Sainte-Cène

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Culte de Sainte-Cène en l’église protestante Saint-Pierre-le-Jeune de Strasbourg le Vendredi saint.

Sainte-Cène est le terme généralement retenu en protestantisme pour désigner le moment du culte où les membres de la communauté partagent le pain et le vin. Selon l’époque et le lieu, cette célébration est aussi appelé « Cène », « Repas du Seigneur » (expression utilisée par l’apôtre Paul), voire « eucharistie » (chez les anglicans et beaucoup de luthériens non francophones).

La célébration de la sainte-cène est une dimension centrale de la vie de toute Église. Caractérisant la vie chrétienne, la piété et la spiritualité, elle est un moment de communion, communion des croyants avec le Christ et entre eux. Elle exprime l’unité de la communauté et par delà l’unité de toute l’Église. Par voie de conséquence le refus de l’admission réciproque à cette célébration est signe de rupture, de division. Pareil refus a souvent marqué l’histoire de l’Église et signifié la non-reconnaissance mutuelle de diverses dénominations chrétiennes.

Origine[modifier | modifier le code]

Le récit de la première Pentecôte relate que les premiers chrétiens baptisés, de nationalité, de cultures et de traditions différentes étaient unis dans l’écoute de la Parole (enseignement des apôtres), la fraction du pain (Repas du Seigneur), la prière et la louange ainsi que le partage des biens (Actes des Apôtres, 2. 41-47). Ils étaient ainsi communion (koinonia). Prédication, baptême et sainte Cène étaient dès l’origine les marques fondamentales de l’Église. Le récit le plus ancien de l’institution de la Cène, celui de l’apôtre Paul (1 Cor 11, 23-34), invite la communauté à célébrer régulièrement ce repas à frais nouveaux pour proclamer la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne. Cette orientation vers le royaume à venir sera essentielle dans la pratique des premières communautés chrétiennes qui incluront dans leur liturgie le Maranatha (« Viens, Seigneur Jésus »[1]).

L’exhortation à renouveler ce repas n’est pas présente dans les récits des Évangiles synoptiques, mais elle est mentionnée par l'apôtre Paul dans le premier livre aux Corinthiens comme un enseignement reçu directement du Seigneur "Car j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné; c’est que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, et, après avoir rendu grâces, le rompit, et dit: Ceci est mon corps, qui est rompu pour vous; faites ceci en mémoire de moi.De même, après avoir soupé, il prit la coupe, et dit: Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang; faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez. Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne" (1 Corinthiens 11:23-26). On trouve les récits de l’institution de la Cène par Jésus dans les évangiles (Matthieu 26.26-29, Marc 14.22-26 et Luc 22.14-20). La veille de sa mort, Jésus rassembla pour célébrer la fête de la Pâque juive en mémoire de la sortie d’Égypte (Ex 12). Jésus donne un nouveau sens à ce repas et fait le lien avec sa mort prochaine pour le salut des humains, la rémission de leurs péchés (Matthieu 26,28). L’évangéliste Luc distingue quant à lui deux moments, d’une part la commémoration de la libération orienté vers le règne de Dieu à venir (un sens majeur dans la commémoration juive) et de l’autre l’insistance sur la nouvelle alliance en son corps donné pour les hommes et son sang versé pour eux. L’évangéliste Jean n’évoque pas l’institution de la Cène par Jésus et ne relate que l’événement du lavement des pieds des disciples lors de cette soirée[2].

Interprétation dans l’Église des premiers siècles[modifier | modifier le code]

Les pères de l’Église insistent sur la compréhension de la Cène qui insère le croyant dans la communauté chrétienne, l’Église corps du Christ. En cette célébration le croyant a part au Christ et est mis au bénéfice de son œuvre salvatrice[3]. Augustin d’Hippone introduira la notion de sacrement. Il reprend cette notion à Jérôme, traducteur de la bible en latin (Vulgate) qui utilise ce terme pour traduire le mot grec de musterion (Éphésiens 5, 32). Le sacrement n’est rien d’autre que le Christ lui-même, le mystère de son incarnation vrai Dieu et vrai homme. Physiquement absent, le Christ se donne à présent aux siens dans la proclamation de la parole, le baptême et la célébration de la Cène qui seront, dans un sens dérivé, appelés des sacrements. Tout comme pour Christ lui-même où la nature humaine est porteuse du divin, des éléments matériels (parole des évangélistes et des apôtres, eau, pain et vin) deviennent par l’Esprit Saint porteurs d’Évangile. Le Christ y est réellement présent, se donne aux siens et les fait participer à sa vie. Pour Augustin « la Parole accède à l’élément et en fait le sacrement[4] ». La proclamation du témoignage des apôtres devient Évangile de Dieu par l’Esprit Saint (sacrement audible), de même l’eau du baptême et le pain et le vin de la cène deviennent Évangile de Dieu par l’Esprit-Saint (parole visible[5]). Reprenant l’évangéliste Matthieu et son insistance sur le pardon des péchés, Augustin précise que le pardon est synonyme d’insertion dans la grâce de Dieu. Ainsi la Cène donne vie au corps du Christ qu’est l’Église, renouvelle chaque membre en vue du royaume à venir.
Cette interprétation qui s’imposera en Occident durant le premier millénaire est aussi partagée par les pères de l’Église orientale.

Les conflits du XVIe siècle[modifier | modifier le code]

Le conflit naît au XVIe siècle de la nouvelle compréhension de la messe dans l’Église occidentale. Abandonnant la conception augustinienne, l’eucharistie est comprise comme étant un sacrifice offert par l’Église en vue de réconcilier Dieu. Lors de la célébration de l’eucharistie, Christ est immolé de manière non sanglante. Le prêtre offre un sacrifice propitiatoire qui complète le sacrifice offert par le Christ sur la croix. Cet enseignement est dogmatisé lors du Concile de Trente (1545-1564[6]). Les réformateurs protestants s’opposeront à cette compréhension.

Le débat porte moins sur l’affirmation catholique de la transsubstantiation, qui enseigne que le pain et le vin sont transformés, bien que leur apparence ne change pas, et qu’ils deviennent véritablement le corps et le sang du Christ que sur le refus d’une compréhension sacrificielle de l’eucharistie comme moment central de la messe.

Luther (1483-1546), moine augustin, reviendra à l’enseignement d’Augustin. La cène est le moment où Christ se donne aux siens, les insère dans son Église et nullement un sacrifice offert par l’Église. Il affirme que le Christ est « dans, avec et sous les éléments » (consubstantiation). Il se donne comme il se donne dans la parole imprimée de l’Écriture Sainte où il est présent de la même manière[7].

L’enseignement de Jean Calvin (1509-1564) n’est guère différent. Il refuse cependant de lier directement la réalité divine du Christ à des données matérielles. Baptême et cène veulent cependant « nous offrir et présenter Jésus-Christ et en lui tous les trésors de sa grâce céleste[8] ». Il y a une union réelle et substantielle du croyant avec le Christ lors de la cène, mais il s’agit d’une Présence pneumatique. Cet enseignement sera réfuté par les luthériens.

Le réformateur de Zurich, Huldreich Zwingli (1484-1531) conçoit la cène autrement. Il refuse l’idée même du sacrement et comprend baptême et cène comme des confessions de foi des croyants auquel la grâce est donnée par la seule parole de l’Écriture sainte. La cène est une cérémonie mémorielle et symbolique, un acte commémoratif.

Le différend entre Luther et Zwingli ne porte pas tant sur la compréhension de la présence du Christ dans la Cène que sur la compréhension sacramentelle de celle-ci. Une rencontre de conciliation des deux réformateurs à Marbourg (1529) sera un échec et la rupture entre eux sera consommée.

Les réformateurs souligneront l’importance de la cène pour l’être même de l’Église. Pour la Confession d’Augsbourg (la confession de référence du luthéranisme), l’Église est la communion des croyants célébrant en vérité parole et sacrements (le baptême et la cène[9]). Calvin abondera en ce sens : « Partout où nous voyons la Parole de Dieu être purement prêchée et écoutée, les sacrements purement administrés selon l’institution de Christ, là il ne faut douter nullement qu’il n’y ait Église[10] ».

Les évolutions contemporaines[modifier | modifier le code]

Nécessaire portatif pour célébrer la sainte Cène.
Musée historique de Strasbourg.

La situation a évolué dans le dialogue œcuménique au XXe siècle. Luthériens et réformés européens se sont réconciliés en signant en 1973 la Concorde de Leuenberg[11]. Celle-ci dit à propos de la Cène : «  Dans la Cène, Jésus-Christ, le ressuscité, s’offre lui-même, en son corps et en son sang donnés pour tous, par la promesse de sa parole, avec le pain et le vin. Il nous accorde ainsi le pardon des péchés et nous libère pour une vie nouvelle dans la foi. Il renouvelle notre assurance d’être membres de son corps. Il nous fortifie pour le service des hommes. En célébrant la Cène, nous proclamons la mort du Christ par laquelle Dieu a réconcilié le monde avec lui-même. Nous confessons la présence du Seigneur ressuscité parmi nous. Dans la joie de la venue du Seigneur auprès de nous, nous attendons son avènement dans la gloire » (§§15 et 16). La célébration commune de la parole, du baptême et de la cène est donnée. Elle fonde la communion ecclésiale dans la diversité réconciliée dont les Églises méthodistes sont aussi partie prenante depuis 1997.

Un accord analogue a été signé entre luthériens et réformés d’une part, anglicans de l’autre. L’accord à propos de la cène est ainsi décrit dans le commentaire de la déclaration de Reuilly établie en 2001 :  « Nous croyons que la célébration de la Cène du Seigneur – l’Eucharistie – est la fête de la Nouvelle Alliance instituée par Jésus Christ, dans laquelle la Parole de Dieu est proclamée, et dans laquelle le Christ crucifié et ressuscité donne à la communauté son corps et son sang sous les signes visibles du pain et du vin[12].

Dans le dialogue entre les Églises marquées par la Réforme et l’Église catholique romaine, un large consensus est résumé dans le document Le Repas du Seigneur de 1978[13]. La compréhension sacrificielle de la messe qui complèterait le sacrifice du Christ est dépassée, les catholiques précisant que le sacrifice de la croix ne saurait être ni repris ni complété. La célébration eucharistique est anamnèse, moment qui rend présent un événement passé et donné une fois pour toutes. La présence réelle du Christ est affirmée de part et d’autre et toute représentation physiciste de cette présence abandonnée. Le point d’achoppement qui demeure concerne le ministère, les catholiques ne pouvant reconnaître la validité du ministère des Églises marquées par la Réforme et de ce fait reconnaître la validité des Cènes protestantes.

Bien que le christianisme évangélique embrasse une diversité de traditions théologiques, ses courants dominants tels que l’anabaptisme, le baptisme ou le pentecôtisme ont adopté la position de Zwingli. Cette approche tend donc à être majoritaire parmi les chrétiens évangéliques, pour qui la Sainte-Cène est alors vue comme un souvenir du sacrifice de Jésus-Christ et une annonce de son retour[14],[15],[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ainsi la prière eucharistique de la Didachè (10,6) qui reprend 1 Co 16,22 et Apocalypse 22,20. Cf. Christian Grappe, Initiation au monde du Nouveau Testament, Genève, Labor et Fides, 2010, p. 272
  2. Voir Joseph Ratzinger-Benoit XVI, Jésus de Nazareth. Deuxième partie. De l'entrée à Jérusalem à la Résurrection, Monaco, Éditions du Rocher-Groupe Parole et Silence, 2011, chap. 5, p. 125-168.
  3. Willy Rordorf (et alii), L’eucharistie des premiers chrétiens, Paris, Beauchesne, 1976, p. 354-430
  4. Augustin, Homélies sur l’Évangile de Jean, 83,3, p. 354-430
  5. Augustin, Contra Faustum, 19, 16.
  6. Textes du Concile de Trente in : Symbole et définition de la foi catholique (Denzinger Hünermann cité DH) Paris, Cerf, 1996. En particulier DH 1743, 1751, 1753.
  7. Martin Luther, « Commentaire de l’épitre aux Romains », Martin Luther Œuvres, Genève, Labor et Fides, 1957, Tome XI, p. 335
  8. Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, Marne la Vallée-Farel et Aix en Provence-Kerygma, 1978. Livre IV, 14, 17. (citée IRC).
  9. Article 7 de la confession d’Augsbourg in André Birmelé et Marc Lienhard (dir.), La foi des Églises Luthériennes. Confessions et Catéchismes, Paris, Cerf 2012, § 13.
  10. Institution de la religion chrétienne IV, 1, 9.
  11. Texte de la Concorde de Leuenberg. André Birmelé et Jacques Terme (dir.), Accords et dialogues œcuméniques, CD Rom Lyon , Olivétan, 2007, Section 2
  12. « Déclaration de Reuilly », sur www.protestants.org, Fédération protestante de France, (consulté le 25 mars 2018).
  13. Commission internationale catholique-luthérienne. Face à l’unité. Tous les textes officiels 1972-1985. Paris, Cerf, 1986 p. 61-101
  14. (en) Christopher A. Stephenson, Types of Pentecostal Theology: Method, System, Spirit, OUP USA, USA, 2012, p. 123
  15. (en) Roger E. Olson, The Westminster Handbook to Evangelical Theology, Westminster John Knox Press , UK, 2004, p. 259
  16. (en) Edward E. Hindson, Daniel R. Mitchell, The Popular Encyclopedia of Church History: The People, Places, and Events That Shaped Christianity, Harvest House Publishers, USA, 2013, p. 371

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Willy Rordorf (et al.), L’eucharistie des premiers chrétiens, Paris, Beauchesne, 1976
  • André Birmelé, « Théologie. Voix protestante », in Encyclopédie de l’Eucharistie (sous la dir. de Maurice Brouard) Paris, Cerf, 2002. p. 467-490
  • Henri Capieu, Albert Greiner et Albert Nicolas, Tous invités. La Cène du Seigneur célébrée dans ls Eglises de la Réforme, Paris, Le Centurion, 1982.
  • Théobald Süss, La communion au corps du Christ, Neuchâtel, Delachaux, 1968.
  • Max Thurian, Le Mystère de l’eucharistie. Une approche œcuménique. Paris, Centurion, 1981.
  • Jean-Jacques von Allmen, Essai sur le repas du Seigneur, Neuchâtel, Delachaux, 1966 (Cahiers théologiques 55)