Silphium (antiquité)

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Revers d'une monnaie d'argent de la ville de Cyrène, représentant une tige de silphium.

Le silphium, également appelé silphion, était une plante condimentaire et médicinale, très utilisée et très appréciée dans l'Antiquité gréco-romaine. Les Romains la mentionnaient sous le nom de laser, laserpicium ou lasarpicium. Produit de grande valeur, elle constituait une authentique richesse pour la province de Cyrénaïque. Devenu rare dès le IIe siècle, le silphium de Cyrène a disparu au Ve siècle[1].

Mentionnée par de nombreux auteurs antiques, on pense généralement qu'il s'agit d'une ombellifère du genre Ferula[2], plusieurs hypothèses d'identification ont été proposées depuis le XIXe siècle.

Histoire[modifier | modifier le code]

Mythologie[modifier | modifier le code]

Selon le géographe Pausanias[3] :

« Les Dioscures, s'étant présentés chez ce Phormion comme des étrangers, lui demandèrent l'hospitalité en disant qu'ils venaient de Cyrène, et ils prièrent qu'on leur donnât la chambre qui leur plaisait le plus lorsqu'ils étaient parmi les hommes. Phormion leur répondit que tout le reste de la maison était à leur disposition, excepté la chambre qu'ils demandaient, parce qu'elle était occupée par sa fille qui n'était pas encore mariée. Le lendemain, la jeune fille avait disparu ainsi que toutes celles qui la servaient, et on trouva dans la chambre les statues des Dioscures et une table sur laquelle il y avait du silphium. »

— Pausanias, Périégèse, livre III, chapitre XVI

Une autre tradition voudrait que le silphium fut donné aux hommes par Aristée, fils d'Apollon et de Cyrène[1].

Une richesse antique[modifier | modifier le code]

Le silphium était une espèce végétale connue et appréciée dès la plus haute antiquité puisqu'il existait dans les écritures égyptienne et minoenne un glyphe spécifique pour représenter cette plante[4]. Les colons de Théra, menés par Battos, qui fondèrent Cyrène en -631, lui donnèrent le nom de σίλΦτον / silphion[5]. Cette plante locale était connue des autochtones libyens comme remède universel et les médecins grecs l’adoptèrent et la firent bientôt connaître sous le nom de «suc de Cyrénaïque»[5]. Dès lors, le silphium connut un grand succès et son commerce devint si vital pour l'économie de Cyrène que l'image de cette plante figurait sur la plupart des pièces de monnaie comme emblème de la cité dès la dernière décennie du VIe siècle av. J.-C.[6]

Selon Pline l'Ancien, la plante était vendue « au poids de l'argent[7] ». Véritable butin de guerre, sous le consulat de C. Valerius et de M. Hérennius « trente livres de laserpitium furent apportées à Rome de Cyrène[7] », et lorsque César, au début de la guerre civile, s'empara du trésor public celui-ci contenait « quinze-cent livres de laserpitium[7] », soit environ 500 kg.

Selon Strabon, la région de production se limitait à une bande côtière de 1 900 stades sur 300 (soit environ 350 km sur 55 km[8]), le long du golfe de Syrte[9]. Pline rapporte que la plante ne pouvait se cultiver, « plante sauvage, rebelle, et qui, si on la cultivait, fuyait dans les déserts[7] ». Toutes les tentatives de le faire pousser en dehors de son aire d'origine avaient échoué : « il n'a pas été possible de faire pousser le silphion ni en Ionie ni dans le Péloponnèse, alors qu'en Libye, il pousse tout seul[10] ». C'est à Théophraste, au IIIe siècle av. J.-C., dans son ouvrage Histoire des plantes, au Livre I[11]et surtout au Livre VI[12]) que l'on en doit la description la plus précise. Il la compare avec la grande férule de Grèce (Ferula nartheca (sv))[1].


Le roi Arcésilas de Cyrène[13] et la pesée du silphium sur une coupe laconienne à figures noires. Cabinet des médailles (BNF), Paris.

Plante condimentaire et médicinale[modifier | modifier le code]

La partie la plus précieuse du silphium était son suc, fortement aromatique, qui s'écoulait après incision de la racine ou de la tige et se coagulait sous la forme d'une résine. En raison de leurs propriétés similaires, le géographe Strabon et les Romains utilisaient le même mot pour désigner indistinctement le silphium et l'Ase fétide[14]. Les incisions de la racine produisaient une résine translucide, plus pure et plus concentrée, et par conséquent plus estimée[15]. On stabilisait la résine en lui ajoutant de la farine de blé[6] « pour obtenir un produit sec présenté en boules qu'on râpait ensuite pour l'usage culinaire ou qu'on faisait dissoudre[1] ».

La tige séchée était utilisée comme condiment dans la cuisine gréco-romaine. Le silphium est ainsi cité dans le traité culinaire d'Apicius pour assaisonner viandes, poissons et sauces[1]. Apicius le considère comme une épice indispensable. Selon Pline, données aux animaux, les feuilles avaient la propriété d'engraisser le bétail et de donner « à la chair un goût merveilleusement agréable[7] ».

Longtemps après sa disparition, le silphium resta d'ailleurs mentionné dans des listes de plantes aromatiques copiées les unes sur les autres. Il fit sa dernière apparition dans Brevis pimentorum que in domo esse debeant, une liste des épices que les cuisiniers carolingiens devaient avoir sous la main, selon Vinidarius (en)[16].

Cependant, le principal usage du silphium était médicinal[2],[7],[12], véritable panacée utilisée comme remède contre la toux, les maux de gorge, la fièvre, l'indigestion, les douleurs, les verrues et toutes sortes de maladies. Localement, il était aussi utilisé contre les morsures de serpent et les blessures par traits empoisonnés[1]. Il servait aussi de diurétique, d'abortif et de contraceptif[17]. Des médecins antiques comme Hippocrate, Dioscoride et Galien l'ont prescrit[1].

Extinction[modifier | modifier le code]

Ce succès entraîna une raréfaction progressive de la plante et les rois de Cyrène durent en réglementer la récolte[6]. Strabon constate ainsi que le « suc de Cyrénaïque » vint à manquer et bientôt, selon Pline, il disparut totalement, le dernier pied de silphium ayant été offert à l'empereur Néron à titre de curiosité[7].

Strabon et Pline avancent chacun leur hypothèse pour expliquer cette extinction du silphium :

  • selon Strabon, les Numides « ayant par esprit d'envie et de haine essayé, dans une de leurs incursions, de faire périr tous les pieds de silphium[18] » : cette théorie paraît assez peu plausible car une telle entreprise délibérée aurait été particulièrement fastidieuse en raison, d'une part, de l'étendue de la zone à couvrir (près de 19 000 km2) et d'autre part, parce que la racine de la plante était grosse et d'une longueur d'une coudée (soit environ 44 cm)[8].
  • selon Pline, le surpâturage aurait entraîné la destruction des plants, les éleveurs « y trouvant un plus grand profit[7] », ce qui paraît peu probable alors que le même auteur nous mentionne en même temps l'extrême richesse d'un produit vendu pour son poids d'argent[8], d'autant qu'Arrien, qui avait déjà noté l'attrait des moutons pour le silphium, mentionne explicitement que « c'est pour cela qu'à Cyrène on éloigne le plus possible les troupeaux des lieux où pousse le silphium[19] », au besoin en construisant des palissades.

Il est bien plus vraisemblable d'envisager que l'appât du gain entraîna concomitamment une surexploitation des racines et une destruction des parties aériennes par les herbivores[20]. Le produit d'origine devint donc une rareté et selon Pline, on lui substitua un autre silphium « qui croît abondamment dans la Perse, ou dans la Médie, ou dans l'Arménie ; mais il est de beaucoup inférieur à celui de la Cyrénaïque[7] ». Dans une lettre écrite en 402 (lettre 106), Synésios de Cyrène mentionne avoir reçu de son frère un beau plant de silphium et dans une autre lettre, en 405 (lettre 134), il informe son destinataire de l'envoi de cadeaux luxueux parmi lesquels beaucoup de suc de silphium[21].

Symbolisme[modifier | modifier le code]

Le silphium, dont l'intense commerce assurait la richesse de la Cyrénaïque, était un signe proverbial de prospérité. Aristophane, dans sa pièce Ploutos, donnée en 388 av. J.-C., utilise l'expression « pour tout le silphium de Battos » que Michel Host dans sa version de 2012 traduit par « pour tout l'or des Incas »[22].

La graine du silphium ressemblait au symbole traditionnel du cœur () et le silphium était très largement utilisé comme contraceptif. Pour ces deux raisons, le silphium était souvent associé à l'amour et à la sexualité. Dans le septième poème de Catulle, qui est une déclaration d'amour à Lesbia, l'expression « lasarpiciferis Cyrenis » au quatrième vers signifie « Cyrène où pousse le silphium[23] ».

Essais d'identification[modifier | modifier le code]

La représentation du silphium nous est connue par le monnayage de Cyrène, et dans une moindre mesure, par des sculptures stylisées (chapiteaux de péristyle de la maison de Jason Magnus à Cyrène, sanctuaire d'Asclépios à Balagrai) et des figurines de terre cuite[1]. À chaque fois, il s'agit de représentations symboliques[15] qui ne permettent pas d'identifier les caractéristiques de la plante avec certitude : disposition des feuilles sur la tige, ratio entre la hauteur et le diamètre de la tige, représentation des fleurs et des fruits[24]. A contrario, Théophraste nous donne du silphium antique « une description exceptionnellement précise et détaillée[25] ». Plusieurs des caractéristiques mentionnées sont propices à une identification :

  • il s'agit d'une férule, avec une forte tige annuelle,
  • les fleurs sont jaune d'or et le fruit foliacé,
  • les racines sont noires et longues d'une coudée, elles libèrent par incision un suc laiteux.

Hypothèse Ferula tingitana[modifier | modifier le code]

Cette identification avec Ferula tingitana (en) est la plus souvent admise depuis le XIXe siècle. Elle fut reprise dans le Greek-English Lexicon de Lidell-Scott-Jones ce qui peut expliquer sa notoriété[26] jusqu'à un période récente[27]. Comme beaucoup de férules communes, Ferula tingitana produit, après incision, une gomme-résine aromatique, connue sous le nom de gomme ammoniaque du Maroc[26]. Celle-ci est utilisée comme médicament, parfum à brûler, ingrédient de magie et dans certaines conditions comme condiment[28]. Malheureusement Ferula tingitana possède aussi des caractéristiques qui ne concordent absolument pas avec celles attribuées au silphium. Tout d'abord, elle n'est pas comestible, ni pour les hommes, ni pour les animaux, car elle contient des principes toxiques, notamment une forte teneur en ammoniaque[28]. Sa consommation doit se limiter aux jeunes tiges bouillies[28]. En second lieu, son fruit est de couleur brun bleuâtre et peu foliacé alors que l'on sait par Théophraste que celui du silphium était jaune d'or et foliacé. Enfin, Ferula tingitana n'est en rien spécifique à la Libye, elle est même commune à tout le pourtour sud du bassin méditerranéen[28].

Hypothèse Thapsia garganica[modifier | modifier le code]

Au début du XIXe siècle, le médecin génois Paolo della Cella rapporta de son voyage en Cyrénaïque un exemplaire d'une ombellifère particulièrement abondante mais mortelle pour les chameaux que le botaniste Domenico Viviani baptisa hâtivement Thapsia silphium[29]. Il fut démontré par la suite qu'il s'agissait d'un exemplaire de Thérapside garganica dont les spécificités excluent la possibilité d'une identification avec les silphium :

  • Thapsia garganica produit une huile, par broyage de la racine et non un suc par incision, et celle-ci est violemment purgative, émétique et vésicante,
  • Thapsia garganica est notoirement connue comme étant toxique pour les animaux en raison de ses propriétés purgatives qui peuvent conduire au décès par diarrhée aiguë,
  • la forme des feuilles de Thapsia garganica et la couleur des fruits à maturité ne correspondent pas avec la description de Théophraste[30],
  • Thapsia garganica est très commune en Afrique du Nord et présente même en Grèce.

Hypothèse Cachrys ferulacea[modifier | modifier le code]

Cette hypothèse récente, avancée par A. Manuanta, ne résiste pas à l'examen[30] :

  • Cachrys ferulacea (it) est commune dans toute la Grèce continentale, dans le nord de la Sicile et en Italie,
  • en Libye Cachrys ferulacea se développe dans des sols fertiles, ce qui est en totale contradiction avec les descriptions des écrits antiques,
  • la morphologie des feuilles et du fruit ne correspondent pas aux descriptions de Théophraste,
  • le suc de Cachrys ferulacea ne s'écoule pas après incision.

Hypothèse Margotia gummifera[modifier | modifier le code]

C'est à Heinrich Link que l'on doit d'avoir remarqué les caractéristiques concordantes entre Margotia gummifera (pt) qu'il avait étudié au Portugal et le silphium antique[31]. René Desfontaines avait d'ailleurs découvert la même plante en Afrique du Nord et l'avait baptisé du taxon de Laserpitium gummiferum[32]. Curieusement, ces travaux ont fait l'objet d'une « conspiration du silence[32] » dénuée de tout caractère scientifique. Or Margotia gummifera présente en effet plusieurs caractéristiques très intéressantes pour l'identification du silphium :

  • la tige de Margotia gummifera peut atteindre une hauteur moyenne de 0,75 m mais les variations de taille sont fréquentes ; elle renferme une moelle blanche odorante qui se coagule naturellement après incision ou piqûre,
  • les feuilles basales sont très grandes, elles apparaissent au début d'un nouveau cycle végétatif à l'extrémité d'une gaine foliaire,
  • les fruits sont fortement foliacés et de couleur or,
  • la racine principale peut atteindre 1 m, elle est couverte d'une écorce de couleur noire ; la chair est blanche et sécrète un suc incolore fortement aromatique se coagulant en cristaux,
  • Margotia gummifera se développe dans les sols incultes, arides et chauds,
  • des tests de toxicité ont révélé son innocuité totale et l'examen de l'huile essentielle extraite de la plante a mis en évidence une forte teneur en pinènes[33] et une présence de camphre dont l'action antiseptique sur les voies respiratoires est notoire.

Les nombreuses similitudes entre Margotia gummifera et le silphium des textes classiques conduisent Suzanne Amigues à considérer que « Margotia gummifera est l'espèce actuelle la plus proche du silphium[34] ». Toutefois, elle constate que l'aire de répartition actuelle de Margotia gummifera est plus vaste que celle mentionnée dans les textes antiques, puisqu'on peut l'observer dans le sud du Portugal et de l'Espagne et qu'elle est attestée au Maroc, en Algérie et en Tunisie[35].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g et h André 2000 op. cit.
  2. a et b J.L. Tatman, (octobre 2000) Silphium, Silver and Strife : A History of Kyrenaika and Its Coinage Celator 14 (10) : 6-24
  3. « Pausanis : livre III : la Laconie (traduction) », sur remacle.org (consulté le 22 janvier 2016)
  4. (en) Michael C. Hogan, « Knossos fieldnotes »,‎ (consulté le 13 février 2009)
  5. a et b Amigues 2004, p. 191
  6. a, b et c Amigues 2004, p. 192
  7. a, b, c, d, e, f, g, h et i Pline l'Ancien, Histoire naturelle, Livre XIX, 15
  8. a, b et c Amigues 2004, p. 193
  9. Hérodote, Histoires, Livre IV
  10. Corpus hippocratique, Maladies IV, 34, 3
  11. Amigues 2010, p. 381
  12. a et b Amigues 2010, p. 225
  13. Arcésilas, assis à gauche et identifié par l'inscription, surveille la pesée du silphium. Cette coupe provenant de Vulci (Étrurie) peut être datée d'environ -560 ; le personnage est donc vraisemblablement le roi de Cyrénaïque Arcésilas II.
  14. Andrew Dalby, Dangerous Tastes: The Story of Spices, University of California Press,‎ (ISBN 0-520-23674-2), p. 18
  15. a et b Amigues 2004, p. 198
  16. Histoire naturelle et morale de la nourriture, Maguelonne Toussaint-Samat, 1987, Bordas, ISBN 2-04-016370-0
  17. Pline l'Ancien, Histoire naturelle, Livre XXII, Ch. 49
  18. Strabon, Géographie (lire en ligne), p. XVII,3, 22
  19. Arrien, Anabase, p. III, 28, 5-7
  20. Amigues 2004, p. 194
  21. Amigues 2004, p. 195
  22. Aristophane (trad. du grec ancien par Michel Host), Ploutos, dieu du fric [« Πλοῦτος »], Éditions Mille et une nuits,‎ (1re éd. -388) (ISBN 978-2-75550-625-9), p. 82 ; 114
  23. (la) Septième poème de Catulle
  24. Amigues 2004, p. 200
  25. Amigues 2004, p. 203
  26. a et b Amigues 2004, p. 208
  27. Did the ancient Romans use a natural herb for birth control?, Straight Dope, 13-Oct-2006
  28. a, b, c et d Amigues 2004, p. 209
  29. Amigues 2004, p. 210
  30. a et b Amigues 2004, p. 212
  31. Amigues 2004, p. 215
  32. a et b Amigues 2004, p. 216
  33. Amigues 2004, p. 226
  34. Amigues 2004, p. 225
  35. Amigues 2004, p. 223


Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]