Sainte Anne trinitaire

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La Sainte Anne trinitaire, appelée aussi Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant, est un thème iconographique chrétien qui groupe toujours trois générations, la grand-mère Anne, la mère Marie et l'Enfant Jésus. Cette image de dévotion devient très populaire dans l'Occident chrétien à la fin du XVe siècle, principalement sous forme de sculpture et de peinture. Elle a rencontré la plus grande faveur en Allemagne, à ce point que le terme germanique « d'Anna selbdritt (sainte Anne à trois, en tiers, trinitaire) est couramment employé dans les autres langues pour désigner brièvement ce groupe[1]. »

Historique[modifier | modifier le code]

Anna selbdritt de l'église Saint-Nicolas de Stralsund, 1260.

La dévotion à sainte Anne, limitée longtemps à quelques sanctuaires, se répand dans le monde catholique à partir du XIVe siècle, avec la propagation des récits de la Légende dorée et les débats théologiques sur le dogme de l'Immaculée Conception qui ont pour conséquence d'associer plus étroitement le culte de sainte Anne à celui de la Vierge. En 1481, le pape franciscain immaculiste Sixte IV fait ajouter la fête solennelle de sainte Anne au calendrier de l'Église romaine, le 26 juillet. En 1494 paraît le traité De laudibus sanctissimae matris Annae de Johannes Trithemius qui joue un grand rôle dans la propagation de son culte[2]. Cette dévotion se traduit notamment par une production iconographique souvent extrêmement inventive, destinée à exprimer l'idée d'une prédestination d'Anne dans la pensée de Dieu, liée à la maternité divine. On voit ainsi quelques exemples de la triade de sainte Anne, la Vierge et l'Enfant, au XIIIe et XIVe siècles, ce thème iconographique se multipliant à la fin du XVe siècle, principalement sous forme de sculpture et de peinture[3].

La plus ancienne représentation de ce type paraît être la Anna selbdritt (de) qu'abrite l'église Saint-Nicolas de Stralsund. Datée de 1260, cette statue monumentale en stuc et en chêne se présente en superposition[4].

Cette Trinité terrestre (en latin Trinitas terrestris) est conçue sur le même modèle que la Trinité céleste (en latin Trinitas caelestis) dont elle est le reflet. Après le concile de Trente (1545-1563) ce titre de Trinité terrestre est progressivement réservé à la Sainte Famille[5]. De plus, les réformateurs s'indignent de « la prolifération des reliques et des légendes parasitaires » relatives à sainte Anne, personnage apocryphe, si bien que le pape Pie V, en établissant le calendrier romain tridentin, supprime son office en 1568[6]. Cette évolution explique que la trinité maternelle dure peu dans l'art occidental et décline dès le milieu du XVIe siècle.

Iconographie[modifier | modifier le code]

Le Premier Pas de l'Enfant Jésus, 1470-1480, musée de Bode.
La Sainte Famille avec Sainte Anne et Saint Joseph d'Hans Baldung, vers 1511.

Le thème iconographique des Sainte Anne trinitaire ne reproduit pas une figuration réaliste. Elle est symbolique car, selon la tradition, sainte Anne meurt avant la naissance du Christ. Les représentations ont cependant tendance à transformer le symbole en une scène d’histoire où le sacrifice du Christ est annoncé[7].

Les artistes se sont trouvés confrontés pour les trois personnages à des problèmes de différences de taille, d'âge et de nature, et leur traduction dans l'espace. Les trois membres n'ayant pas besoin, par essence d'être présentés consubstantiellement, comme la Sainte-Trinité, les artistes ont une certaine liberté de manœuvre mais la tradition iconographique de la Sainte Anne trinitaire se codifie rapidement, et les groupes ne présentent que peu de variantes. Plusieurs œuvres peintes et sculptées montrent les schémas habituels de composition privilégiant un groupe trinitaire privé d’action et organisé strictement, avec les figures soit superposées en un groupe vertical (souvent sainte Anne assise sur un trône, avec Marie en-dessous[8] servant elle-même de trône à Jésus assis sur ses genoux, ou sainte Anne debout portant la Vierge et l'Enfant sur chacun de ses bras), type issu de l'art byzantin qui met en valeur la superposition des personnages en hauteur pour esquisser une notion de profondeur, soit juxtaposées horizontalement (Jésus assis entre sa grand-mère et sa mère qui parfois le porte).

Léonard de Vinci, dans sa Vierge, l'Enfant Jésus et sainte Anne innove par sa construction pyramidale dans un vaste et vaporeux paysage, par les gestes naturels de ses personnages et la douceur enveloppante du sfumato qui diffèrent radicalement des compositions hiératiques antérieures qui figeaient les personnages dans une stricte frontalité[9].

La place de l'Enfant n'est pas fixée : il est parfois porté dans les bras de sa mère, de sainte Anne Jésus, ou debout devant elle. Le groupement vertical suscite un débat théologique concernant la place de sainte Anne en position surélevée, la non canonicité de ce personnage étant à l'origine de la « Querelle de sainte Anne » qui dure du XIVe au XVIIe siècle[10]. Cette querelle explique que le groupement horizontal soit privilégié au XVe siècle. Alors que pour le thème de la Trinité divine, l'Église impose le groupement vertical du « Trône de Grâce », L'horizontalisme de la Trinité humaine permet ainsi « de rétablir les proportions et la séparation très nette des trois figures juxtaposées et ne présente pas le même inconvénient que dans la Trinité divine dont les trois Personnes sont consubstantielles[11]. »

Une variante est Le Premier pas de l'Enfant Jésus, œuvre dans laquelle Jésus s'exerce à marcher. Cette dynamique nouvelle est introduite sous l’influence des Meditationes de Vita Christi du pseudo-Bonaventure. Une curiosité iconographique est la Sainte Anne quaternaire (Anna selbviert en allemand) : les artistes joignent à la trinité maternelle un quatrième personnage, Sainte Émérencie, mère de sainte Anne[12].

Dans La Sainte Famille avec Sainte Anne et Saint Joseph, gravure sur bois d'Hans Baldung réalisée vers 1511, l'artiste ajoute un détail insolite : sainte Anne touche les parties génitales de Jésus. L'historien Jean Wirth l’interprète comme une conjuration magique de la part de sainte Anne représentée en sorcière, « un mauvais tour qui le condamnera à une chasteté forcée ». Le peintre Carl Kochh y voit un acte censé assurer sa santé[13]. Selon l'historien de l'art Leo Steinberg (en), Hans Baldung ne pouvait se permettre un tel blasphème explicite dans une gravure dont l'Église en était probablement le commanditaire. L'attouchement symboliserait l'incarnation du Christ dont le sacrifice sauvera l'humanité pécheresse de la mort[14].

À partir du XVIe siècle, le type iconographique évolue : sainte Anne est représentée plus âgée ; des attributs différents sont ajoutés selon les régions et les styles : colombe ou fruits (souvent une grappe de raisin, une poire ou une pomme, allusions au péché originel racheté par la Passion du Christ ; ou une grenade, symbole du péché mais aussi de fécondité, d'éternité et de résurrection), le Livre des Saintes Écritures, symbole de sagesse et de savoir[15].

Galerie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France, , p. 146.
  2. Roger Aubenas, Robert Ricard, L'Église et la Renaissance, Bloud & Gay, , p. 343.
  3. Dominique Letourneau, Les mots du Christianisme : Catholicisme, orthodoxie, protestantisme, Fayard, (lire en ligne), p. 21.
  4. Annie Cloulas-Brousseau, « Sainte Anne Trinitaire. Introduction », sur ste.anne.trinitaire.online.fr (consulté en juillet 2017).
  5. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France, , p. 149.
  6. Calendarium Romanum (Typis Polyglottis Vaticanis 1969), p. 98
  7. « La Sainte Anne,l’ultime chef-d’œuvre de Léonard de Vinci. Dossier de presse lors de l'exposition du 29 mars au 25 juin 2012 », sur louvre.fr, .
  8. Marie se présentant généralement comme une enfant ou une jeune adolescente.
  9. Annie Cloulas-Brousseau, « Sainte Anne Trinitaire. Santa Anna Metterza en Italie », sur ste.anne.trinitaire.online.fr (consulté en juillet 2017).
  10. Domínguez Morano Domínguez, Rafael Briones Gómez, Masculin-féminin et fait religieux: genre et religion, Editorial Universidad de Granada, , p. 350.
  11. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France, , p. 147.
  12. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France, , p. 147-148.
  13. Jean Wirth, Sainte Anne est une sorcière et autres essais, Librairie Droz, (lire en ligne), p. 70.
  14. Leo Steinberg, La sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Gallimard, , p. 144.
  15. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France, , p. 100.
  16. Metterza est un terme issu de la langue vulgaire médiévale se référant à sainte Anne, mère de Marie qui figure en troisième position (terza) dans la hiérarchie de la famille divine, à côté de Marie et Jésus.
  17. Il scandalise les fidèles avec « le sexe de l’Enfant, dressé au premier plan, la gorge pigeonnante de Marie, le visage buriné de sainte Anne, vêtue comme une paysanne ». Cf. Annie Cloulas-Brousseau, « Sainte Anne Trinitaire. Après le Concile de Trente », sur ste.anne.trinitaire.online.fr (consulté en juillet 2017).

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