Solitude (vers 1772-1802)

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Solitude
Biographie
Naissance
Décès
Surnom
La Mulâtresse SolitudeVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité

Solitude, de son prénom Rosalie, née vers 1772 en Guadeloupe et morte le sur la même île, est une figure historique incarnant a posteriori la résistance des esclaves noirs luttant contre le rétablissement de l'esclavage en 1802. À la suite de l'échec du mouvement de résistance de Louis Delgrès face aux forces coloniales, elle est condamnée à mort à l'âge de 30 ans.

Biographie historique[modifier | modifier le code]

Solitude a bien une historicité mais on ne connaît ni sa mère, ni son année de naissance, ni le sexe de son enfant, ni sa condition avant 1794 (libre de couleur ou esclave). Le peu qu'on sait tient à quinze lignes parues en 1858 dans l'Histoire de la Guadeloupe par Auguste Lacour[1], un Guadeloupéen issu d'une famille créole de la Basse-Terre. Enceinte, elle est capturée en un lieu inconnu à une date inconnue après la défaite et le sacrifice de Delgrès puis exécutée au lendemain de son accouchement. Celui-ci ayant lieu le 29 novembre 1802[2], on en déduit que l'enfant, dont on ne connaît pas le sexe, est né le 28 novembre. La date de l'exécution semble avoir été choisie pour permettre à l'enfant de naître. Les modalités de l'exécution ne sont pas connues : on utilisait alors la pendaison, la guillotine, la roue, le bûcher, la fusillade pour les militaires et d'autres supplices qui furent parfois ordonnés mais ne furent pas appliqués faute de modèle. Lacour écrit :

« On a vu que les femmes et les enfants arrêtés sur les habitations avaient été envoyés à Palerme[3]. Ces prisonniers d’un genre tout nouveau étaient au nombre de quatre-vingts. Leur existence, depuis leur arrestation, avait été affreuse. Il ne se passait pas d’instant qu’ils n’entendissent débattre la question de leur vie ou de leur mort. Le mulâtre Jean-Christophe insistait pour qu’on les fusillât, disant faussement que ce seraient de justes représailles ; que là où les blancs dominaient, c’était le sort qu’ils faisaient subir aux femmes de couleur. Les négresses et les mulâtresses surtout se montraient acharnées contre les femmes blanches. La mulâtresse Solitude, venue de la Pointe-à-Pitre à la Basse-Terre, était alors dans le camp de Palerme. Elle laissait éclater, dans toutes les occasions, sa haine et sa fureur. Elle avait des lapins. L’un d’eux s’étant échappé, elle s’arme d’une broche, court, le perce, le lève, et le présentant aux prisonnières : « tiens, dit-elle, en mêlant à ses paroles les épithètes les plus injurieuses, voilà comme je vais vous traiter quand il en sera temps ! ». Et cette malheureuse allait devenir mère ! Solitude n’abandonna pas les rebelles et resta près d’eux, comme leur mauvais génie, pour les exciter aux plus grands forfaits. Arrêtée enfin au milieu d’une bande d’insurgés, elle fut condamnée à mort ; mais on dut surseoir à l’exécution de la sentence. Elle fut suppliciée le 29 novembre après sa délivrance. »

On ne sait si Lacour utilise un document écrit aujourd'hui disparu (par exemple un bref rapport) ou s'il retranscrit un témoignage oral.

Biographie romancée[modifier | modifier le code]

La partie connue et historique de la biographie de Solitude est donc extrêmement succincte. Son personnage est tiré de l'oubli et popularisé par André Schwarz-Bart, qui dans son roman La Mulâtresse Solitude (1972) a largement extrapolé les quelques éléments qu'il extrait du livre de Lacour cité plus haut, en le complétant avec des informations générales issues de livres sur la Guadeloupe de l'époque, notamment La Guadeloupe d'Henri Bangou et La Guadeloupe d'Oruno Lara (en))[4]. Les situations décrites sont avérées, comme notamment la « pariade », une pratique qui consistait à livrer les femmes esclaves aux marins blancs, souvent ivres, avant l’arrivée à quai des navires négriers[5].

Le qualificatif de « mulâtresse » est souvent accolé à son nom, selon le vocable colonial dégradant qui servait à désigner une personne métisse[6],[7]. Ce terme injurieux et méprisant, utilisé par les négriers et les colons, est imaginé par les esclavagistes, notamment par Moreau-de-Saint-Méry, pour exprimer à quel point les personnes résultant d'alliances entre Européens et Africains sont contre-nature et méprisables. Le terme « mulâtre » tire son origine de celui de « mulet », qui sont des animaux stériles, produits de la saillie d’un cheval et d'une ânesse[8].

Naissance et esclavage[modifier | modifier le code]

Tous les éléments qui suivent concernant Solitude sont inventés par André Schwarz-Bart.

Née vers 1772, Rosalie (qui se renommera Solitude plus tard) est la fille de Bayangumay, captive africaine, violée par un marin blanc sur le navire négrier[9] qui la déportait aux Antilles.

Solitude est séparée de sa mère lorsqu'un colon remarque qu'elle a la peau et les yeux clairs ; il l'assigne en tant que domestique de maison, catégorie dite supérieure dans la hiérarchie des esclaves[10]. Quand l'abolition de l'esclavage est décrétée en 1794, elle intègre une communauté marronne de Guadeloupe[11], installée à Goyave et dirigée par le Moudongue Sanga[10],[12].

Résistance antiesclavagiste[modifier | modifier le code]

Projet d'arrêté sur le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe, 27 Messidor an X (16 juillet 1802), page 1.

Début , au moment de la Révolution française, des troubles et des émeutes agitent la Guadeloupe. Louis XVI est exécuté et la Terreur se répercute dans les Antilles. Des familles de planteurs, ainsi que des membres du clergé, sont exécutés ou en fuite. Les résistants, anciens esclaves, forment des communautés marrones. Le , la Convention nationale abolit l’esclavage et fait de tous les hommes peuplant les colonies des citoyens français jouissant des mêmes droits. Cependant, au moment où la nouvelle parvient en Guadeloupe, l’île est occupée par les Anglais[13]. De plus, le lobby des planteurs, membres de l’aristocratie sucrière présente sur l'île, estime que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne peut s’appliquer aux Noirs[14].

Napoléon Bonaparte et le puissant lobby colonial, avec à sa tête Cambacérès, deuxième consul, et Talleyrand, ministre des Relations extérieures[7], chargent le général Antoine Richepance de mater toute rébellion et de rétablir l'esclavage en mettant les résistants aux fers. Le , quatre mille soldats, membre du corps expéditionnaire de la force coloniale débarquent à Pointe-à-Pitre[7],[13]. Six jours plus tard, le , le colonel d'infanterie abolitionniste et intellectuel d'origine martiniquaise[13] Louis Delgrès lance un appel à la résistance et publie une proclamation intitulée À l'Univers entier, le dernier cri de l'innocence et désespoir. La loi sur la traite de noirs et le régime des colonies du remet en cause l'abolition[15]. Elle est suivie par le rétablissement de l’esclavage, qui est officialisé en Guadeloupe par l'arrêté consulaire du (27 Messidor an X), signé par Napoléon Bonaparte[16].

Projet d'arrêté - Rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe - 27 Messidor an X (16 juillet 1802) - Page 2.

Solitude, alors enceinte de trois mois, se rallie à l'appel de Louis Delgrès et combat à ses côtés pour la liberté. Enceinte de son compagnon Maïmoun[17], résistant marron récemment déporté d’Afrique, qui combat avec elle, et armée d’un pistolet, elle participe à tous les combats, tout comme Marthe-Rose, la compagne de Louis Delgrès[13].

Au bout de plusieurs jours de combat, les forces coloniales acculent trois cents résistants dans l'habitation fortifiée d'Anglemont, à Matouba[16] et mènent un siège violent[13]. Le , tout espoir perdu, Louis Delgrès fait truffer le bâtiment de barils de poudre. Lorsque l’armée y pénètre, le , le bâtiment explose. Parmi les trois cents résistants retranchés, quelques uns survivent, parmi lesquels Solitude, qui n'est pas exécutée comme les autres survivants, en raison de sa grossesse[13]. En effet, les colons souhaitent qu'elle accouche avant de la mettre à mort, afin de vendre son enfant à un propriétaire esclavagiste[17]. Arrêtée, Solitude est condamnée à mort et emprisonnée. Elle met au monde un garçon, le [13]. Les sources indiquent qu’elle est « suppliciée » le lendemain, le [16].

Arrêté consulaire sur le rétablissement de l'esclavage. Circulaire du préfet colonial de la Guadeloupe du 27 messidor an X (16 juillet 1802).

Mémoire et hommages[modifier | modifier le code]

Jardin Solitude, à Paris.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Auguste Lacour, Histoire de la Guadeloupe, tome troisième : 1798-1803, Livre IX, chapitre VI, Basse-Terre, 1858, réédition EDCA, préface de Jacques Adélaïde-Merlande, Basse-Terre, 1976, p. 311.
  2. Rédaction du Figaro, « Qui était Solitude, l'ancienne esclave qui sera la première femme noire honorée par une statue à Paris », sur Le Figaro,
  3. « camp dominant de Palerme à Dolé qui ferme l'itinéraire principal reliant Basse-Terre à Pointe-à-Pitre et qui renfermait le butin humain de 80 femmes et enfants de colons arrêtés sur les habitations en ce début de mai et que Gobert délivrera in extremis » ; cf. Max Etna, « 1802 : la guerre de la Guadeloupe ou la géographie en marche avec la liberté », dans Bulletin de la Société d'histoire de la Guadeloupe, 2002, (131), pp. 47–60, en part. p. 50.
  4. Catherine Rovera, « « La femme Solitude de Guadeloupe ». Ce que nous dit l’avant-texte de La Mulâtresse Solitude », Continents manuscrits. Génétique des textes littéraires – Afrique, Caraïbe, diaspora, no 16,‎ (ISSN 2275-1742, DOI 10.4000/coma.6673, lire en ligne, consulté le )
  5. Alexandre Chauvel, « Qui était Solitude, la première femme noire à avoir bientôt sa statue à Paris ? », sur Ouest-France.fr, (consulté le )
  6. Marie-José Corentin-Vigon, « À propos de La mulâtresse Solitude », dans Franck Chaumon, Okba Natahi, Des solitudes, Erès, (ISBN 9782749255712), p. 133-146.
  7. a b et c « Qui est Solitude, héroïne de la résistance des esclaves qu'Hidalgo met à l'honneur à Paris », sur Le HuffPost, (consulté le )
  8. « Solitude (1772-1802) », sur Une autre histoire, (consulté le )
  9. « Archives d'Outre-mer : la mulâtresse Solitude, "Vivre libre ou mourir" », sur Outre-mer la 1ère (consulté le )
  10. a b et c 2019 DEVE 67 Dénomination « jardin de la Mulâtresse Solitude » attribuée aux pelouses nord de la place du Général Catroux (17e), projet de délibération de la mairie de Paris, 2019, [lire en ligne], consulté le 24 septembre 2020.
  11. Reines et héroïnes d'Afrique.
  12. Marie-Christine Rochmann, L'esclave fugitif dans la littérature antillaise : sur la déclive du morne.
  13. a b c d e f et g « Solitude, résistante guadeloupéenne », sur L'Histoire par les femmes, (consulté le )
  14. Jacques Denis, « Le combat de Solitude », sur Le Monde diplomatique, (consulté le )
  15. « Qui était Solitude, l'ancienne esclave qui sera la première femme noire honorée par une statue à Paris », sur LEFIGARO, (consulté le )
  16. a b et c « Mulâtresse Solitude », sur unesco.org, (consulté le ).
  17. a et b « Mémoires de Guadeloupe », sur www.memoires-de-guadeloupe.com (consulté le )
  18. a et b Denis Cosnard, « Une première statue de femme noire bientôt à Paris », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  19. 10 mai 2007. Statue en l'honneur de Solitude à Bagneux, site du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage.
  20. « Google Maps », sur Google Maps (consulté le ).
  21. Frédéric Lesgrands-Terriens, Spigaoù, (ISBN 978-2-9560212-1-6).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Sylvia Serbin, Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire, Sépia.
  • Maryse Condé, La civilisation du bossale, L'Harmattan.
  • Arlette Gautier, Les Sœurs de Solitude. La condition féminine dans l'esclavage aux Antilles du XVIIe au XIXe siècle, PUR, 2010 (ISBN 2753510393).
  • Frédéric Régent, La France et ses esclaves. De la colonisation aux abolitions (1620-1848), Grasset, 2007, 368 p.
  • Henri Bangou, La Guadeloupe, histoire de la colonisation de l'île. 1492-1848, t. 1, L'Harmattan, 2000 (ISBN 978-2858028450)
  • Kathleen Gyssels, Filles de Solitude, L'Harmattan, 1996 ( (ISBN 2-296-30665-9))

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]