Solution de continuité

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L'expression solution de continuité est une expression de la langue française, et le titre de plusieurs ouvrages.

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Expression[modifier | modifier le code]

L'expression solution de continuité signifie « interruption dans la continuité de quelque chose de concret ou d’abstrait ». Cette expression vient du vocabulaire de la chirurgie.

Définition[modifier | modifier le code]

Solution de continuité signifie « rupture, interruption qui se présente dans la continuité de quelque chose de concret ou d’abstrait »[1].

Le plus proche synonyme de cette expression est « interruption »[2].

Origine et historique[modifier | modifier le code]

Cette expression vient du latin solutio, de solvere, dissoudre ; elle exprime la séparation d'éléments auparavant liés[3].

Une solution de continuité signifie qu’on y cherche en vain la continuité, la cohérence, la permanence souhaitées ; c'est le sens qu’a pris aujourd’hui le mot « dissolution », sens qui était étymologiquement celui du mot « solution » : séparation des parties, destruction, désagrégation[4].

Elle est attestée dès 1314 dans le vocabulaire de la chirurgie et désignait les plaies et les fractures[1] : il n’y a plus de continuité dans la peau, dans l’os. A partir de 1546, elle prend le sens de « séparation » en parlant de choses concrètes, puis abstraites à partir de 1680[5]. Dans le domaine médical, l'expression est encore utilisée au XXIe siècle[6].

Cet emploi en registre anatomique est l'occasion pour Rabelais (Pantagruel, ca 1533, chap. XV[7]) et La Fontaine (à la fin de son conte Le diable de Papefiguière, 1674[8],[9]) d'un sous-entendu grivois : dans les deux cas, le syntagme « solution de continuité » y désigne la vulve, assimilée humoristiquement à une plaie béante causée par un coup de hache ou de griffe. Selon l'édition Pléiade des Œuvres complètes de Rabelais[10], l'expression aurait appartenu à l'époque à la philosophie scolastique. Cette grivoiserie est reprise au XVIIIe siècle, avec une référence explicite à La Fontaine, par Nerciat dans Mon noviciat, ou les Joies de Lolotte[11]. En 1864, l'écrivain Alfred Delvau dans son Dictionnaire érotique moderne écrit : « Solution de continuité. La nature de la femme, où il y a en effet une sorte d’interruption de surface »[12].

De façon analogue, l'expression solution de mariage est attestée en 1549[5] pour désigner le divorce, littéralement « dissolution du mariage »[13].

Compréhension[modifier | modifier le code]

L'expression pourrait être rangée parmi les exemples de cacosémie[a] : elle est parfois interprétée comme le contraire de ce qui est signifié : solution interprété comme succès de... ou garantie de...).

On la retrouve dans la littérature, ce qui permet de la comprendre en la contextualisant ; par exemple chez Boris Vian : « Presque aussitôt, il prit conscience d’un brusque changement de décor ; malgré quoi il n’eut pas la notion d’une interruption, d’une solution de continuité quelconque »[14] ou encore chez Michel Zévaco : « Ils avaient cherché d’instinct la porte, le trou par où ils étaient entrés, et ils ne la trouvèrent plus ; cette porte devait sans doute se fermer hermétiquement au moyen d’un mécanisme : sur la muraille, aucune ligne indiquant la solution de continuité, plus de porte ! »[15], ou encore ces citations de Victor Hugo : « J'ajoute que tout mon théâtre tend à la dignification de la femme. Mon plaidoyer pour la femme est, vous le voyez, ancien et persévérant, et n'a pas eu de solution de continuité »[16] et « Une révolution, qu'est-ce que cela prouve ? Que Dieu est à court. Il fait un coup d'Etat, parce qu'il y a solution de continuité entre le présent et l'avenir, et parce que, lui Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. »[17].

À l'inverse, plusieurs compréhensions erronées de cette expression sont relevées, par exemple le quotidien belge Le Soir écrit : « Bien des francophones ne donnent pas à solution son sens technique de « séparation, interruption », mais l’associent à une (vague) opération mentale de « résolution ». Une solution de continuité dans un raisonnement est ainsi comprise comme une constance dans le raisonnement, alors qu’il s’agit en réalité d’une rupture dans la cohérence de ce raisonnement »[18] ou encore le quotidien Le Monde qui relève le une mauvais compréhension de cette expression de la part de son directeur Louis Dreyfus : « Pour la suite, il est aujourd’hui indispensable de mettre en place, dans des délais courts, une solution de continuité qui préserve la fonction de directeur… » ; l’expression « solution de continuité » y est employée dans un sens contraire à sa définition qui est : interruption de la continuité[19].

La Cour de cassation a ainsi été appelée à donner un avis lors d'une procédure juridique dans laquelle un patient avait mal interprété l'expression « solution de continuité » figurant dans un compte rendu médical[20],[b].

Lors des traductions de textes à l'Organisation des Nations unies (ONU), la traduction du syntagme en langue anglaise without any interruption par « sans solution de continuité » a été contestée par un francophone qui révélait ainsi son ignorance. Bien que l’expression « sans solution de continuité » signifie « sans interruption », c’est cette dernière expression qui est désormais privilégiée à l’ONU pour éviter tout malentendu[21].

Ouvrages[modifier | modifier le code]

Solution de continuité est le titre de plusieurs ouvrages :

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La cacosémie désigne toute forme de déficience en matière de sémantique.
  2. Durant la procédure, les arguments suivants étaient invoqués :
    • Les radiologues avaient utilisé le terme « solution de continuité », « bien que, comme l’a fait valoir le patient, dans ses conclusions, ce terme, pour un profane, soit confus et puisse au contraire signifier une absence de rupture, en l’espèce du matériel d’ostéosynthèse »,
    • « que l’intelligibilité de l’information doit s’apprécier in concreto compte tenu du niveau d’instruction du patient ; »
    • « qu’en retenant seulement, in abstracto, que le terme « solution de continuité », voulait dire « fracture, rupture tant dans le langage courant qu’en langage médical » sans s’interroger sur le caractère compréhensible ou non de cette expression pour un travailleur manuel, la Cour d’Appel a violé les articles 1147 du Code civil, L. 1111-2, R. 4127-34 et R. 4127-35 du Code de la santé publique ;
    • « qu’en effet, ayant affaire à un profane, travailleur manuel de surcroît, il incombait aux deux médecins radiologues de veiller à la compréhension de leurs informations par le patient, en employant le terme simple et intelligible de fracture, pour expliquer “la solution de continuité” ».

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Banque de dépannage linguistique sur le site de l'office québécois de la langue française.
  2. Le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales.
  3. Grande encyclopédie Larousse, éditions Larousse, tome 9, 1985, p. 9682.
  4. Site de l'Académie française.
  5. a et b Dictionnaire historique de la langue française, éditions Le Robert, tome 3, p. 3550 (ISBN 978-2-84902-250-4).
  6. Exemple sur un site de médecine.
  7. Pantagruel, chap. XV [lire en ligne].
  8. Page 156 du tome II dans l'édition illustrée dite "des Fermiers généraux" des Contes et nouvelles en vers, Amsterdam [Paris], s.n. [Barbou], 1762.
  9. Jean de La Fontaine, Le Diable de Papefiguiére, Paris, P. Jannet, (lire sur Wikisource), p. 254-259.
  10. Paris, Gallimard, 1994, p. 1295, note 3 à la p. 270.
  11. [Andréa de Nerciat], Mon noviciat, ou les Joies de Lolotte, s.l. [Berlin ?], s. n., 1792, t. I, Première partie, chap. VII, p. 56 ; voir p. 54 dans l'édition de Jean-Christophe Abramovici, Paris, Zulma (coll. "Dix-huit"), 2001.
  12. Alfred Delvau, Dictionnaire érotique moderne (1864), Neuchatel, Imprimerie de la société des bibliophiles cosmopolites, (lire sur Wikisource), v-402
  13. Françoise Nore, Dictionnaire du bon français contemporain, 2019 (ISBN 978-1-79469-483-5) [lire en ligne].
  14. Boris Vian, L'Herbe rouge, p. 117/203 [lire en ligne].
  15. Michel Zévaco, Les Pardaillan [lire en ligne].
  16. Victor Hugo, Actes et paroles [lire en ligne].
  17. Victor Hugo, Les Misérables, IV.
  18. Michel Francard, Le mauvais {œil du cyclone}, le quotidien Le Soir du 15 novembre 2019
  19. Au Monde, rupture de la continuité ?, 23 mai 2014, quotidien Le Monde [lire en ligne].
  20. « L’information du patient par le spécialiste : à propos d’un arrêt récent de la Cour de Cassation », sur le site de la revue du Syndicat national des cardiologues, (consulté le 28 avril 2020).
  21. Marie-Josée de Saint Robert, Le discours spécialisé à l’ONU : chances et défis pour le traducteur, section no 19 [lire en ligne].