Saracatsanes

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Costumes traditionnels des Saracatsanes de Berkovitza (Bulgarie)

Les Saracatsanes (en grec moderne : Σαρακατσάνοι) sont une confrérie de bergers hellénophones nomades d'Albanie, de Bulgarie et de Grèce qui, jusqu'au début du XXe siècle, vivait en transhumance permanente à travers la péninsule des Balkans, pratiquant le mariage à l'intérieur de la communauté et ne se mêlant pas aux populations sédentaires environnantes.

Origines[modifier | modifier le code]

Jeunes Saracatsanes en fustanelle.

Les Saracatsanes ne sont mentionnés sous ce nom qu'à partir de la fin du XVIIIe siècle. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer leurs origines[1] :

Le mythe saracatsane[modifier | modifier le code]

Selon leurs propres légendes, ils pourraient être issus de Sirakou (en aroumain Săracu), village au sud-est de Ioannina, capitale de l'Épire, ou de Saraketsis (aujourd'hui Perdikas, en Grèce du nord).

L'hypothèse de l'isolat archaïque[modifier | modifier le code]

Kostas Krustallis note avec d'autres[2] que ce peuple est très endogamique et que c'est un groupe extrêmement isolé du point de vue anthropologique[3], et conclut qu’'ils ont probablement toujours vécu plus ou moins dans les mêmes conditions et les mêmes régions où nous les trouvons de nos jours[4]. E. Makris (1990) et Poulianos les considèrent comme un peuple pré-Néolithique[3].

Aris Poulianos a passé de nombreuses années à étudier les Saracatsanes. Il a exposé ses résultats au 9e congrès international de l'IUAES à Chicago en 1973, ainsi que dans un livre. Entre autres recherches sur ce peuple, ayant étudié deux populations de Saracatsanes, l'une de moins de 4000 individus dans les Balkans et l'autre de plusieurs dizaines de milliers d'individus dans les montagnes du Pinde, il conclut que les deux groupes partagent une origine commune des points de vue historique, ethnographique, linguistique et anthropologique. Le groupe des Balkans a été séparé du groupe principal de Grèce occidentale vers le début du XIXe siècle, et de par sa petite taille est resté encore plus isolé que le groupe plus nombreux[3].

Les Saracatsanes se placent dans le type continental, « dinarique » ou « épirotique » parmi les peuples européens ; et non parmi le type méditerranéen comme le supposaient Nekrassova et Boev en 1962. Le type épirotique est présent en Europe depuis bien plus longtemps que le type méditerranéen, comme le démontre Poulianos en 1968. Il est lié au type "Brunn-Przedmost-CroMagnon" décrit par G.F. Debetz en 1936, et suivi par les populations mésolithiques (Vassilievka ΙΙΙ) et néolithiques d'Ukraine. Gohman a prouvé que le type "Cro-Magnon au sens large" d'Europe de l'Ouest dans le Paléolithique supérieur est le même en Europe de l'Est et dans les steppes de la plaine russe. On ne connait pas encore de crânes du Paléolithique supérieur en Grèce, mais on a trouvé un fossile du Mésolithique inférieur décrit par Jacobsen en 1969 et classé par J. L. Angel en 1969 comme "Basic White" (Α3), se situant entre le type de Téviec et le type natoufien tout en étant moins linéaire que ce dernier. Poulianos en 1970 trouve un faciès bas (68 mm) et assez large (143 mm). La largeur du front est plutôt petite et il est pratiquement vertical. On peut le classer dans les Proto-Européens, et un lien plus précoce que l'on ne pensait entre Europe centrale et Europe du Sud.

Mis à part sa présence dans les montagnes du montagnes du Pinde, on rencontre également ce type épirotique parmi les habitants du nord-ouest de la Grèce - qui ont donné leur nom au type ; au Monténégro (décrit par K.W. Ehrich en 1948) ; au nord-ouest de la Bulgarie (décrit par Poulianos en 1966) ; en Roumanie (décrit par Milcu et Dumitrescu en 1958-1961) ; et en Ukraine (décrit par Djatchenko en 1965). Il n'est pas confiné dans les Alpes Dinariques, mais s'étend vers l'ouest au moins aussi loin que les Pyrénées. C'est un type clairement continental. Les Européens du Paléolithique n'auraient pas disparu sans laisser de trace. Leurs descendants sont devenus, entre autres, les Épirotes, et leur groupe le plus représentatif, le noyau en quelque sorte du type épirote, est représenté par les groupes isolés de Saracatsanes.

Jusqu'à ces études, la littérature scientifique était d'opinion que les Basques, qui parlent un langage non indo-européen, constituaient le peuple le plus ancien d'Europe. Les traits physiques des Saracatsanes montrent une plus grande ancienneté. Certains auteurs s'en référaient aux Lapons du nord de la Scandinavie ; Bounak a montré en 1956 que ces derniers étaient le résultat d'une hybridation avec le type mongoloïde, qui arriva en Europe bien après que l'Europe soit peuplée. Ils ne peuvent donc pas être les plus anciens Européens non plus. Chez les Épirotes on trouve une certaine différenciation géographique des traits décrits ci-dessus, montrant qu'ils ont persisté dans leurs régions géographiques particulières : les traits sont plus « compacts » parmi les Saracatsanes du montagnes du Pinde et des régions montagneuses des Balkans.

Angheliki Chatzimichali[5], ethnographe grecque, a passé sa vie parmi ce peuple. Dans son livre publié en 1957 elle expose les éléments de leur culture prototypiques de la culture grecque : dans leur mode de vie pastorale, leur organisation sociale, leur art et d'autres aspects. Elle décrit par exemple les similarités entre l'art décoratif saracatsane et le style "géométrique" de la Grèce pré-classique. Les Saracatsanes pourraient donc être, anthropologiquement sinon linguistiquement, une survivance locale du Paléolithique moyen, ou peut-être une ré-émergence. Ils représentent une spécialisation locale, étant un groupe isolé, dans lequel la sélection a pu jouer un rôle ainsi peut-être que d'autres facteurs associés à la vie pastorale dans une région montagneuse. À ce titre, ils pourraient être considérés comme la population la plus ancienne d'Europe, que les anciens Grecs appelaient « Pélasges »[3].

L'hypothèse "valaque"[modifier | modifier le code]

Les historiens et ethnologues aroumains Theodor Capidan et Take Papahagi ont pensé qu’il pouvait s'agir, à l’origine, de Valaques hellénisés par la prédication de l'anachorète Kosmas l'Étolien, car leur dialecte grec est difficilement compréhensible aux Grecs, et comprend des mots et des voyelles d’origine aroumaine comme 'ă' et 'â' ainsi que des mots slaves et turcs. Mais d’autres auteurs, tels le grec Kostas Krustallis, estiment que les Saracatsanes ont pu développer leur dialecte en raison de leur nomadisme à travers des territoires habités par des Grecs, des Albanais, des Valaques, des Bulgares et des Turcs, sans être nécessairement issus d’un seul de ces groupes ethniques. Les Saracatsanes que Patrick Leigh Fermor a rencontrés (voir Bibliographie) rejetaient fermement cette parenté valaque et se considéraient comme « Grecs ».

L'hypothèse du "melting-pot pastoral"[modifier | modifier le code]

Mais ces approches anthropologiques, considérant les Saracatsanes comme un « groupe ethnique » et un « isolat », trouvent chez Ernest Gellner, sociologue de la London School of Economics[6], et chez Paul Robert Magocsi, ethnologue de l’Université de Toronto (Canada)[7], une explication alternative basée sur la notion de « pastoral melting-pot », et selon laquelle les Saracatsanes, comme d’autres confréries d’éleveurs nomades, seraient un « groupe social » d’origine récente, issus d’un mélange de paysans ou bergers pauvres et de toute sorte d’exclus et de fuyards (tels les « klephtes »), réfugiés dans les montagnes des Balkans pour fuir la répression ottomane du XVIIIe siècle (ce qui expliquerait que nul ne les signale auparavant). Kostas Krustallis pense à ce sujet que Sarakatsa pourrait être une déformation du turc karakaçak (lire « karakatchak » : obscur fuyard dans le sens de contrebandier) : le Britannique J.K. Campbell précise qu'en 1937, beaucoup de Saracatsanes s’adonnaient encore à cette activité ainsi qu’au vol et à la revente de bétail (en grec zooklopi) appartenant aux Valaques. Il précise qu’ils n'avaient pas d'habitat fixe, mais vivaient dans les huttes d’osier tressé (colibes ou kalives).

De son côté, le danois Carsten Hoeg affirme que même si leur lexique est truffé de termes d’origines diverses, ni la phonétique ni la structure grammaticale de leur dialecte ne possèdent de traces d’éléments étrangers au grec. Il met en évidence des éléments d’origine sédentaire dans la culture des Saracatsanes[8] or, après la conquête turque en 1397, des beys ottomans et seldjoukides mirent en place le système féodal des timars, et en chassèrent les bergers (grecs ou valaques) pour faire venir à leur place des bergers nomades turcs, les Yörüks, originaires d’Anatolie, connus des Grecs sous le nom de Konariotes. L’immigration des Yörüks se poursuivit jusqu’au milieu du XVIIIe siècle et les bergers chrétiens dépossédés (en majorité grecs, mais aussi valaques ou slaves) prirent le maquis : ce sont les Saracatsanes. De fait, sur les territoires où ils apparaissent alors, on observe un inextricable mélange de toponymes grecs, albanais, slaves et valaques, et leur « Lingua franca » est un grec grammaticalement clair, mais lexicalement de type « pidgin » : avec le nomadisme, le mélange culturel était inévitable au sein d'une communauté s’identifiant non par la langue mais par son mode de vie en marge des sociétés sédentaires, et on peut expliquer ainsi les particularismes saracatsanes sans nécessairement faire appel au Paléolithique, aux Pélasges ou aux seuls Valaques[9].

Sédentarisation forcée[modifier | modifier le code]

Quoi qu'il en soit, les Saracatsanes n'étaient guère appréciés des sédentaires, et en 1938, le général Metaxas, alors maître de la Grèce, émit le décret no 1223 du 4 mai 1938, obligeant les Saracatsanes à se sédentariser, à s'enregistrer comme éleveurs en Thrace orientale, et à scolariser leurs enfants, sous peine d'emprisonnement ou d'enrôlement forcé et de confiscation des troupeaux. Des mesures similaires, prises en Bulgarie, ont mené à leur disparition en tant que groupe.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. L'écrivain britannique Patrick Leigh Fermor récapitule, dans l'Appendice I de son ouvrage Roumeli (voir Bibliographie) une série d'hypothèses émises sur l'origine de ce nom, sans apporter de conclusion définitive.
  2. Cité dans Sarakatsani - The most ancient people of Europe - Résumé en anglais. Par Aris Poulianos. 1993. Livre écrit en grec.
  3. a, b, c et d (en) Sarakatsani - The most ancient people of Europe - Résumé en anglais. Par Aris Poulianos. 1993. Livre écrit en grec.
  4. Campbell, John K., Saracatsan honour, family and patronage: A Study of institutions and moral values in a Greek mountain community., Oxford: Clarendon Press, 1964
  5. Ou Hadjimichalis (en grec moderne : Αγγελική Χατζημιχάλη)
  6. Ernest Gellner, Nations et nationalisme Payot, Paris 1989, 208 pp.
  7. Paul Robert Magocsi, Of the Making of Nationalities There is no End (2 vols), Columbia University Press, 1999
  8. Les Saracatsans : une tribu nomade grecque. Par Carsten Hoeg. Thèse de doctorat en Anthropologie, université de Copenhague, 1924. Édition française : Champion. 1925-1926.
  9. Ce phénomène défini comme une « pidginisation pastorale » par Arnaud Etchamendy dans sa thèse de doctorat intitulée Euskera-Erderak, basque et langues indo-européennes : essai de comparaison et soutenue à l'université de Pau en 2007, désigne un phénomène propre aux refuges montagneux accueillant des bergers et des exclus de diverses origines, fuyant la faim, la sécheresse, les persécutions en plaine : voir aussi Basque ou Houtsoules.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) John K. Campbell : Saracatsan honour, family and patronage: A Study of institutions and moral values in a Greek mountain community. Oxford: Clarendon Press, 1964.
  • Theodor Capidan : Les Saracatsanes, in "Dacoromania", 1924-6, vol.4, p. 923-59.
  • Irina Nicolau : Les caméléons des Balkans - Bruxelles 1990.
  • (en) Patrick Leigh Fermor, Roumeli, Éd. John Murray, 1966, rééd. format poche 2004 (ISBN 978-0-7195-6692-9)