Sentientisme

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Le sentientisme, sentiocentrisme, sentio-centrisme (du latin sentiens, de sentiere « percevoir par les sens ») est un concept de philosophie éthique qui place les individus sentients (c'est-à-dire les êtres fondamentalement conscients) au centre de notre sphère de considération morale. Tant les humains que les autres individus sentients ont des droits et/ou des intérêts qui doivent être pris en compte[1].

Les sentientistes considèrent la discrimination d'êtres sentients (selon le critère d'espèces), comme étant du spécisme ; c.-à-d. une discrimination arbitraire. Une personne sentientiste cohérente respecte tous les êtres sensibles. Le sentientisme s'oppose à la philosophie de l'anthropocentrisme[2] .

Histoire[modifier | modifier le code]

Le philosophe utilitariste du XVIIIe siècle Jeremy Bentham a été l'un des premiers à défendre le sentientisme. Il soutenait que tout individu capable d'une expérience subjective devait être considéré comme un sujet moral. Les membres des espèces capables d'éprouver du plaisir et de la souffrance sont donc inclus dans cette catégorie. Dans son Introduction aux Principes de la Morale et de la Législation [3], Bentham établit une comparaison entre l'esclavage et le sadisme envers les humains et les animaux non humains :

« Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n'est pas une raison pour qu'un être humain soit abandonné sans recours au caprice d'un bourreau [voir le Code Noir de Louis XIV] ... Qu'est-ce qui détermine la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou, peut-être, la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est sans comparaison un animal plus rationnel, un animal plus facile à converser, qu'un enfant d'un jour, d'une semaine ou même d'un mois. Mais si le cas était différent, qu'est-ce que cela changerait ? La question n'est pas de savoir s'ils peuvent raisonner, ni de savoir s'ils peuvent parler, mais de savoir s'ils peuvent souffrir. »

— Jeremy Bentham, Introduction to the Principles of Morals and Legislation, (1823), 2e édition, chapitre 17, note de bas de page.

Le philosophe américain J. Howard Moore (fin du XIXe et du début du XXe siècle), dans Better World Philosophy (1899), a décrit chaque individu sentient comme étant dans un état de lutte permanente. Selon lui, ce qui les aide dans leur lutte peut être appelé bon et ce qui s'oppose peut être appelé mauvais. Moore pensait que seuls les êtres sentients peuvent porter de tels jugements moraux, parce qu'ils sont les seules parties de l'univers à pouvoir ressentir du plaisir et de la souffrance. Par conséquent, la sentience et l'éthique sont inséparables, ainsi chaque partie sentiente de l'univers a une relation éthique intrinsèque avec toutes les autres parties sentientes, mais pas les parties non-sentientes. [4]:81–82 Moore a utilisé le terme de « zoocentrisme » pour décrire l'idée selon laquelle une considération et des soins universels devaient être accordés à tous les êtres sentients ; il pensait cette notion trop difficile à comprendre pour les humains à leur stade actuel de développement[4].:144

Peter Singer[5], Tom Regan[6], et Mary Anne Warren, [7] sont d'autres philosophes éminents ayant abordé ou défendu la thèse du sentientisme.

Le terme sentientisme figure dans l' Encyclopédie des droits des animaux et du bien-être des animaux, éditée par Marc Bekoff et Carron A. Meaney[1].

Concept[modifier | modifier le code]

Le sentientisme considère que la sentience est la condition nécessaire et suffisante pour s'inscrire dans la sphère morale[8]. Par conséquent, en dehors les humains, d'autres organismes sont moralement importants en eux-mêmes. [9] Selon ce concept il existe des organismes capables d'éprouver des expériences subjectives, qui comprennent la conscience de soi, la rationalité ainsi que la capacité de ressentir la douleur et la souffrance[10].

Certaines sources considèrent le sentientisme comme étant une modification de l'éthique traditionnelle et que la considération morale doit être étendue aux autres animaux sensibles. [11] L'utilitarisme inclut le sentientisme, garantissant ainsi à tous les êtres sentients une considération morale, les êtres sentients étant ceux qui ont la capacité d'expérimenter des états de conscience positifs ou négatifs.[réf. nécessaire]

Justification[modifier | modifier le code]

Peter Singer fournit la justification suivante du sentientisme :

« La capacité de souffrir et d'apprécier les choses est une condition préalable pour avoir des intérêts, une condition qui doit être satisfaite avant que nous ne puissions parler d'intérêts de manière significative. Il serait absurde de dire qu'il n'est pas dans l'intérêt d'une pierre de recevoir des coups de pied sur le chemin de la part d'un enfant. Une pierre n'a pas d'intérêt car elle ne peut pas souffrir. Rien de ce que nous pouvons lui faire ne peut faire de différence pour son bien-être. Une souris, en revanche, a un intérêt à ne pas être tourmentée, car les souris souffrent si elles sont traitées de cette manière. Si un être souffre, il ne peut y avoir aucune justification morale pour refuser de prendre cette souffrance en considération. Quelle que soit la nature de l'être, le principe d'égalité exige que la souffrance soit comptée à égalité avec la souffrance similaire - dans la mesure où des comparaisons approximatives peuvent être faites - de tout autre être. Si un être n'est pas capable de souffrir, d'éprouver du plaisir ou du bonheur, il n'y a rien à prendre en compte. C'est pourquoi la limite de la sentience (...) est la seule frontière défendable à la considération des intérêts d'autrui. »

— Peter Singer, Practical Ethics (2011), 3e édition, Cambridge University Press, p. 50.

Conformément à ce qui précède, les philosophes utilitaristes tels que Singer se soucient non seulement du bien-être des humains, mais aussi du bien-être d'autres animaux sentients. Les utilitaristes rejettent le spécisme ; la discrimination des individus sur la base de leur appartenance à une autre espèce. Faisant une analogie entre le spécisme et d'autres formes de discrimination arbitraire, Peter Singer écrivait que :

« Les racistes violent le principe d'égalité en donnant une importance plus grande aux intérêts des membres de leur propre ethnie. Les sexistes violent le principe d'égalité en favorisant les intérêts des membres de leur propre sexe. De la même façon, les spécistes permettent aux intérêts des membres de leur propre espèce de prévaloir sur les intérêts fondamentaux des membres d'autres espèces. Le mécanisme est identique dans chacun de ces trois cas de figure. »

— Peter Singer, Animal Liberation, 3ème édition, Ecco: New York, p.9

Êtres sentients[modifier | modifier le code]

Dans le règne animal, il existe une échelle graduelle de complexité du système nerveux,[12] entre ceux qui en sont dépourvus totalement, comme les éponges, en passant par ceux qui possèdent un système rudimentaire - cnidaires, annélides - jusqu'à ceux qui possèdent un système nerveux de complexité supérieure (oiseaux, mammifères). Il est communément accepté que les neurones sont une condition nécessaire à l'existence de la sensibilité, mais les scientifiques sont encore en débat quant au degré de complexité à partir duquel on peut parler de conscience, de souffrances et de plaisir. Le 7 juillet 2012 un groupe éminent international de neuroscientifiques cognitifs[13],[14] s'est retrouvé à l'université de Cambridge (Royaume-Uni) pour fêter la Francis Crick Memorial Conference 2012,[15] qui s'est emparée du thème de la conscience chez les humains et chez les animaux; en présence du scientifique Stephen Hawking, ils ont donné naissance à la Déclaration de Cambridge sur la conscience (Cambridge Declaration on Consciousness), dans laquelle il est reconnu que d'autres animaux distincts de l'être humain possèdent aussi une conscience[16].

La science reconnait que les individus avec un système nerveux central ont la capacité cérébrale de sentir souffrances et plaisir sous forme d'expériences conscientes. Il y a débat sur la mesure dans laquelle les invertébrés disposent de ces capacités.[17],[18],[19],[20],[21],[22],[23]

Gradualisme[modifier | modifier le code]

Il existe une gradation de la complexité nerveuse des différentes espèces animales. [24] Par exemple les éponges marines sont dépourvues de neurones, les vers intestinaux sont dotés ~ 300 neurones, les humains ~ 86 milliards, les éléphants ~ 257 milliards. Bien que l'existence de neurones ne soit pas suffisante pour démontrer l'existence de la sentience chez un animal, c'est une condition nécessaire[25]. Sans neurones, il n'y a pas d'endroit où cela peut se produire (et moins il y a de neurones, plus la capacité maximale d'intelligence d'un organisme est faible).

Le sentientisme gradualiste affirme que les intérêts moraux les plus complexes méritent plus de considération que les intérêts moraux moins complexes. Une des conséquences de cette prémisse est que les meilleurs intérêts d'un organisme simple ne méritent pas d'être considérés davantage que les non-meilleurs intérêts d'un organisme complexe (par exemple, un chien avec des vers intestinaux doit être guéri même si cela entraîne la mort des parasites). Notez que cela ne conduit pas à rejeter les intérêts des animaux complexes (comme les cochons) même si cela implique un désir humain de s'en nourrir.

Ce principe s'étend à des domaines qui ne concernent pas seulement les autres espèces, mais aussi les Droits Humains fondamentaux, comme le droit à l'avortement. Le gradualisme pose une plus grande considération de la mère vis à vis du fœtus, étant donné que ce dernier n'a pas encore la capacité d'avoir des intérêts complexes dans les premiers stades de la gestation. Un cas emblématique dans ce débat est le biologiste évolutionniste Richard Dawkins : « un embryon humain a un stade précoce, sans système nerveux et vraisemblablement dépourvu de douleur et de peur, pourrait à juste titre bénéficier d'une protection morale moindre qu'un porc adulte, qui est clairement bien armé pour souffrir"[26].

Au fur et à mesure que le fœtus grandit, il acquiert une sensibilité, il devient sentient ; "la majorité des neurones sont déjà présents dans son cerveau au moment de sa naissance"[27]. Étant donné qu'un fœtus de 9 mois se rapproche du niveau de sentience de sa mère, un sentientiste peut donc penser qu'il faudrait accorder plus de droits à un fœtus de 9 mois qu'à un fœtus de 1 mois (le cas échéant). Les avortements tardifs par conséquent, nécessitent une justification beaucoup plus importante en vertu de la loi, qu'un avortement de 6 semaines qui peut ne nécessiter aucune justification au regard de la loi.

Par exemple, les justifications « psycho-sociales » sont considérées comme étant des raisons valables pour avorter d'un embryon n'étant pas sensible ni sentient, mais justifier d'avorter d'un fœtus avec un niveau de sensibilité proche de celui de sa mère demande une « nécessité médicale ».

Voir également[modifier | modifier le code]

 

Lectures complémentaires[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) Ned Hettinger, Encyclopedia of Animal Rights and Animal Welfare, Westport, Connecticut, Greenwood Press, , 159 p. (ISBN 9780313352553), « Environmental Ethics »
  2. Walter F. Baber et Robert V. Bartlett, Consensus and Global Environmental Governance: Deliberative Democracy in Nature's Regime, Cambridge, MA, MIT Press, , 178 p. (ISBN 978-0-262-52722-4)
  3. Jeremy Bentham, « An Introduction to the Principles of Morals and Legislation », dans The Collected Works of Jeremy Bentham: An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, Oxford University Press, (lire en ligne)
  4. a et b John Howard Moore, Better-World Philosophy: A Sociological Synthesis, Chicago, The Ward Waugh Company, (lire en ligne)
  5. Peter Singer, Practical Ethics, 3rd, , 50 p. (ISBN 978-0521707688)
  6. Tom Regan, The Radical Egalitarian Case for Animal Rights, Berkeley, University of California Press, , 82–90 p.
  7. Mary Anne Warren, A Critique of Regan's Animal Rights Theory, 90–97 p.
  8. László Erdős, Green Heroes: From Buddha to Leonardo DiCaprio, Springer Nature, , 87 p. (ISBN 978-3-030-31806-2)
  9. Marc Bekoff, Encyclopedia of Animal Rights and Animal Welfare, 2nd Edition [2 volumes]: Second Edition, Santa Barbara, CA, Greenwood Publishing Group, , 221 p. (ISBN 978-0-313-35255-3)
  10. David M.Konisky, Handbook of U.S. Environmental Policy, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, , 392 p. (ISBN 978-1-78897-284-0)
  11. Marc Bekoff et Carron A. Meaney, Encyclopedia of Animal Rights and Animal Welfare, Oxon, Routledge, , 159 p. (ISBN 978-1-135-93002-8)
  12. (en) « List of animals by number of neurons », Wikipedia,‎ (lire en ligne, consulté le )
  13. http://fcmconference.org/img/FCMCProgram.pdf
  14. https://web.archive.org/web/20120914040924/http://mataderos.cl/declaracion-de-cambridge/
  15. http://fcmconference.org/#
  16. http://fcmconference.org/img/CambridgeDeclarationOnConsciousness.pdf
  17. http://axxon.com.ar/noticias/2010/03/humanos-e-insectos-comparten-un-mecanismo-molecular-ancestral-asociado-al-dolor/
  18. https://web.archive.org/web/20111115120022/http://www.publico.es/ciencias/14872/los-crustaceos-lo-pasan-mal-en-el-puchero
  19. http://www.europapress.es/ciencia/noticia-cangrejos-sufren-dolor-ademas-no-olvidan-20090327181709.html
  20. SNODGRASS, R. Anatomy of the Honey Bee. Ithaca, NY: Comstock Publishing Associates, 1956.
  21. http://www.vegetus.org/honey/pain.htm
  22. BALDERRAMA, N. et al. "Behavioral and Pharmacological Analysis of the Stinging Response in Africanized and Italian Bees". En: Menzel, R. (ed.); Mercer, A. (ed). Neurobiology and Behavior of Honeybees. R. Menzel & A. Mercer. New York: Springer-Verlag, 1987. p. 127
  23. NÚÑEZ, J. A. et al. "Alarm Pheromone Induces Stress Analgesia via an Opioid System in the Honeybee". Physiology & Behaviour, 1997, vol. 63 (1), p. 78-79.
  24. List of animals by number of neurons
  25. Freitas, R.A., Jr., « Xenopsychology », Analog Science Fiction/Science Fact, vol. 104,‎ , p. 41–53
  26. Dawkins, « Essentialism », Edge.org (consulté le )
  27. « Essentialism », ninds.nih.gov (consulté le )