Constructivisme social
Le constructivisme social (ou constructivisme sociologique) est une approche sociologique et une position épistémologique qui considère la réalité sociale et les phénomènes sociaux comme étant « construits », c'est-à-dire institutionnalisés et transformés par les interactions humaines, les représentations et les contextes historiques, plutôt que comme des faits naturels ou immuables.
La notion de construction sociale, rattaché à cette approche, est popularisée par l'ouvrage de référence de Peter L. Berger et Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité (1966), qui s'inscrit dans la continuité de la phénoménologie sociologique.
Bien que les termes soient souvent utilisés de manière interchangeable dans la pratique, certains auteurs distinguent le constructionnisme (point de vue sociologique sur la perception du monde par les acteurs) du constructivisme (théorie générale de la connaissance). Loin d'être un courant unifié, le constructivisme constitue une « mosaïque » de recherches (interactionnisme, ethnométhodologie, structuralisme constructiviste, etc.) qui s'étend de l'analyse micro-sociologique à l'analyse macro-sociologique. Cette approche fait l'objet de mises au point critiques, notamment par le sociologue Bernard Lahire, qui réfute l'idée que les constructions sociales seraient de pures illusions subjectives ou éphémères. Il rappelle que l'histoire produit des institutions durables (droit, langue) qui s'imposent aux individus comme des réalités objectives.
Constructivisme et constructionnisme
[modifier | modifier le code]Dans leur ouvrage Étude des communications : Approches constructivistes, le philosophe et psychosociologue Alex Mucchielli et la chercheuse en sciences de l'information et de la communication Claire Noy, présentent une distinction entre le constructionnisme et le constructivisme [1].
- Le « constructivisme est une position épistémologique, c’est-à-dire un parti pris sur la connaissance et les modalités d’arriver à cette connaissance »[1] ;
- Le constructionnisme est « un point de vue scientifique sur la manière dont les hommes arrivent à percevoir le monde et à agir dans ce monde interprété par eux », et correspond à « un « subjectivisme » [qui] met au premier plan les interprétations faites par les acteurs sociaux »[1]. Le constructionnisme correspond à une approche sociologique qui met « l’accent sur la construction interprétative des réalités du monde social par les acteurs sociaux », à l'instar de l'ouvrage classique de Berger et Luckmann La Construction sociale de la réalité[1].
- En pratique, dans l'usage, le constructionnisme est une forme de constructivisme et se réfère à l'idée de construction sociale[2].
Métaphore de la construction sociale
[modifier | modifier le code]La notion de « construction sociale » connaît une large diffusion au sein des sciences sociales, où elle est parfois désignée par des termes proches tels que l'« invention », la « production » ou la « fabrication » d'un fait social[3]. Toutefois, malgré cet usage fréquent, le concept est rarement défini explicitement[3]. Cette apparente unité terminologique masque en réalité une grande hétérogénéité théorique, chaque tradition disciplinaire ayant développé sa propre interprétation de l'analyse constructiviste[3].
Comme le précise le sociologue Marc Loriol, « le constructivisme s’inspire de la métaphore de la construction pour l’appliquer de façon heuristique à des phénomènes qui ne sont habituellement pas pensés ainsi »[3]. À l'instar d'un édifice résultant de l'intervention de multiples corps de métier, les institutions et réalités sociales sont envisagées comme le produit complexe d'interactions — concertées ou conflictuelles — entre une pluralité d'acteurs[3]. Lorsque ce processus, toujours historiquement situé et contingent, s'efface pour laisser place à une apparence de naturalité, le rôle du sociologue consiste alors à en retracer la genèse pour mettre en lumière les mécanismes ayant conduit à leur existence actuelle[3].
Mésusages de la métaphore de la construction sociale
[modifier | modifier le code]Le sociologue français Bernard Lahire identifie « cinq lieux communs qui [lui] semblent le plus fréquemment attachés aujourd’hui à une dérive du « constructivisme sociologique » »[4],[5].
- Un premier lieu commun consiste à considérer que la construction sociale ne serait qu’une construction symbolique et subjective[4]. Ce lieu commun assimile ainsi les constructions sociales et historiques « à de pures croyances ou à de pures représentations »[4]. Pourtant, la perspective qui « consiste à rappeler le rôle des catégories sociales de perception du monde portées par les acteurs sociaux »[6] est non seulement objectivable [7] mais n'enlève rien ni à la « réalité » ni à la « matérialité » des faits sociaux[4].
- Un deuxième lieu commun consiste « à réduire les objets d’étude du sociologue aux représentations des acteurs »[7]. Dans cette perspective, l'analyse du monde social se restreint à l'analyse de la dimension symbolique du social, c'est-à-dire à « l'étude des conceptions [...] que les acteurs se font du monde social »[7]. Pour Bernard Lahire, cette vision implique que « le sociologue n’est donc plus à la recherche de la vérité « par rapport aux faits » (« véracité externe »), mais de la « cohérence interne » des points de vue « par rapport aux systèmes de représentations » »[8]. Il ne s’agit plus dès lors « d’« expliquer » des comportements et des croyances mais seulement de les « expliciter » »[8]. De plus, cela revient à « oublier l’existence de réalités non dites et non perçues »[9].
- Un troisième lieu commun consiste à présenter la construction de la réalité sociale comme « une formation fragile, éphémère, produit de sens intersubjectifs et contextuels »[10]. Bernard Lahire objecte que les individus n'inventent pas à chaque génération — et encore moins à chaque interaction — les institutions dont ils héritent, qu'il s'agisse de la langue, du droit, et plus largement de l'ensemble des institutions économiques, politiques, religieuses et culturelles[10]. Ainsi, la construction sociale de la réalité s'observe tout autant dans des dispositifs objectivés durables, parfois pluriséculaires[11].
- Un quatrième lieu commun consiste à penser que « ce qui a été construit par l’histoire peut facilement être déconstruit et reconstruit autrement »[11]. Or, argumente Bernard Lahire, « il n’y a aucun paradoxe dans le fait de dire à la fois que la métaphore de la construction sociale de la réalité est une bonne métaphore pour dé-naturaliser le monde historique et social [...] et qu’il faut donner à penser que, pour des raisons objectives (au sens de l’état des choses existant) et subjectives (au sens de l’état des manières de penser et de faire existant), le monde social et historique se présente [...] comme un monde [...] très difficile à transformer »[12].
- Un cinquième lieu commun consiste à considérer que « la science est une construction sociale de la réalité comme une autre »[13]. Si Bernard Lahire reconnaît le caractère construit de la science — en ne confondant pas la réalité de ses constructions et la réalité des choses elles-mêmes —, il rejette cependant l'idée que toutes les constructions discursives se valent[13]. En effet, les constructions scientifiques se distinguent car elles sont beaucoup plus exigeantes que toutes les autres formes de constructions discursives[14].
Constructivisme sociologique
[modifier | modifier le code]En sociologie il est communément admis que « la réalité est socialement construite »[15]. Cette idée est résumée par le sociologue américain William Isaac Thomas de la façon suivante : « Si les hommes considèrent des situations comme réelles, alors elles le deviennent dans leurs conséquences »[16]. L'argent en est un exemple classique : on accorde socialement une valeur à un billet de banque qui, tant que cette valeur est reconnue socialement, est davantage qu'un simple bout de papier[16].
Ainsi, « la matérialité d'un objet, d'un évènement ou d'un comportement est indissociable d'un ensemble de signification à partir desquelles les objets, les faits et les comportements deviennent ces « objets-là », ces « faits-là » et ces « comportements-là », dans la réalité qui leur est reconnue »[17].
Le sociologue Marc Loriol explique que « dire que tel phénomène est une construction sociale [ne revient pas] à dire que le phénomène n’existe pas réellement ou alors seulement dans les discours ou les représentations »[18]. Il ajoute : « viendrait-il à l’idée de quiconque de dire qu’une maison n’existe pas parce qu’elle a été construite ? »[18]. Marc Loriol explique que pour Ian Hacking, dire que « X est socialement construit » signifie, d'une part, que X n’est ni naturel ni inévitable (il aurait pu être différent ou ne pas exister dans une autre configuration sociale ou historique), et d'autre part, que X est généralement tenu pour naturel, acquis, stable, ou défini une fois pour toutes[18],[a].
Pères-fondateurs du constructivisme
[modifier | modifier le code]Le constructivisme sociologique est devenu un courant sociologique avec la parution de l'ouvrage des sociologues Peter Berger et Thomas Luckmann, publié en 1966 The Social Construction of Reality, et traduit en français en La Construction sociale de la réalité[19]. Cet ouvrage prolonge les travaux phénoménologique d'Alfred Schutz[19]. L'idée soutenue par les Berger et Luckmann est que la construction de la réalité, définie comme « une qualité appartenant à des phénomènes que nous reconnaisons comme ayant une existence indépendante de notre propre volonté »[20], dépend de l'environnement culturel dans lequel nous évoluons[19]. Cette approche insiste sur la dimension cognitive de la réalité sociale[3].
Mosaïque constructiviste
[modifier | modifier le code]Le constructivisme ne saurait se réduire à la seule approche de Peter Berger et Thomas Luckmann, et selon les sociologues James Holstein et Jaber Gubrium, il constitue une « mosaïque de recherches »[21]. Cette diversité permet d'inclure des courants comme l'interactionnisme ou l'ethnométhodologie. En s'appuyant notamment sur la typologie établie par Philippe Corcuff, on peut ainsi distinguer plusieurs déclinaisons du programme constructiviste[21] :
- Un constructivisme interactionniste, focalisé sur les processus dynamiques de création de sens ;
- Un constructivisme organisationnel, centré sur les stratégies d'acteurs et les effets d'agrégation ;
- Un constructivisme « tourainien » (d'après Alain Touraine), qui lie la production de la société aux rapports de force pour le contrôle de l'historicité ;
- Un constructivisme « bourdieusien » (d'après Pierre Bourdieu), analysant comment les formes de domination se cristallisent dans les catégories de pensée (structuralisme constructiviste) ;
- Un constructivisme « foucaldien » (d'après Michel Foucault), axé sur les effets normatifs des discours et des épistémès.
Typologie des espaces du constructivisme
[modifier | modifier le code]Pour structurer la diversité des recherches constructivistes, le sociologue Marc Loriol propose de croiser le niveau d'analyse (micro/macro) avec l'intentionnalité de l'action (volontaire/émergente)[22]. Cette typologie permet de distinguer quatre postures de recherche qui éclairent chacune une facette de la construction sociale[22] :
| Niveaux \ Dimensions | Action volontaire / organisée | Effet émergent / non intentionnel |
|---|---|---|
| Macro (ou méso) |
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|
| Micro |
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Dans cette perspective, l’approche constructiviste est définie par l’espace d’analyse ouvert par ces quatre dimensions, chacune renvoyant à un ensemble de notions de sciences sociales[b] : construction des problèmes publics (claim making process), définition de la situation, étiquetage (Labeling) et carrière[22].
Constructivisme et relativisme
[modifier | modifier le code]Une critique fréquente adressée au constructivisme, notamment par le philosophe Paul Boghossian, est qu'il mènerait au relativisme en niant l'existence d'une réalité objective indépendante des représentations sociales[23]. Pourtant, la majorité des sociologues constructivistes ne réfutent pas l'existence du monde physique, mais s'intéressent à la manière dont le sens social est produit[23]. Comme le souligne Marc Loriol, la métaphore de la construction implique justement qu'une fois bâtie, une réalité (comme une maison) existe bel et bien et exerce une contrainte sur les individus[23].
Notes, références et bibliographie
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ D'après Hacking 1999
- ↑ Marc Loriol fait notamment explicitement référence à des auteurs comme Howard Becker (théorie de l’étiquetage), William Thomas (définition de la situation ; concept repris notamment par Erving Goffman), Edwin Lemert ou encore Muriel Darmon (notion de carrière).
Références
[modifier | modifier le code]- Mucchielli et Noy 2005, p. 11-12
- ↑ Lahire 2007, p. 94-95
- Loriol 2012, p. 7-19
- Lahire 2007, p. 95
- ↑ Delas et Milly 2021, p. 289
- ↑ Lahire 2007, p. 96
- Lahire 2007, p. 97
- Lahire 2007, p. 99
- ↑ Lahire 2007, p. 102
- Lahire 2007, p. 104
- Lahire 2007, p. 105
- ↑ Lahire 2007, p. 106
- Lahire 2007, p. 108
- ↑ Lahire 2007, p. 108-109
- ↑ Campenhoudt et Marquis 2020, p. 240-241
- Campenhoudt et Marquis 2020, p. 241
- ↑ Campenhoudt et Marquis 2020, p. 251
- Loriol 2010, p. 112
- Campenhoudt et Marquis 2020, p. 249
- ↑ Berger et Luckmann 1966, p. 7 cité dans Campenhoudt et Marquis 2020, p. 249
- Loriol 2012, §3
- Loriol 2012, §116 et suivants
- Loriol 2012, §14 et suivants.
Bibliographie
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: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- Alex Mucchielli et Claire Noy, « Introduction. Constructionnisme et constructivisme », dans Étude des communications : Approches constructivistes, Paris, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-26845-9, lire en ligne
), p. 11-12.
— accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia. - Bernard Lahire, « Splendeurs et misères d’une métaphore : « La construction sociale de la réalité » », dans L'esprit sociologique, Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-7071-5235-0, lire en ligne
), p. 94-111.
— accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia. - Jean-Pierre Delas et Bruno Milly, Histoire des pensées sociologiques, Paris, Armand Colin, , 5e éd., 573 p. (ISBN 9782200628031, SUDOC 256299889).
. - Luc Campenhoudt et Marquis Nicolas, Cours de sociologie, Paris, Dunod, , 2e éd., xii+351 (ISBN 9782100793075, SUDOC 244866546).

- Marc Loriol, « La construction sociale du stress : entre objectivation, subjectivité et régulations collectives des difficultés au travail », Nouvelle revue de psychosociologie, no 10, , p. 111-124 (ISSN 1961-9898, DOI 10.3917/nrp.010.0111, lire en ligne).

- Marc Loriol, La construction du social : Souffrance, travail et catégorisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », , 216 p. (ISBN 978-2-7535-1828-5, DOI 10.4000/books.pur.67028, lire en ligne
). 
- Peter Berger et Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, coll. « Individu et Société », , 342 p. (ISBN 978-2-200-62190-2, DOI 10.3917/arco.berge.2018.01, lire en ligne
) — accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia. - (en) Peter Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality : A Treatise in the Sociology of Knowledge [« La Construction sociale de la réalité »], New York, Anchor Books, (ISBN 978-0-385-05898-8)
- Ian Hacking, Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ?, Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-7071-5640-2)
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
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- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :