Sentience

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La sentience (du latin sentio, sentis « percevoir par les sens ») désigne la capacité d'éprouver des choses subjectivement, d'avoir des expériences vécues. Les philosophes du XVIIIe siècle utilisaient ce concept pour distinguer la capacité de penser (la raison) de la capacité de ressentir (sentience). En philosophie occidentale contemporaine, la sentience désigne la conscience phénoménale : la capacité de vivre des expériences subjectives, des sensations, que l'on appelle aussi qualia en philosophie de l'esprit. Dans les philosophies orientales (comme la philosophie bouddhiste), la sentience est une qualité métaphysique qui implique respect et sollicitude.

Le concept de sentience est central en éthique animale car un être sentient ressent la douleur, le plaisir, et diverses émotions ; ce qui lui arrive lui importe. Selon cette philosophie, ce fait lui confère une perspective sur sa propre vie, des intérêts (à éviter la souffrance, à vivre une vie satisfaisante, etc.), voire des droits (à la vie, au respect…). Ces intérêts et ces droits impliquent l'existence des devoirs moraux de notre part envers les autres êtres sentients.

Critères pour déterminer la sentience d'un individu[modifier | modifier le code]

La sentience fournit un avantage évolutif permettant de faire des choix conscients, et donc de s'adapter à de plus nombreuses situations, ainsi que d'anticiper leurs conséquences. Cette capacité est cependant très couteuse en énergie, et reste (dans l'état actuel des connaissances) limitée à certains animaux. L'origine de la sentience remonte ainsi au Cambrien, entre -560 et -520 millions d'années[1]. Il existe des indices évolutifs, neurologiques et comportementaux permettant de constater ou non la sentience des individus[Re 1].

La conscience peut ne pas être nécessaire à la sentience[2], une grande partie des émotions pouvant être générée inconsciemment[3].

Indices évolutifs[modifier | modifier le code]

Les individus immobiles doivent en général s'adapter à un nombre plus restreint de situations. La sentience serait alors un mécanisme défavorable en termes de bénéfices/coûts énergétiques, défavorisé par les mécanismes de sélection naturelle. Il est ainsi possible que des individus aujourd'hui non sentients (comme les moules) aient eu des ancêtres mobiles et sentients[1].

Indices neurologiques[modifier | modifier le code]

Le consensus exprimé par la Déclaration de Cambridge sur la conscience porte sur la présence, chez tous les vertébrés, des caractéristiques neurologiques de la conscience, identifiée dans cette déclaration à la sentience. Ces caractéristiques[Re 1] sont aussi présente dans d'autres groupes, comme certains arthropodes[1] :

  • Complexité du système nerveux (ex: plus de 100 000 neurones)
  • Circuits sensoriels composés de couches de neurones hiérarchiquement organisés
  • Circuits de différents sens convergent pour former une représentation isomorphique de l'environnement (constaté par imagerie cérébrale)
  • Neurones très interconnectés
  • Présences de zones dédiées au stockage de souvenirs
  • Entrainement possible à des tâches sélectives

Indices comportementaux[modifier | modifier le code]

Le simple réflexe d'évitement d'un stimulus douloureux ne prouve pas la sentience. Un patient en état végétatif ou décérébré peut par exemple conserver des mouvements aversifs ou acquérir des réflexes conditionnés. L'Institute for Laboratory Animal Research a dressé une liste de critères valables[4] :

  • Que la douleur ait un effet durable sur le comportement ; que des analgésiques atténuent ou suppriment ce comportement[5]
  • Que l'animal sache apprendre un conditionnement opérant avec récompense ou punition à la clé
  • Que l'animal manifeste de la déception ou de la frustration s'il n'obtient pas une récompense escomptée
  • Que l'animal fasse des arbitrages basés sur le calcul coût/bénéfice en vue d'améliorer son bien-être
  • Que l'animal apprenne à s'administrer un médicament, ce qui suppose de comprendre des liens cause à effet éloignés dans le temps et d'avoir la volonté de moins souffrir

L'humeur est par ailleurs une caractéristique des êtres sentients, et peut être mesurée à travers les biais pessimistes et optimistes qu'elle induit[6],[7].

Quels animaux sont sentients ?[modifier | modifier le code]

Dans Révolution antispéciste, Pierre Sigler[8] conclut sur ce point :

“Il faut bien garder à l’esprit que la conscience n’est pas un “tout ou rien”. Il y a certainement un monde entre les premières sensations éprouvées par les proto-poissons du Cambrien et la richesse émotionnelle des vertébrés actuels, entre les premiers états mentaux fugaces d’un fœtus et sa vie intérieure quelques années plus tard.”[Re 1]

La caractéristique sentience d’un individu n’est donc pas une donnée binaire. La sentience est une caractéristique graduelle. Un animal peut être plus ou moins sentient, ou pas sentient du tout. En l'état actuel des connaissances, voici les animaux (adultes et en bonne santé) dont on connait la sentience :

D'autres animaux ne satisfont pas à de nombreux critères (sinon tous) et ne sont donc vraisemblablement pas sentients :

Définition en philosophie de l'esprit[modifier | modifier le code]

En philosophie de l'esprit, la sentience désigne le vécu phénoménal (en anglais experience), c'est-à-dire la capacité à avoir des expériences subjectives, ou qualia. La sentience est distincte d'autres aspects de l'esprit et de la conscience, comme l'intelligence, la conscience de soi, la métacognition, l'intentionnalité. La sentience est la propriété minimale de la conscience. Comme pour beaucoup de gens, le mot conscience désigne souvent la sentience plus autre chose (le sens moral, la conscience réflexive, notamment), beaucoup d'auteurs préfèrent utiliser le mot sentience pour parler de la conscience au sens minimal du terme. C'est d'ailleurs pour cette raison que des auteurs antispécistes ont transposé ce mot dans la langue française[11]. D'autres philosophes utilisent l'expression "conscience phénoménale" comme synonyme de sentience[12].

Le philosophe Thomas Nagel a décrit le problème que pose la sentience dans un article devenu célèbre, « Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? » (1974). Même si nous comprenions dans sa totalité le fonctionnement du corps et du cerveau d'une chauve-souris, nous ne pourrions pleinement comprendre quel effet cela fait d'être une chauve-souris car nous ignorerions toujours la sensation que cela fait de percevoir par écholocation. L'approche scientifique, dit Nagel, ne permet pas d'appréhender l'aspect phénoménal de la conscience. La seule façon de savoir ce que cela fait d'être une chauve-souris serait de devenir nous-mêmes des chauve-souris.

De nombreux philosophes ont repris et développé les thèses de Nagel, comme David Chalmers dans L'Esprit conscient (1996) ou Colin McGinn. D'autre s'y sont opposés comme Daniel Dennett dans La Conscience expliquée (1994).

Historique[modifier | modifier le code]

La sentience des animaux (au moins des mammifères) semble acceptée depuis des centaines d’années, comme en témoignent les écrits de la Renaissance (de Leonardo da Vinci, Erasmus, Thomas More, Montaigne, Shakespeare, Francis Bacon et autres)[13]. Les philosophes niant la sentience (Aristote, Thomas d’Aquin, René Descartes ou encore Emmanuel Kant) auraient donc été à l’encontre de connaissances séculaires couramment acceptées[13]. Le sens même des concepts d’animal-machine et d’émotions inconscientes donné par Descartes continuent par ailleurs d’être débattu parmi les universitaires[14]. Selon Duncan, au XIXe siècle, l'opinion que les animaux possèdent une sentience semble répandue parmi les scientifiques; ainsi lorsque le vétérinaire anglais William Youatt mentionne en 1839 que les animaux soient doués de sens, émotions, conscience et puissent démontrer de la sagacité, de la docilité, de la mémoire et associer des idées dans un raisonnement, il l’écrit comme s’il s’agissait de faits couramment acceptés[13].

Cependant, pendant une grande partie du 20e siècle, les spécialistes du comportement ont évité toute étude des sentiments des animaux, en raison de l’influence d'une branche de la psychologie appelée "béhaviorisme" considérant que les expériences subjectives (telles que les sensations, perceptions, images, désirs, pensées et émotions), ne pouvant être directement observables, ne devaient pas être mentionnées. L’influence de ses défenseurs (William James, John B. Watson ou encore Burrhus Frederic Skinner) était telle en Amérique du Nord que la conscience et les sentiments étaient peu pris en compte dans les écoles de psychologie.

Même la discipline de l'éthologie, fondée en Europe, a été influencée par le béhaviorisme, les éthologues limitant alors généralement leurs considérations au comportement observable, bien que leur utilisation de termes tels que "faim", "douleur", "peur" et " frustration" suggère que les états affectifs continuaient de guider leur réflexion sur le comportement.

Ce schéma d’évitement de toute discussion scientifique sur la subjectivité a été rompu par Donald Griffin à l’occasion de la Conférence internationale d'éthologie de Parme (1975) et de la publication de son livre The Question of Animal Awareness un an plus tard. Depuis lors, la sensibilité animale est devenue un sujet important en soi et le nombre de publications ne cesse de croître[13].

Conséquences éthiques[modifier | modifier le code]

L'éthique animale part du constat que la sentience implique a minima la capacité d'éprouver douleur et plaisir. La sentience fait que ce qui arrive à un être sentient lui importe. Par conséquent, les auteurs antispécistes pensent que la sentience est la condition nécessaire (et suffisante pour beaucoup d'entre eux) au statut moral. Ce statut moral consiste en l'attribution de droits pour les théoriciens des droits des animaux ou à la prise en compte pleine et entière de leurs intérêts pour les auteurs conséquentialistes.

À la fin du XVIIIe siècle, Jeremy Bentham affirma l'importance morale de la sentience dans un passage devenu célèbre :

« Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n'est nullement une raison pour laquelle un être humain devrait être abandonné sans recours au caprice d'un tourmenteur. Il est possible qu’on reconnaisse un jour que le nombre de jambes, la pilosité de la peau, ou la terminaison de l’os sacrum, sont des raisons tout aussi insuffisantes d’abandonner un être sensible au même destin. Quel autre [critère] devrait tracer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte est, au-delà de toute comparaison, un animal plus raisonnable, mais aussi plus susceptible de relations sociales, qu’un nourrisson d’un jour ou d’une semaine, ou même d'un mois. Mais supposons que la situation ait été différente, qu’en résulterait-il ? La question n'est pas “peuvent-ils raisonner ?”, ni “peuvent-ils parler ?”, mais “peuvent-ils souffrir ?”[15]. »

En 1975, Peter Singer reprit cette idée dans La Libération animale et affirma que tout être[précision nécessaire] sentient a des intérêts et qu'avoir des intérêts fonde le statut moral. Il dénonce le fait que nous ne prenons pas en compte, ou moins en compte, les intérêts des êtres sentients non humains par rapport aux intérêts des humains comme étant un préjugé appelé spécisme.

Conséquences dans les religions orientales[modifier | modifier le code]

Les religions orientales comme l'hindouisme, le bouddhisme, le sikhisme, le jaïnisme reconnaissent que de nombreux animaux non humains sont sentients. Dans le jaïnisme et l’hindouisme, la sentience est liée au concept de non-violence ou d'ahimsa. Dans ces religions, les êtres sentients participent au cycle des réincarnations. Voir sentient beings (buddhism).

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Feinberg, Todd E.,, The ancient origins of consciousness : how the brain created experience (ISBN 9780262333269 et 0262333260, OCLC 946725250, lire en ligne), p. 171-194
  2. (en) Donald M. Broom, « Sentience and animal welfare: New thoughts and controversies », Animal Sentience,‎ (lire en ligne)
  3. (en) Antonio Damasio, « Fundamental feelings », Nature, vol. 413, no 6858,‎ , p. 781–781 (ISSN 1476-4687, DOI 10.1038/35101669, lire en ligne, consulté le 22 décembre 2019)
  4. Institute for Laboratory Animal Research (U.S.). Committee on Recognition and Alleviation of Pain in Laboratory Animals., Recognition and alleviation of pain in laboratory animals, National Academies Press, (ISBN 9780309128353 et 0309128358, OCLC 566141105, lire en ligne)
  5. (en) Janathan Birch, « Degrees of sentience ? », Animal Sentience,‎ (lire en ligne)
  6. Rafal Rygula, Joanna Golebiowska, Jakub Kregiel et Jakub Kubik, « Effects of optimism on motivation in rats », Frontiers in Behavioral Neuroscience, vol. 9,‎ (ISSN 1662-5153, PMID 25762910, PMCID 4340205, DOI 10.3389/fnbeh.2015.00032, lire en ligne, consulté le 9 août 2019)
  7. William T. Gibson, Carlos R. Gonzalez, Conchi Fernandez et Lakshminarayanan Ramasamy, « Behavioral responses to a repetitive visual threat stimulus express a persistent state of defensive arousal in Drosophila », Current biology: CB, vol. 25, no 11,‎ , p. 1401–1415 (ISSN 1879-0445, PMID 25981791, PMCID 4452410, DOI 10.1016/j.cub.2015.03.058, lire en ligne, consulté le 9 août 2019)
  8. Pierre Sigler auteur de La révolution antispéciste à ne pas confondre avec Peter Singer auteur de La libération animale.
  9. Björn Brembs, « Operant conditioning in invertebrates », Current Opinion in Neurobiology, vol. 13, no 6,‎ , p. 710–717 (ISSN 0959-4388, PMID 14662373, lire en ligne, consulté le 9 août 2019)
  10. (en) Leonid L. Moroz, Nathan Hatcher, Rong-Chi Huang et Rhanor Gillette, « Cost-benefit analysis potential in feeding behavior of a predatory snail by integration of hunger, taste, and pain », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 97, no 7,‎ , p. 3585–3590 (ISSN 0027-8424 et 1091-6490, PMID 10737805, DOI 10.1073/pnas.97.7.3585, lire en ligne, consulté le 9 août 2019)
  11. « Sentience ! - Les Cahiers antispécistes », sur Les Cahiers antispécistes, (consulté le 20 septembre 2020).
  12. Par exemple Joëlle Proust, Comment l'esprit vient aux bêtes : essai sur la représentation, Gallimard, 1997
  13. a b c et d Ian J. H. Duncan, « The changing concept of animal sentience », Applied Animal Behaviour Science, sentience in Animals, vol. 100, no 1,‎ , p. 11–19 (ISSN 0168-1591, DOI 10.1016/j.applanim.2006.04.011, lire en ligne, consulté le 22 décembre 2019)
  14. (en) Piotr Winkielman et Kent C. Berridge, « Unconscious Emotion », Current Directions in Psychological Science, vol. 13, no 3,‎ , p. 120–123 (ISSN 0963-7214, DOI 10.1111/j.0963-7214.2004.00288.x, lire en ligne, consulté le 22 décembre 2019)
  15. Bentham, An Introduction to Principles of Morals and Legislation, ch. 17, sect. 1, édité par J. H. Burns et H. L. A. Hart, Athlone Press, 1970, p. 282-283, note 1. Traduit par Enrique Utria. Introduction aux principes de morale et de législation, Vrin, 2011, p. 324-325.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  1. a b et c p. 66-75
  • Anne-Claire Gagnon et Astrid Guillaume, « Les animaux, ces êtres doués de sentience », The Conversation, oct. 2017 disponible en ligne
  • Thomas Nagel, « What is like to be a bat », The Philosophical Review, 1974
  • David Chalmers, L'Esprit conscient (trad. française de Stéphane Dunand), Paris, Ithaque, 2010
  • Daniel Dennett, La Conscience expliquée (trad. française de Pascal Engels), Odile Jacob, 1993
  • David Olivier, « Le subjectif est objectif : prendre la sensibilité au sérieux », Les Cahiers antispécistes n° 23, déc. 2003, disponible en ligne
  • D. Olivier et E. Reus, « La science et la négation de la conscience animale : De l'importance du problème matière-esprit pour la cause animale », Les Cahiers antispécistes n° 26, nov. 2005, disponible en ligne
  • Estiva Reus, « Sentience ! », Les Cahiers antispécistes n° 26, nov. 2005, disponible en ligne
  • Gary Francione, « Prendre la sensibilité au sérieux », in H.-S. Afeissa et J.-B. Jeangène Vilmer, Philosophie animale. Différence, responsabilité et communauté, Paris, Vrin, 2010, p. 161-183, traduit par H.-S. Afeissa Disponible en ligne
  • Peter Singer, La Libération animale, Payot, 2012

Articles connexes[modifier | modifier le code]