Shoah (film)

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Shoah
Réalisation Claude Lanzmann
Pays d’origine Drapeau de la France France
Genre documentaire
Durée 613 minutes (France) [réf. nécessaire] 
503 minutes (États-Unis) [réf. nécessaire] 
Sortie 1985

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Shoah (1985) est un film documentaire français sur l'extermination des Juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Réalisé par Claude Lanzmann, le film est sorti en 1985. Tourné dans les années 1976-1981, le film est composé d'entrevues de témoins de la Shoah (dont certaines obtenues par ruse[1]) et de prises de vues faites sur les lieux du génocide[2].

Synopsis[modifier | modifier le code]

Longue méditation douloureuse sur la singularité du crime nazi et la douleur de l'Homme survivant, le film prend le parti de n'utiliser aucune image d'archives. Seuls des témoignages de rescapés, de contemporains ou d'assassins sont montrés. Quelques séquences ont été rejouées ou préparées (ainsi le récit poignant d'un coiffeur, Abraham Bomba) mais la plupart ont été tournées en caméra directe, traduites à la volée par l'un ou l'une des protagonistes.

D'une durée de plus de 10h, le film est construit en quatre volets: la campagne d'extermination des camions à gaz à Chełmno ; les camps de la mort de Treblinka et d'Auschwitz-Birkenau; et le processus d'élimination du Ghetto de Varsovie.

Le volet consacré à Chelmno met en avant les témoignages de Simon Srebnik, détenu sauvé par sa voix mélodieuse et que les nazis faisaient chanter à la demande; de Mordechaï Podchlebnik, détenu évadé; de Franz Schalling, un soldat SS; de Walter Stier, un bureaucrate nazi qui décrit le fonctionnement des chemins de fer (il insiste pour dire qu'il était trop occupé à gérer le trafic ferroviaire pour remarquer que ses trains transportaient des Juifs à la mort).

Le volet consacré à Treblinka met en avant les témoignages d'Abraham Bomba, coiffeur, de Richard Glazar, détenu qui survécut à la révolte du camp, d'Henryk Gawkowski, conducteur de locomotives que seule la vodka lui permettait de supporter son travail, et de Franz Suchomel, un Unterscharführer SS qui a travaillé dans le camp. Il détaille longuement le fonctionnement concentrationnaire et criminel de la chambre à gaz du camp. Jusque là stoïque, Bomba s'écroule en se remémorant la scène d'un codétenu obligé de raser sa femme et sa sœur à l'orée de la mort sans pouvoir leur venir en aide. De son côté, Suchomel affirme qu'il ne savait rien de l'extermination jusqu'à son arrivée à Treblinka.

Les témoignages sur Auschwitz sont fournis par Rudolf Vrba, l'un des rares détenus à avoir réussi à s'évader du camp, et par Filip Müller, qui a travaillé dans l'un des fours crématoires (bouleversé par le souvenir, il se souvient du chant des prisonniers dans la chambre à gaz). Certains villageois des alentours sont interrogés, qui n'ont de peine à avouer qu'ils savaient.

Le ghetto de Varsovie est décrit par Jan Karski, qui travaillait pour le gouvernement polonais en exil et qui tenta sans succès de convaincre les gouvernements alliés d'intervenir pour mettre fin à la barbarie exterminatrice, et par Franz Grassler, adjoint du commissaire nazi du Ghetto; et de survivants juifs de l'insurrection du ghetto de Varsovie.

Des entrevues avec Raul Hilberg, historien, ponctuent le film.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Principales personnes interviewées[modifier | modifier le code]

Autour du film[modifier | modifier le code]

  • Le film a pris 12 ans à voir le jour (1973-1985) et a été tourné dans 14 pays.
  • L'origine du film est une commande du gouvernement israélien : « L'aventure de Shoah commence ici: mon ami Alouf Hareven, directeur de département au ministère des Affaires étrangères israélien, me convoqua un jour et me parla avec une gravité et une solennité que je ne lui connaissais pas. (...) Il ne s'agit pas de réaliser un film sur la Shoah, mais un film qui soit la Shoah. (...) Si tu acceptes, nous t'aiderons autant que nous le pourrons. »[5] Mais le film a rapidement épuisé les commanditaires, tant par sa durée que par ses délais de fabrication. Le réalisateur a dû trouver d'autres financements: le gouvernement français, et beaucoup de dons directs en France (André Wormser, Marcel Wormser, Jean-Louis Wormser, Alain Gaston-Dreyfus, Marianne Gaston-Dreyfus, Thérèse Harari, André Harari, Daniel Harari, Charles Corrin et les commerçants du Sentier, Rémy Dreyfus et ses amis, etc.), et sans le secours du Congrès juif mondial ni d'aucun donateur américain ![6]
  • Le texte intégral du film est paru en livre avec une préface de Simone de Beauvoir[7].
  • Les protagonistes sont filmés à caméra ouverte, à l'exception de trois : « Il y a dans Shoah six nazis. Parmi eux, trois ont été filmés à leur insu et les trois autres avec une caméra classique. Mais j'ai tourné effectivement avec cinq autres, qui n'apparaissent pas dans le film pour des raisons d'architecture et de construction. »[8]
  • Les séquences en caméra cachée ont été tournées avec l'une des 500 caméras vidéo "Paluche" produites par Aaton (Jean-Pierre Beauviala) qui transmettait en UHF les images à un récepteur peu éloigné (dans une camionnette Wolkswagen comiquement bariolée, garée à quelques mètres). Lanzmann conte[9] qu'il en fallut deux, malgré le coût prohibitif, la première ayant grillé dans le sac dans laquelle elle était cachée, et que la seconde dut être envoyée à la figure des agresseurs lorsque le subterfuge fut éventé (mais elle lui fut restituée une fois l'affaire classée sans suite).
  • La séquence du train à vapeur s'arrêtant à Treblinka, gare toujours actuelle, a pu être tournée parce qu'en 1978 les locomotives à vapeur servaient toujours sur le réseau polonais. Le réalisateur raconte dans ses mémoires[10] qu'il a loué une locomotive (sans ses wagons) à la compagnie des chemins de fer polonais, négocié son insertion dans le trafic ferroviaire, et demandé à Henrik Gawkowski, ancien conducteur de locomotive, de reproduire les gestes qu'il avait maintes fois dû accomplir alors.
  • Le titre du film ne s'est imposé à Lanzmann qu'une fois le film fini : auparavant, « par-devers moi et comme en secret, je disais “la Chose”. C'était une façon de nommer l'innommable. Comment aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l'histoire des hommes? Si j'avais pu ne pas nommer mon film, je l'aurais fait. Le mot “Shoah” se révéla à moi une nuit comme une évidence, parce que, n'entendant pas l'hébreu, je n'en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. »[11]
  • À l'instigation de Jack Lang alors Ministre de l'éducation nationale, et édité par Jean-François Forges, professeur d'histoire à Lyon, un DVD regroupant six séquences de trente minutes sélectionnées par Claude Lanzmann a été diffusé dans les établissements scolaires en France[12]

Réception du film[modifier | modifier le code]

Le film a fait sensation dès sa sortie : sa longueur, sa rigueur, son intransigeance ont impressionné. La presse fut immédiatement élogieuse, et les prix et distinctions ne tardèrent pas à consacrer l'œuvre autant que le réalisateur.

La polémique a éclos sans attendre, largement entretenue par le gouvernement polonais de l'époque: le film était dit anti-polonais. L'Association socioculturelle des Juifs de Pologne (Towarzystwo Społeczno-Kulturalne Żydów w Polsce) s'indigna et remit une lettre de protestation à l'ambassade française à Varsovie. Wladyslaw Bartoszewski, survivant d'Auschwitz et citoyen d'honneur d'Israël, reprocha à Lanzmann d'ignorer les milliers de sauveurs polonais de Juifs et d'avoir mis l'accent sur des Polonais ruraux pauvres en haillons, conformes aux clichés sur la Pologne.

Le film a été ignoré dans le monde arabe-musulman, avant que l'association Projet Aladin, sous le patronage de l'Unesco n'entreprenne en 2011 la traduction en langues perse, arabe et turque. La première diffusion en Iran a eu lieu le 7 mars 2011 via deux télévisions satellitaires émettant depuis les États-Unis[13].

Prix et distinctions[modifier | modifier le code]

Le film et son réalisateur ont reçu 13 prix différents :

Films de Lanzmann en lien avec Shoah[modifier | modifier le code]

Le film Shoah se base sur trois cent cinquante heures de prises de vues, réalisées entre 1974 et 1981[2]. Le montage final fait environ 9 heures 30 [réf. nécessaire]. La quasi-totalité des rushes exploitables (approximativement 220 heures) sont disponibles à l'USHMM[réf. souhaitée] En 2011, les archivistes de l'USHMM ont monté un film pour témoigner de la richesse de ces archives en compilant trois témoignages non montés par Lanzmann[14] :

  • Shoah: The Unseen Interviews, 2011 (55 minutes). Extraits d'entretiens avec Abraham Bomba, Ruth Elias et Peter Bergson.
  • Claude Lanzmann: Spectres of the Shoah, 2015 (40 minutes). Documentaire de Adam Benzine sur Lanzmann et plus particulièrement les 12 ans pendant lesquels celui-ci a réalisé Shoah. On y voit des extraits inédits des rushes du film (l'entretien avec Heinz Schubert).

Par ailleurs, Claude Lanzmann a proposé quatre autres films basés sur les interviews faites à l'époque, et qui n'avaient pu trouver (partiellement ou intégralement) leur place dans le film sorti en 1985. Il s'agit de :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Texte du film[modifier | modifier le code]

Textes de Claude Lanzmann au sujet du film[modifier | modifier le code]

  • Le Lièvre de Patagonie, éd. Gallimard, 2009, p. 427 à 545 : récits de tournage (ISBN 978-2-07-012051-2)
  • La Tombe du divin plongeur, éd. Gallimard, 2012, p. 307 à 412 : essais au sujet du film (ISBN 978-2070134410)

Livres et articles sur le film Shoah[modifier | modifier le code]

  • Aline Alterman, Visages de Shoah, éd. Cerf, 2006
  • Michel Deguy, Au sujet de Shoah, le film de Claude Lanzmann, Paris, Belin, Paris, 1990, 316 p.
  • Jan Karski, « Shoah », Esprit,‎ , p. 112-114 (lire en ligne)
    Traduction en français de l'article paru en polonais dans Kultura n° 11/458, novembre 1985
  • Éric Marty, « L'Usage des noms : Shoah de Claude Lanzmann », dans Le Débat, no 162, novembre-décembre 2010
  • Shoshana Felman, (en) In an Era of Testimony : Claude Lanzmann's Shoah, Yale French Studies, no 79, Literature and the Ethical Question, éd. Yale University Press, 1991, p. 39–81 (texte en ligne) - Trad. (fr) À l’âge du témoignage : Shoah de Claude Lanzmann, in Michel Deguy, Au sujet de Shoah, le film de Claude Lanzmann, éd. Belin, Paris, 1990
  • Shlomo Sand, Le XXe siècle à l'écran, préface de Michel Ciment, p. 329–334, éd. Seuil, 2004
  • Carles Torner (préf Claude Lanzmann), Shoah, une pédagogie de la mémoire, éd. l’Atelier, 2001
  • Gérard Wajcam, L'Objet du siècle, éd. Verdier, 1999, 256 pages (ISBN 2-86432-299-4) (présentation en ligne)

Livres publiés par des témoins du film[modifier | modifier le code]

Représentation de la Shoah au cinéma[modifier | modifier le code]

  • Collectif (Jean-Louis Comolli, Hubert Damisch, Arnaud Desplechin, Bill Krohn, Sylvie Lindeperg, Jacques Mandelbaum, Marie-José Mondzain, Ariel Schweitzer, Annette Wieviorka, Claude Lanzmann…), coordonné par Jean-Michel Frodon, Le cinéma et la Shoah, un art à l'épreuve de la tragédie du XXe siècle, éditions Cahiers du cinéma, novembre 2007.
  • Conseil de l'Europe, La Shoah à l'écran — Crimes contre l'humanité et représentation, la Documentation française, 2004. (Document disponible en PDF.)
  • Claudine Drame, Des films pour le dire : Reflets de la Shoah au cinéma — 1945-1985, Métropolis, 2007.
  • Shlomo Sand, Le XXe siècle à l'écran, chapitre 6 « L'industrie du cinéma face à l'industrie de l'extermination : du méchant juif Süss à Schindler, le bon Allemand », p. 284–344, éd. Seuil, 2004.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « J’ai piégé beaucoup de monde, à commencer par la bureaucratie communiste polonaise pour obtenir la possibilité de tourner librement en Pologne. J’ai piégé des nazis, j’ai eu un faux nom, des faux papiers, et je n’ai reculé devant rien pour percer la muraille d’ignorance et de silence qui enfermait alors la Shoah » Claude Lanzmann, le Monde du 30 janvier 2010 [1].
  2. a et b Michel Doussot, « L'émission », sur www.sceren.fr/tice/teledoc, Télescope, n° 183,‎ (consulté le 2 mai 2010)
  3. http://www.jpbox-office.com/fichfilm.php?id=11287
  4. Shoah (préface de Simone de Beauvoir), éd. Fayard, Paris, 1985, 254 pages. En livre de poche : Shoah, Gallimard, coll. « Folio », 1997 (ISBN 9782070403783). Texte intégral du film, paroles et sous-titres.
  5. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 429
  6. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 541-542
  7. Shoah (préface de Simone de Beauvoir), éd. Fayard, Paris, 1985, 254 pages. En livre de poche : Shoah, Gallimard, coll. « Folio », 1997 (ISBN 9782070403783).
  8. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 484
  9. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 467-484
  10. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 503
  11. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 525
  12. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie. Mémoires, Paris, Gallimard,‎ , 557 p., p. 537
  13. « Claude Lanzmann : "Shoah est le meilleur moyen de lutter contre le négationnisme d'Ahmadinejad" ». Le point. 05/03/2011
  14. Shoah (préface de Simone de Beauvoir), éd. Fayard, Paris, 1985, 254 pages. En livre de poche : , Gallimard, coll. « Folio »,  (ISBN 9782070403783). Texte intégral du film, paroles et sous-titres.[2]
  15. a et b Cahiers du cinéma, « Deux clés pour comprendre l’œuvre de Lanzmann », sur www.cahiersducinema.com, Cahiers du cinéma (consulté le 2 mai 2010)
  16. Rédaction d'arrêt sur images, « Ce soir sur Arte : "Le Rapport Karski", de Claude Lanzmann », sur www.arretsurimages.net, Arrêt sur images (consulté le 2 mai 2010)
  17. Boris Thiolay, « Tout ce qu'avait dit Karski à Lanzmann », sur www.lexpress.fr, l’Express,‎ 12 mars 2010 (magazine n° 3062 et site internet) (consulté le 3 mai 2010)
  18. [3]
  19. Voir Claude Lanzmann Shoah Collection et, pour chaque interviewé, chercher Lanzmann's original transcript ou English translation of transcript.