sixième. Il est alors isolé à la station thermale de Kislovodsk où il a rejoint sa future femme Mira Mendelssohn. Il est au courant des graves ennuis de son ami Vsevolod Meyerhold avec le pouvoir soviétique et s'inquiète d'être associé à lui. Il compose alors quelques œuvres en faveur du pouvoir dont la fameuse Ode à Staline (en). Peut-être pour compenser la forme obligée de ces œuvres formelles, et donner libre cours à sa pensée musicale et à ses inquiétudes du moment, il commence alors ces trois sonates pour piano[Ja 1].

Les trois sonates représentent dix mouvements qu'il aborde ensemble. Toutefois, il ne les termine pas en même temps et se concentre plus particulièrement sur la sixième sonate, qu'il termine en premier début 1940, avant que la Seconde Guerre mondiale ne concerne l'URSS[Be 1]. Malgré cela, les trois sonates, et particulièrement la sixième, reflètent la tension et l'inquiétude qui régnait en URSS à cette époque.

Prokoviev inaugure l'oeuvre lui-même le 8 avril 1940 lors d'une radiodiffusion de la radio de Moscou; ce sera la dernière fois qu'il assurera lui-même la création d'une de ses oeuvres[Be 1]. Sviatoslav Richter joue la sonate pour la première fois en concert en novembre 1940, et ne cessera de l'inscrire régulièrement à ses programmes, ayant été particulièrement frappé par la qualité de l'oeuvre.

« La remarquable clarté stylistique et la perfection de la structure de cette musique m'ont stupéfié. Je n'avais jamais rien entendu de tel. Avec une audace sauvage, le compositeur a rompu avec les idéaux du Romantisme, et a introduit dans sa musique la pulsation terrifiante du XXe siècle. Équilibrée de manière classique, malgré ses aspérités, la sixième sonate est une oeuvre totalement magnifique. »

— Sviatoslav Richter, Bruno Monsaingeon "Sviatoslav Richter : Notebooks and Conversations" Princeton University Press, 2001

L’œuvre[modifier | modifier le code]

La sonate est divisée en quatre mouvements

  • Allegro moderato
  • Allegretto
  • Tempo di valzer lentissimo
  • Vivace

L'aspect dramatique de la sonate est cantonné aux premier et dernier mouvement. Le second mouvement est un scherzo au ton léger et le troisième une valse qui contrebalancent la férocité des autres mouvements, tout en y restant connecté stylistiquement[Be 2].

Allegro moderato[modifier | modifier le code]

Le premier mouvement est structué en forme sonate à deux thèmes classique, même si le langage musical est particulièrement innovant.

L'ouverture de la sonate. Exposition.

La sonate s'ouvre de manière presque « effrayante »[Be 3] par les trois notes du thème martelé sans repos par la main droite fortissimo, tandis que la main gauche combat et annihile la tonalité de la majeur du thème par l'intervalle le plus dissonant de la musique, le Diabolus In Musica, le triton[Ja 2].

Mesure 24, un thème de transition très chromatique (qui jouera un rôle majeur dans le développement) adoucit un peu le climat qui reste toujours tendu et anxieux[Be 3].

Second thème, mesure 40.

Le second thème de l'exposition apparait mesure 40 et apporte un réel apaisement après le déferlement d'énergie de l'ouverture. C'est une longue ligne mélodique qui évoque des chants Russes[Be 4]. On trouve des lignes mélodiques similaires dans les ballets Roméo et Juliette et Cendrillon, composés à la même époque, qui sont associées aux figures féminines de Juliette ou Cendrillon[Be 4].

L'exposition se conclut par un motif de quatre notes descendantes, introduites mesure 70, réminiscentes des trois notes descendantes du thème principal. Le motif est décliné obstinément, allié à des accord prolongés à la main gauche rappelant des cloches lugubres, donnant à l'ensemble un sentiment de tragédie[Be 4].

Développement, mesure 92.

La mélodie du second thème de l'exposition, et surtout ses trois, puis ses huit premières notes, joue un rôle majeur dans le développement, qui commence mesure 92. Les trois premières notes de la mélodie essayent d'abord de se développer sans y parvenir, irrésistiblement attirées et pris par la pulsation rythmique qui règne dans ce passage, et y parviennent enfin mesure 112. Les trois notes descendantes rapides du thème de base interviennent ensuite et se mélangent au développement à partir de la mesure 129, et viennent concurrencer et s'opposer aux trois notes montantes du thème mélodique[Be 5].

Les deux thèmes se mélangent et se combattent de manière de plus en plus paroxystique, ponctuée de clusters sporadiques et violents, dont le premier apparait mesure 142. Prokofiev a indiqué qu'ils devaient être joués col pugno (avec le poing), et a repris sévèrement un de ses élèves qui les jouaient avec les doigts en affirmant que cela devait « effrayer les grand-mères », à la fois par l'effet sonore et visuel de la brutalité du pianiste[Be 5].

Deuxième partie du développement, mesure 157.

Une autre phase du développement commence mesure 157. La pulsation en croches cesse soudain et un nouveau rythme en noires se développe, qui mélange le thème de transition chromatique de la mesure 24 avec le deuxième thème mélodique, disloqué. Puis, mesure 176, Prokofiev joue, dans l'extrême aigu du piano, à opposer trois thèmes qui se collisionnent comme en générant un crépitement d'étincelles[Be 5].

Puis la musique s'apaise progressivement à partir de la mesure 188, toujours sur le thème chromatique de la mesure 24, pour conclure le développement[Be 6], comme la poussière qui retombe après un combat. Le triplet de notes du thème principal surgit de temps en temps, de manière menaçante, comme pour rappeler qu'il n'est pas encore vaincu.

La réexposition commence mesure 218 avec le premier thème. Prokofiev réexpose mesure 229 le thème musical de la mesure 12, en augmentation et transposé dans l'aigu, qui n'avait pas été réutilisé depuis, transformant son caractère autoritaire en discours dépassionné et résigné. Le deuxième thème est réexposé mesure 242 , mais en augmentation, ayant perdu tout son caractère lyrique initial, comme s'il avait hérité du caractère tragique du premier thème dans la bataille. Le mouvement se termine comme dans des volées de cloches, avec quatre notes joué fortissimo dans l'aigu, surgissant de temps à autre comme des cris de douleur[Be 6].

Allegretto[modifier | modifier le code]

Début du deuxième mouvement.

Le second mouvement est un scherzo au caractère ironique et moqueur. Parmi les œuvres tardives de Prokofiev, c'est un des rares exemples de musique expressément ironique, sans doute car ce n'était pas une forme d'expression très appréciée par la Russie stalinienne[Be 6]. Il est divisé en trois parties, la dernière réexposant le premier thème.

Mesure 30. Nouveau thème à la basse.

Le premier thème prend une forme mécanique, chère à Prokoviev, en noires piquées. Le contexte tonal est stable, mais un accompagnement légèrement dissonant génère une atmosphère à la fois de résolution et d'instabilité[Be 6]. Mesure 21, la mécanique est interrompue par une phrase expressive, un peu moqueuse, dans l'aigu, contrastant avec ce qui précède. Mesure 30, un nouveau thème apparaît à la basse, une phrase développée fortissimo dans une sorte d'assurance impolie et un peu vulgaire[Be 6]. Cette phrase réapparait à plusieurs reprises et amène une nouvelle idée musicale mesure 63 où un thème chromatique rappelle le thème principal de trois notes descendantes de la sonate. Le premier thème réapparait ensuite mesure 79, maintenant déstabilisée par un contrepoint moqueur à la main gauche[Be 7], au point de dégringoler petit à petit dans les tonalités, de ralentir et s'arrêter tel un moteur en panne de carburant.

Mesure 93. Deuxième partie.

La deuxième partie du mouvement commence mesure 93, dans un caractère chaleureux et passionné, tonalement instable, complètement différent de la première partie. Il est frappant de constater que ce thème noble et lyrique, joué à l'unisson par les deux mains, est très voisin du thème crâne et assuré de la mesure 30, transfiguré par l'univers musical de cette partie, rappelant celui de Cendrillon[Be 7]. Le thème devient de plus en plus passionné et lyrique à mesure qu'il traverse les tonalités. La partie se termine par quatre mesures de notes répétées, préparant la réexposition du thème mécanique[Be 7].

Mesure 141. Thème « impoli » tentant de s'imposer.

La troisième partie commence mesure 131 avec la reprise du premier thème. Le thème « impoli » tente à deux reprises de s'imposer, de plus en plus faiblement, sans pouvoir dépasser la deuxième mesure. Le premier thème se développe ensuite avec légèreté et grâce. Le mouvement, dans une brève coda, s'achève avec une sorte de sourire émerveillé[Be 7].

Tempo di valzer[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c p. 129
  2. p.130
  3. a et b p. 131
  4. a, b et c p. 132
  5. a, b et c p. 133
  6. a, b, c, d et e p. 134
  7. a, b, c et d p. 135
  • Daniel Jaffe Sergey Prokofiev Paperback, 2008
  1. p. 159
  2. p. 160

Liens externes[modifier | modifier le code]