Sociologie visuelle

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Au sein des sciences humaines, la « sociologie visuelle » est la partie de la sociologie qui utilise l’image ou un autre medium visuel (photographie, vidéo, dessin animé, bande dessinée), pour mieux comprendre ou décrire ce qu’elle montre (la culture et la société figurées sur l’image)[1] et/ou ce que l’image dit de celui qui l’a produite.

Histoire[modifier | modifier le code]

Dans la foulée du développement des techniques photographiques, le journaliste, photographe et réformateur américain Jacob Riis, dès 1890, entreprend de décrire et de montrer, à travers la photo, la condition sociale des quartiers défavorisés de New York. Au cours de la même période, le sociologue Lewis Hine (1874-1940), à la fois documentariste et photographe, entreprend d’utiliser pour la première fois la photographie comme outil documentaire afin de mettre en lumière les conditions de travail dans lesquelles se retrouvent les enfants. Pour sa part, tout le courant de réforme sociale du début du XXe siècle, aux États-Unis, pour sa part, est grandement tributaire de la photographie et des travaux des sociologues. D’ailleurs, les différents numéros de l’American Journal of Sociology, de 1896 à 1916, comportent un important lot de photographies servant à appuyer les avancées théoriques et les hypothèses alors formulées. Il est également intéressant de constater que l’article du sociologue américain Frank Wilson Blackmar (1854-1931), The Smoky Pilgrims[2], relatant la vie de deux familles pauvres du Kansas à travers la photographie, seront par la suite repris par Howard Becker (Photography and Sociology[3]), Erwin Goffman (Gender Advertisements[4] — ritualisation de la féminité dans la publicité) et Douglas Harper (Good Good Company[5], Working Knowledge) et feront l’objet d’une application concrète en ce qui concerne l’analyse de l’image et son utilisation en sociologie. Comme le souligne Elizabeth Chaplin, ces études démontrent que « lorsque des sociologues, qui sont aussi photographes, produisent des images qui possèdent à la fois une finalité documentaire et certaines qualités esthétiques, celles-ci génèrent, une fois combinées à un texte descriptif, une pratique sociologique enrichie[6]. » Au XXe siècle, il importe de souligner les importantes contributions de Gregory Bateson et Margaret Mead et leur célèbre ouvrage Balinese Character : a Photographic Analysys[7] (1942), ainsi que les travaux de John Collier et Malcolm Collier (1986) avec leurs techniques de production filmique comme inventaire de la culture matérielle. À ne pas oublier Tim Asch[8], qui se servit du film pour décrire la vie sociale du Cap Breton en 1950, et finalement, Pierre Bourdieu qui soulignait que « L’étude de la pratique photographique et de la signification de l’image photographique est une occasion privilégiée de mettre en œuvre une méthode originale tendant à saisir dans une compréhension totale les régularités objectives des conduites et l’expérience vécue de ces conduites[9]. » (Extrait tiré du livre « Sociologie visuelle - Une introduction » et autorisé par l'auteur[10]).

La sociologie visuelle, l’une des méthodes récemment produite par les sciences sociales, cherche dès lors à tirer profit d'un monde qui produit de plus en plus d’images et y baigne, au profit d’une culture visuelle qui grandit et évolue rapidement.

Principes[modifier | modifier le code]

la « sociologie visuelle » analyse l’image documentaire, substitutive, artistique, digitale[11], d'archive.

Les séries temporelles d’images ou la re-photographie présentant les costumes, les véhicules, les voies de circulation, les paysages agricoles, les paysages industriels ou balnéaires sont aussi un moyen de visualisation du changement social, urbain notamment[12]. Les techniques visuelles et notamment le film ou la photographie[13] peuvent venir épauler l’enquête qualitative de terrain [14], avec toutefois des nécessités légales d’anonymisation de la personne qui peuvent varier selon les époques et les pays.

Présupposé[modifier | modifier le code]

Parce que la vue (via le regard) est un « sens privilégié de la connaissance du monde »[15]; ’image et sa polysémie peuvent être utilisées, interprétées en complément des approches d’observation participante, car l’image est ou peut être un « langage utilisé pour une description de la réalité sociale, l’image envahit le domaine des sciences sociales et s’affirme ainsi comme une nouvelle manière de faire recherche : la sociologie visuelle » selon Fabio La Rocca qui écrit aussi que l’image peut et même « doit être pensée comme un texte »[15] .

Pour le sociologue Pierre Fraser de l'Université Laval, la sociologie visuelle part de l’idée que la vue est un « sens privilégié de la connaissance du monde[16]. » Conséquemment, le présupposé de la sociologie visuelle, en tant que démarche scientifique, s’articulerait autour du fait que l’image peut être un « langage utilisé pour une description de la réalité sociale[15] » et que celle-ci « doit être pensée comme un texte[15]. » Toujours dans le même ordre d'idées, Fraser considère que « ce présupposé mérite d’être analysé, car d’une part, il est possible de convenir que l’image peut être un « langage » utilisé pour une description de la réalité sociale à travers la photographie, le film ou le multimédia, et que la sociologie visuelle, de nature qualitative, peut rendre compte de certaines réalités sociales au même titre que la sociologie quantitative est en mesure de le faire, la différence étant dans la forme de présentation des résultats. [...] Partant de là, le présupposé de la sociologie visuelle se fonde effectivement sur l’idée que la vue est un sens privilégié de la connaissance du monde et que sa démarche scientifique s’articule autour du fait que l’image peut être un moyen (et non un langage) pour décrire la réalité sociale. Il faut maintenant voir ce que vaut une image en sociologie visuelle, comment elle est constitutive de la réalité sociale, c’est-à-dire, un modèle d’expression, de communication, de monstration et de démonstration, un outil qui rassemble les trois principes fondamentaux d’une analyse : la description, la recherche des contextes, l’interprétation[10]. »

Pour le sociologue Simon Langlois, la sociologie visuelle est aussi de plus en plus « un outil de recherche, une méthode d’observation et un mode de restitution de résultats d’enquêtes [17]», c’est-à-dire que « l’image est une donnée de terrain au même titre que l’entretien, le document d’archives, le questionnaire ou la donnée statistique. [17]» D’ailleurs, Stanczak, dans son article intitulé Image, Society and Representation, n’a-t-il pas dit : « Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, enseigne-t-on dans nos cours et il en va de même pour les images qui exigent un travail de construction de la part du chercheur. [18]» Venant de la part d’un sociologue aussi rompu que Langlois à la sociologie quantitative, la remarque suivante est d’autant plus intéressante : « L’image est aussi un mode d’écriture dans la sociologie visuelle. L’image fait partie de l’argumentation scientifique, tout comme la donnée empirique classique en appui au diagnostic du sociologue. L’image donne sens à une interprétation et elle peut être considérée comme n’importe quelle autre donnée validée dans un énoncé scientifique. La sociologie d’un phénomène social se fait aussi avec l’image. Les publications les plus éclairantes sur le grand mouvement social étudiant qui a marqué la société québécoise en 2012 ont ainsi fait largement appel à l’image non seulement pour illustrer ce qui s’est passé dans la rue et les institutions d’enseignement post secondaires, mais aussi pour en faire l’analyse à la suite d’une construction, d’une interprétation par les sociologues qui les ont choisies. L’image est un mode d’écriture sociologique incontournable [...[17]] » Dans le cadre des pratiques de la sociologie visuelle, l’image peut donc être interprétée en fonction du mode de recherche dans lequel elle s’inscrit : empirique, narratif, réflexif, phénoménologique. Autrement dit, l’image permet une meilleure compréhension de ce qui est observé qu’une simple description dans un carnet de terrain.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La Roca, F. (2012). L’instance monstratrice de l’image: la sociologie visuelle comme paradigme phénoménologique de la connaissance. Visualidades, 5(1).
  2. (en) Blackmar, Frank Wilson, « The Smoky Pilgrims », American Journal of Sociology,‎ , p. 485-500
  3. (en) Becker, Howard, « Photography and sociology », Studies in Anthropology of Visual Communication,‎ , p. 3-26
  4. (en) Goffman, Erwin, Gender Advertisements, Macmillan,
  5. (en) Harper, Douglas, Good Company, Chicago University Press,
  6. (en) Chaplin, Elisabeth, Sociology and Visual Representation, Londres, Routledge,
  7. (en) Bateson, Gregory, Balinese Character : a Photgraphic Analysys, New York, New York Academy of Sciences,
  8. (en) Harper, Douglas, Cape Breton 1952 : the Photographic Vision of Timothy Asch, USA, IVSA,
  9. Bourdieu, Pierre, Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de Minuit,
  10. a et b Pierre Fraser, La sociologie visuelle - Une introduction, Paris/Québec, Éditions V/F, , 102 p. (ISBN 978-1515310327, lire en ligne), p. 15-16
  11. Losacco, G. P. (2007). Sociologie visuelle digitale. Sociétés, (1), 53-64.
  12. Krase, J. (2007). Visualisation du changement urbain. Sociétés, (1), 65-87
  13. Maresca, S., & Meyer, M. (2013). Précis de photographie à l'usage des sociologues. Presses universitaires de Rennes.
  14. Spinelli, L. (2007). Techniques visuelles dans une enquête qualitative de terrain. Sociétés, (2), 77-89.
  15. a, b, c et d La Rocca F (2007), Introduction à la sociologie visuelle, Revue « Sociétés » ; 2007/1 (no 95) p : 156 ; (ISBN 9782804154790) ; DOI:10.3917/soc.095.0033 ; Éditeur : De Boeck Supérieur
  16. Fabio La Rocca, « Introduction à la sociologie visuelle », Sociétés,‎ , p. 33-40
  17. a, b et c Simon Langlois, « La sociologie visuelle. Nouveau champ de la discipline », Bulletin du Département de sociologie de l'Université Laval,‎ , p. 4-6 (lire en ligne)
  18. (en) Stanczak, G. C., « Image, Society and Representation », Visual Research Methods,‎

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Ballarini L, Maresca D, Meyer M (2014), « Précis de photographie à l’usage des sociologues », Questions de communication, consulté le 08 janvier 2015. URL : http://questionsdecommunication.revues.org/9121
  • Becker, H. S. (2001). Sociologie visuelle, photographie documentaire et photojournalisme. Communications, 71(1), 333-351.
  • Du, M., & Meyer, M. (2008). « Photographier les paysages sociaux urbains ». Itinéraires visuels dans la ville. ethnographiques.org
  • Faccioli P et Losacco G (2003), Manuale di Sociologia Visuale, Milan, Franco Angeli ; et D. Papademas (1993), Visual Sociology and Using Film/Video in Sociology Courses, Washington, American Sociological Association.
  • Garrigues, E. (2000). L'écriture photographique: essai de sociologie visuelle. Éditions L'Harmattan.
  • Meyer, M. (2011). « Pour une sociologie visuelle du monde policier. Regards, visibilité et médiatisation de la police lausannoise » (Doctoral dissertation, Thèse de doctorat en cotutelle internationale, Lausanne-Nantes, Université de Lausanne-Université de Nantes)
  • Piette. A (1996), « Ethnographie de l’action. L’observation des détails », Paris, Métailié. Résumé : La photographie au service de la sociologie
  • Terrenoire, J. P. (2006). http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_2006_num_80_1_2378 Sociologie visuelle]. Communications, 80(1), 121-143.