Schéma national du maintien de l'ordre

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Le schéma national du maintien de l'ordre (SNMO) est, en France, un document publié par le ministère de l'Intérieur, qui vise à établir les modalités opérationnelles du maintien de l'ordre par l'ensemble des forces de sécurité intérieures (police nationale, gendarmerie nationale).

Publié en par le ministre Gérald Darmanin, le SNMO trouve son origine dans le mouvement des Gilets jaunes, durant lequel les forces de l'ordre sont débordées en plusieurs occasions ; en , le ministre de l'Intérieur d'alors, Christophe Castaner, ouvre ainsi une réflexion sur l'évolution de la doctrine du maintien de l'ordre.

Il fait l'objet de vives critiques des organisations représentatives des journalistes et des associations de défense des droits de l'homme.

Origine et élaboration[modifier | modifier le code]

Policiers protégeant l'Arc de triomphe au soir de l'acte III du mouvement des Gilets jaunes, le .

En est né le mouvement des Gilets jaunes. « Les règles usuelles de déclaration de manifestation, de respect du parcours fixé ou de dispersion après sommation n’ont désormais plus cours », écrit Nicolas Chapuis, si bien que les habitudes des forces de l'ordre sont bousculées[1]. Une partie des manifestations des Gilets jaunes sont l'occasion d'affrontements violents entre manifestants et forces de l'ordre, et les fondamentaux du « maintien de l’ordre à la française » — spécialisation, avec des unités formées au maintien de l'ordre ; usage graduel et proportionné des moyens employés ; mise à distance des manifestants par les forces de l'ordre, afin d'éviter le contact physique[2],[3],[4] — « [volent] en éclats », écrit Juliette Bénézit du Monde[5]. Les forces de l'ordre — et leur commandement — sont particulièrement dépassées le à Paris ; l'intérieur de l'Arc de Triomphe est à cette occasion saccagé[5]. Dans les jours qui suivent, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner indique vouloir réformer « en profondeur » les modalités du maintien de l'ordre, avec pour mots d'ordre « mobilité, réactivité, fermeté »[6].

En , dans un contexte de mise en cause des violences policières, Christophe Castaner ouvre officiellement une réflexion, à laquelle sont invités divers experts du sujet, sur une évolution de la doctrine du maintien de l'ordre, s'appuyant notamment sur l'évolution des méthodes des forces de l'ordre — ces dernières sont, notamment, moins statiques qu'auparavant — pendant le mouvement des Gilets jaunes ; le processus doit aboutir à la publication d'un schéma national du maintien de l'ordre (SNMO) en septembre de la même année[7],[8],[1].

Selon Olivier Fillieule et Fabien Jobard (directeur de recherche au CNRS en sociologie comparée de la police), qui ont été consultés pour la rédaction du SNMO, les différents observateurs de la hausse des violences dans les manifestations s'accordent pour l'expliquer par trois facteurs principaux que sont « une modification du contexte, une modification des acteurs impliqués et celle du répertoire d'action employé ». La modification du contexte tient surtout au sentiment, chez les forces de l'ordre, d'être les cibles d'une violence allant croissant, alimentant un sentiment d'insécurité, ainsi qu'à la crise économique en toile de fond. La transformation des acteurs impliqués consiste en la perte d'influence des syndicats au tournant des années 2000 (et donc à l'affaiblissement des services d'ordre en manifestation), à la montée de la mouvance anarcho-autonome et à la diminution du nombre de déclarations en préfecture (qui complique la négociation entre préfectures et manifestants), notamment à l'occasion du mouvement des Gilets jaunes. Quant à l'évolution du répertoire d'actions, elle consiste essentiellement à l'émergence des occupations, de Nuit debout à la tenue de ronds-points par les Gilets jaunes, en passant par les zones à défendre ; ces formes de mobilisation, organisées de manière décentralisée, sont plus dures à anticiper en matière de maintien de l'ordre. Les deux auteurs plaident cependant dans leur ouvrage pour un élargissement de cette analyse, « qu'à moitié vraie »[9].

Gérald Darmanin, successeur de Christophe Castaner.

Le SNMO n'est pas publié à l'échéance annoncée, mais le ministère de l'Intérieur poursuit la consultation d'experts, alors que les critiques relatives aux violences policières se poursuivent[10] — elles conduisent le président de la République Emmanuel Macron a demander publiquement au Premier ministre « des propositions claires pour améliorer la déontologie » en [11].

Le document est finalement rendu public en , par son successeur Gérald Darmanin. Le SNMO vise essentiellement, d'une part à rendre plus mobiles les forces de l'ordre pour s'adapter aux manifestations dénuées de déclaration en préfecture et souvent dépourvues de parcours préétabli et de leader ; d'autre part à limiter les violences en allant interpeller les fauteurs de trouble, nécessitant d'aller au contact de la foule — une mission attribuée à des unités urbaines telles que les brigades anti-criminalité (BAC), les compagnies d'intervention (CI) et les brigades de répression de l'action violente motorisées (BRAV-M)[5].

Principales dispositions[modifier | modifier le code]

Le SNMO entérine le remplacement (précédemment annoncé) des grenades à main de désencerclement (GMD) par des « grenades à éclats non létaux » (GENL) moins puissantes[12], ainsi que celui des grenades GLI-F4 (lacrymogènes, assourdissantes et à effet de souffle) par la grande GM2L ; ces deux grenades étaient la cause de mutilations, et à ce titre vivement décriées[13],[14],[15].

En dépit des demandes passées de suspension par diverses ONG et par le Défenseur des droits — motivées par les mutilations qu'il a occasionnées chez des manifestants, parfois éborgnés —, le texte maintient l'usage des lanceurs de balles de défense (LBD)[16]. Il renforce cependant son encadrement par les unités urbaines (BAC, CI, BRAV-M), dont les membres devront être accompagnés par un superviseur pour chaque tir — ce qui était déjà le cas pour les CRS et gendarmes mobiles[5],[13].

BRAV-M, en janvier 2020.

Il consacre et généralise le recours à des unités davantage mobiles, notamment urbaines (BAC, BRAV-M, etc.), déjà opéré dans la capitale par le préfet de police de Paris Didier Lallement[13],[17],[18]. Dans l'optique de répondre aux critiques visant leur inexpérience et leur manque de formation en maintien de l'ordre, source de graves blessures chez les manifestants, le SNMO prévoit une formation de celles-ci[5],[14],[19].

Le texte rappelle également l'obligation du port du numéro d'immatriculation RIO par les agents — déjà obligatoire, il arrive fréquemment qu'il ne soit pas porté par les membres des forces de l'ordre[13],[20] —, ainsi que l'interdiction du port de la cagoule[14],[21].

Le SNMO entend également améliorer la communication entre manifestants et forces de l'ordre (nouvelles sommations, usage des réseaux sociaux, panneaux lumineux à message variables etc.)[14],[22].

Enfin, il souhaite reconnaître la « place particulière des journalistes au sein des manifestations » et « protéger ainsi le droit d’informer ». Il propose à ce titre un canal de communication aux journalistes « titulaires d’une carte de presse [et] accrédités auprès des autorités » et leur reconnaît la possibilité de porter du matériel de protection si « leur identification est confirmée », mais indique que les journalistes n'ont pas plus le droit que n'importe quel autre citoyen « de se maintenir dans un attroupement après sommation »[23],[17],[24].

Le SNMO annonce également un renforcement des effectifs du maintien de l'ordre et l'achat de nouveaux véhicules[25],[26].

Critiques[modifier | modifier le code]

Le SNMO est bien accueilli par les syndicats policiers[23].

Plusieurs ONG (Amnesty International France, la Ligue des droits de l'homme, Action des chrétiens pour l'abolition de la torture, etc.), les principaux syndicats de journalistes (le Syndicat national des journalistes et le Syndicat national des journalistes CGT) et les sociétés de rédacteurs d'une quarantaine de médias s'émeuvent en revanche des dispositions visant la presse et les ONG, y voyant une « atteinte à la liberté d’informer ». Ils dénoncent notamment l'interdiction « de se maintenir dans un attroupement après sommation » les visant[27]. Stella Bandinu de Libération écrit : « En clair, les journalistes et les observateurs des différentes ONG pourraient ainsi être interpellés et poursuivis, faisant fi de leurs impératifs professionnels[28]. » La mention dans le SNMO de journalistes « titulaires d’une carte de presse » est également dénoncée, le document en question n'étant pas nécessaire pour être journaliste professionnel[29],[30] ; Gérald Darmanin signale ultérieurement « un malentendu » et précise que tous les journalistes, carte de presse ou non, peuvent couvrir les manifestations[31]. Ils regrettent enfin le maintien de l'usage du lanceur de balles de défense, des grenades de désencerclement et des nasses, de même que la stratégie d'aller au contact des manifestants[30],[32],[33],[34].

La LDH et le SNJ déposent un référé devant le Conseil d'État[35] ; il est rejeté un mois plus tard[36].

Lors de l'annonce du SNMO, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin indique par ailleurs vouloir conditionner la diffusion d'images du visage des policiers à leur floutage, une demande récurrente des syndicats policiers[13],[37]. Cette volonté est traduite en par l'article 24 de la proposition de loi relative à la sécurité globale (qui sans obliger au floutage, introduit un délit de diffusion de leur image « dans le but manifeste qu'il soit porté atteinte à [leur] intégrité physique ou psychique »), lequel sera l'objet de nombreuses critiques[37].

Le , deux journalistes sont interpellés et placés en garde à vue (et d'autres menacés de l'être) alors qu'ils couvrent une manifestation contre la proposition de loi relative à la sécurité globale ; les sociétés de journalistes y voient un effet du SNMO[38],[39]. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin indique dans un premier temps que « conformément au schéma du maintien de l'ordre, [les journalistes] doivent se rapprocher des autorités » pour couvrir une manifestation, provoquant un tollé chez les journalistes (le SNMO ne présente pas cette démarche comme obligatoire) ; le ministre rectifie ultérieurement son propos[31],[40],[41],[42].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Nicolas Chapuis, « Christophe Castaner lance une réflexion pour faire « évoluer » le maintien de l’ordre », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  2. Guillaume Farde, « Le maintien de l’ordre dit « à la française » au défi des nouvelles formes de contestation », Cités, no 83,‎ , p. 65-81 (lire en ligne).
  3. Défenseur des droits, « Le maintien de l’ordre au regard des règles de déontologie », sur defenseurdesdroits.fr, , p. 6-7.
  4. Fillieule et Jobard 2020.
  5. a b c d et e Juliette Bénézit, « Maintien de l’ordre : une nouvelle grenade, l’usage du LBD plus encadré », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  6. Ismaël Halissat, « Le maintien de l’ordre à la française désorienté », Libération,‎ (lire en ligne).
  7. Fillieule et Jobard 2020, p. 16.
  8. Le Figaro avec AFP, « Après 7 mois de «gilets jaunes», Castaner lance une réflexion sur le maintien de l'ordre », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  9. Fillieule et Jobard 2020, p. 16-21.
  10. Simon Barbarit, « Violences policières : l’exécutif toujours en quête d’un « schéma national du maintien de l’ordre » », Public Sénat, .
  11. Mathilde Goupil, « Violences policières : les pistes pour améliorer la déontologie des forces de l'ordre », L'Express,‎ (lire en ligne).
  12. Maxime Reynié, « Grenades de Désencerclement D.B.D. », sur maintiendelordre.fr (consulté le 25 novembre 2020).
  13. a b c d et e France Info avec AFP, « LBD, grenades, sommations... Six choses à savoir sur la nouvelle doctrine du maintien de l'ordre en France », France Info, .
  14. a b c et d Christophe Cornevin, « Maintien de l'ordre : la nouvelle doctrine anticasseurs de Gérald Darmanin », Le Figaro,‎ (lire en ligne).
  15. Ministère de l'Intérieur 2020, p. 26.
  16. AFP, « Le Défenseur des droits demande la «suspension» des lanceurs de balles de défense (LBD) », La Croix,‎ (lire en ligne).
  17. a et b Simon Barbarit, « Maintien de l’ordre : Gérald Darmanin veut encadrer les manifestants et les journalistes », Public Sénat, .
  18. Pascale Pascariello, « Maintien de l’ordre: Darmanin généralise les pratiques du préfet Lallement », Mediapart,‎ (lire en ligne)
  19. Ministère de l'Intérieur 2020, p. 20-23.
  20. Fabien Lebouck, « Que risquent les policiers ne portant pas leur RIO? Y a-t-il déjà eu des sanctions? », Libération,‎ (lire en ligne).
  21. Ministère de l'Intérieur 2020, p. 22.
  22. Ministère de l'Intérieur 2020, p. 15-16, 21.
  23. a et b Nicolas Chapuis et Juliette Bénézit, « Le nouveau schéma national du maintien de l’ordre inquiète la presse », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  24. Ministère de l'Intérieur 2020, p. 16.
  25. Jean-Régis Véchambre, « Ce que change le nouveau schéma national du maintien de l’ordre pour les gendarmes », L'Essor de la Gendarmerie nationale,‎ (lire en ligne).
  26. Ministère de l'Intérieur 2020, p. 18.
  27. Corinne Laurent, « Maintien de l’ordre : les journalistes devront « obtempérer » », La Croix,‎ (lire en ligne).
  28. Stella Bandinu, « Maintien de l'ordre: journalistes et observateurs pourront être interpellés en couvrant des manifs », Libération,‎ (lire en ligne).
  29. Thibaut Chevillard, « Maintien de l'ordre : Le torchon brûle entre Darmanin et les journalistes », 20 Minutes,‎ (lire en ligne).
  30. a et b Collectif, « Doctrine du maintien de l’ordre : "Un nouveau schéma, des vieilles pratiques", dénoncent des ONG et syndicats », sur France Info.
  31. a et b Paméla Rougerie, « Journalistes «accrédités» en manif : cinq minutes pour comprendre la polémique entre Darmanin et la presse », Le Parisien,‎ (lire en ligne).
  32. Ismaël Halissat, « Maintien de l'ordre : Darmanin campe sur la ligne dure », Libération,‎ (lire en ligne).
  33. « Nouveau schéma du maintien de l’ordre : une occasion manquée », Amnesty International France, .
  34. « France: le nouveau schéma français du maintien de l’ordre viole la liberté de la presse », Fédération européenne des journalistes, .
  35. V.G. avec AFP, « Manifestations : un référé déposé contre la nouvelle doctrine de maintien de l’ordre », Le Parisien,‎ (lire en ligne).
  36. Cyprien Caddeo, « Couverture des manifestations : le Conseil d’État rejette le recours des syndicats de journalistes= », L'Humanité,‎ (lire en ligne).
  37. a et b « "Sécurité globale" : cet article 24 polémique inspiré à Gérald Darmanin par les syndicats de police », LCI, .
  38. Thibault Prévost, « "Dernière sommation pour les journalistes!" », Arrêt sur images, .
  39. Collectif, « Manifestations contre la proposition de loi « sécurité globale » : ONG, syndicats et sociétés de journalistes dénoncent des « agressions honteuses contre la liberté d’informer » », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 20 novembre 2020).
  40. (en) Henry Samuel, « Macron accused of double standards by muzzling press with new law », The Daily Telegraph,‎ (lire en ligne).
  41. (en) James McAuley, « French journalists accuse government of curtailing press freedoms in France », The Washington Post,‎ (lire en ligne).
  42. Le Monde avec AFP, « Pour Gérald Darmanin, les journalistes « peuvent, sans en avoir l’obligation », se rapprocher des autorités avant de couvrir des manifestations », Le Monde,‎ (lire en ligne).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]