Saartjie Baartman

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33° 50′ 14″ S 24° 53′ 05″ E / -33.8372, 24.8848

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Saartjie Baartman
Description de cette image, également commentée ci-après

Portrait de Saartjie à côté d'une goura.

Nom de naissance Sawtche
Alias
« Vénus Hottentote »
Naissance vers 1789
Gamtoos River (Afrique du Sud)
Décès
Paris
Famille

Saartjie Baartman, de son vrai nom Sawtche, surnommée la « Vénus hottentote », serait née aux abords de la Gamtoos River (Cap-Oriental) aux alentours de 1789 dans l'actuelle Afrique du Sud au sein du peuple Khoïkhoï (Khoïsan), le plus ancien de la région sud de l'Afrique. Elle meurt à Paris le .

Son histoire, souvent prise pour exemple, est révélatrice de la manière dont les Européens considéraient à l'époque ceux qu'ils désignaient comme appartenant à des « races inférieures[1] ». Elle symbolise également la nouvelle attitude revendicative des peuples autochtones quant à la restitution des biens culturels et symboliques ainsi que des restes humains qui figurent dans les musées du monde entier.

Histoire[modifier | modifier le code]

Issue d'un métissage des ethnies sud-africaines Khoïkhoï du côté de son père et Bochiman du côté de sa mère, Sawtche est asservie dès sa petite enfance avec ses trois frères et deux sœurs par des fermiers Boers. Elle est d'abord esclave dans un kraal voisinant la ferme de son baas, l'Afrikaaner Peter Caesar. Conformément à l'usage chrétien et colonial, son maître la dote d'un prénom néerlandais, Saartjie, diminutif de Sarah, son nom de naissance étant inconnu[2].

En 1807, les trois sœurs font l'objet d'une transaction et sont envoyées dans la ferme voisine du frère de leur maître, Hendrick (ou Hendryck) Caesar qui les asservit contre du tabac et de l'eau-de-vie, deux pièges coloniaux fréquemment utilisés. Saartjie racontera qu'entre-temps, elle a été mariée à un Khoïkhoï dont elle a deux enfants. En 1810, un chirurgien militaire de la marine britannique, Alexander Dunlop, en visite chez les Caesar, découvre la morphologie hors du commun de Saartjie : hypertrophie des hanches et des fesses (stéatopygie) et organes génitaux protubérants (macronymphie appelée « tablier des Hottentotes »). Dunlop est près de la retraite, ce qui aura pour conséquence une importante baisse de revenus, et voit se profiler une affaire juteuse : fournir un échantillon spectaculaire d'un peuple colonisé pour les zoos humains en Europe. Il convainc Hendrick de s'associer à son affaire et d'embarquer avec Saartjie pour l'Angleterre à bord du HMS Diadem (en) le 7 avril 1810. Cette dernière accepte car son « manager » Hendrick lui fait croire qu'elle y trouvera fortune et liberté en contrepartie de l'exhibition de son corps et de danses au son de la goura (en)[3].

Angleterre[modifier | modifier le code]

« A Pair of Broad Bottoms » (une paire de fesses étrangères), caricature de William Heath, 1810.

Débarquée à Londres en septembre 1810, Saartjie y devient un phénomène de foire. Dans une salle louée de Piccadilly Street, elle est exposée dans une cage, sur une estrade surélevée de quelques mètres, d'où elle sort pour faire admirer son anatomie, endurant l'humiliation sous le regard, les quolibets et le toucher de spectateurs encanaillés. C'est à cette occasion qu'est inventé son surnom moqueur mais aguicheur de « Vénus hottentote » tandis que les londoniens ridiculisent celle qu'ils appellent « fat bum » (gros cul)[4]. L'African Association intente un procès le 24 novembre 1810 contre Caesar accusé de l'exploiter, de l'exposer de manière indécente et de violer l'acte d'abolition de la traite des esclaves de 1807. Mais Saartje témoigne ne pas agir sous la contrainte, Caesar la fait passer pour une artiste et Dunlop produit un contrat (probable subterfuge légal)[5], selon lequel elle percevrait une partie des recettes des spectacles (douze guinées par an). La Cour conclut à un non-lieu[6]. Son baptême le 9 décembre 1811 dans la cathédrale de Manchester, avec l'autorisation spéciale de l'évêque de Chester, officialise son nom européen de Saartjie Baartman (le nom de Baartman qui signifie « barbu » en Afrikaneer étant peut-être choisi par référence à la barbe qu'arborait Hendrick Caesar). Elle est par la suite exposée dans le nord de l’Angleterre et l’Irlande[5].

France[modifier | modifier le code]

Mais le public britannique commence à se lasser de ce show indécent et ce personnage de zoo humain doit s'exiler. Saartjie est alors exposée en Hollande, puis en France à partir de septembre 1814, où l'esclavage est encore légal. Elle est exploitée par Henry Taylor, un autre organisateur de tournées, puis le montreur d'animaux exotiques Réaux qui fait payer 3 francs pour la voir et plus pour la toucher dans les cabarets. Elle devient par la suite un objet sexuel (« belles soirées » privées de l'aristocratie puis prostitution) et tombe dans l'alcoolisme[1].

« La Belle Hottentote », illustration de la mode des zoos humains.
Sawtche ( dite Sarah Saartjie Baartman), étudiée comme Femme de race Bôchismann, Histoire Naturelle des Mammifères, tome II, Cuvier, Werner, de Lasteyrie

En , le professeur de zoologie et administrateur du Muséum national d'histoire naturelle de France, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, demande à pouvoir examiner « les caractères distinctifs de cette race curieuse ». Après le public des foires, c'est devant les yeux de scientifiques (notamment le zoologue et anatomiste comparatif Georges Cuvier) et de peintres qu'elle est exposée nue, transformée en objet d'étude. Le , le rapport du chevalier Geoffroy Saint-Hilaire compare son visage à « un commencement de museau encore plus considérable que celui de l'orang-outang », et « la prodigieuse taille de ses fesses » avec celle des femelles des singes maimon et mandrill à l'occasion de leur menstruation. Mesurée sous toutes les coutures pendant trois jours, elle a cependant refusé de dévoiler son « tablier génital » (« tablier hottentot » figurant la macronymphie) , ce qui agace Cuvier[7].

Vivant dans des conditions sordides dans un taudis, Saartjie Baartman meurt dans la nuit du vendredi 29 décembre 1815, probablement d'une pneumonie comme le diagnostique Georges Cuvier lors de son autopsie, maladie inflammatoire compliquée de la variole voire de la syphilis[8].

Pièce de musée[modifier | modifier le code]

Cuvier, qui a récupéré son cadavre, en fait faire un moulage complet de plâtre. Estimant que Saartjie est la preuve de l'infériorité de certaines races, il entreprend de la disséquer au nom du progrès des connaissances humaines. À l'issue de la dissection, son cerveau, son anus et ses organes génitaux sont conservés dans des bocaux remplis de formol. Cuvier procède enfin à l'extraction du squelette et le reconstitue entièrement, os par os. En 1817, il expose le résultat de son travail dans sa publication Observations sur le cadavre d'une femme connue à Paris sous le nom de Vénus Hottentote, qu'il présente devant l'Académie nationale de médecine[9].
On estime de nos jours que ce rapport témoigne des théories racistes et des préjugés de l'époque : « Aujourd'hui que l'on distingue les races par le squelette de la tête, et que l'on possède tant de corps d'anciens Égyptiens momifiés, il est aisé de s'assurer que quel qu'ait pu être leur teint, ils appartenaient à la même race d'hommes que nous; qu'ils avaient le crâne et le cerveau aussi volumineux ; qu'en un mot ils ne faisaient pas exception à cette loi cruelle qui semble avoir condamné à une éternelle infériorité les races à crâne déprimé et comprimé »[1],[10]. Cuvier décrit du reste Mme Baartman comme une dame sauvagesse de qualité, parlant trois langues et bonne musicienne.

Moule et squelette sont exposés dans la galerie d'anthropologie physique du musée de l'Homme à Paris fondé en 1937. Ce n'est qu'en 1974 qu'ils sont retirés et relégués finalement dans les réserves du musée (le moulage étant encore resté exposé durant deux ans dans la salle de Préhistoire)[11].

En 1994, son moulage et son squelette sont sortis des réserves à l'occasion de la présentation d'une exposition sur « la sculpture ethnographique au XIXème siècle, de la Vénus hottentote à la Tehura de Gauguin », d'abord au Musée d'Orsay, puis en Arles[12].

Enterrement[modifier | modifier le code]

Tombe de Saartjie Baartman à Hankey, Afrique du Sud.

Des demandes de restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman en Afrique du Sud existent sporadiquement dès les années 1940. En 1994, quelque temps après la fin de l'apartheid, les Khoïkhoï font appel à Nelson Mandela pour demander la restitution des restes de Saartjie afin de pouvoir lui offrir une sépulture et lui rendre sa dignité. La mobilisation de citoyens sud-africains est telle que de nombreux artistes s'emparent de Saartjie comme d'un mythe. Ainsi l'écrivain sud-africaine Diana Ferrus (en), publie en 1998 A poem for Sarah Bartman, texte dont la popularité joue un rôle important dans cette mobilisation[13].
Ces demandes se heurtent à un refus des autorités et du monde scientifique français au nom du patrimoine inaliénable de l'État et de la science. Après le vote d'une loi spéciale de restitution[14] du , la France rend la dépouille à l'Afrique du Sud.

Le , la dépouille de Saartjie Baartman est solennellement accueillie au Cap. Le (date symbolique correspondant à la Journée nationale de la femme en Afrique du Sud), après une cérémonie œcuménique, la dépouille, après avoir été purifiée, est placée sur un lit d'herbes sèches auquel on met le feu selon les rites de son peuple. Elle est inhumée sur la colline de Vergaderingskop près de Hankey, son village natal, en présence du président Thabo Mbeki, de plusieurs ministres et des chefs de la communauté Khoikhoï[15].

Littérature, musique et cinéma[modifier | modifier le code]

Épitaphe avec un poème de Diana Ferrus, Afrique du Sud.

Saartjie Baartman servit de référence à plusieurs écrivains et artistes :

  • Victor Hugo y fait allusion dans Les Misérables en 1862 (« Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n'est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote ; pourvu qu'il rie, il amnistie ; la laideur l'égaye, la difformité le désopile, le vice le distrait [...] ») ;
  • Henri Troyat lui consacre la nouvelle Les Cent Jours de la Vénus Hottentote ;
  • Georges Brassens, lui aussi, y fait référence dans une chanson (Entre la rue Didot et la rue de Vanves : « Passait une belle gretchen au carrefour du château [...] callipyge à prétendre jouer les Vénus chez les hottentots ») ;
  • Didier Daeninckx dans Le Retour d'Ataï en 2002 ;
  • Lolita Monga, auteur et comédienne réunionnaise, écrit en 2008 une pièce de théâtre intitulée "Vénus, il était une fois signifie maintenant", inspirée de la vie de Sarah Baartman.
  • Cristèle Alves Meira a adapté de la pièce de Suzan-Lori Parks, Vénus, en 2010 à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet à Paris, avec Gina Djemba dans le rôle titre ;
  • Abdellatif Kechiche, dans Vénus noire, un film relatant la vie de la « Vénus hottentote » (sorti le ).
  • Abdellatif Kechiche et Renaud Pennelle, dans Vénus noire, une bande dessinée adaptée du film éponyme, aux éditions Emmanuel Proust, collection Atmosphères. (parue le ).
  • Lautréamont y fait référence dans le fascicule Poésies 1: « Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l'amant morbide de la Vénus hottentote ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Speaker Icon.svg : Georges Cuvier : portrait d’un savant controversé émission la Marche des sciences sur France Culture le 18 novembre 2010
  2. Carole Sandrel, Vénus & hottentote. Sarah Bartman, Perrin,‎ 2010 (ISBN 2262032300), p. 111
  3. (en) Clifton C. Crais, Pamela Scully, Sara Baartman and the Hottentot Venus: A Ghost Story and a Biography, Princeton University Press,‎ 2009 (ISBN 9780691147963), p. 55-57
  4. (en) Angelique Chrisafis, « Paris show unveils life in human zoo », sur The Guardian,‎
  5. a et b (en) Sadiah Qureshi, « Displaying Sara Baartman, the ‘Hottentot Venus’ », History of Science, vol. 42, no 2,‎ , p. 233-257
  6. (en) Caitlin Davies, The Return of El Negro, Penguin Books,‎ 2003 (ISBN 978-0670047932, lire en ligne), p. 68
  7. Carole Sandrel, Vénus & hottentote. Sarah Bartman, Perrin,‎ 2010 (ISBN 2262032300), p. 66
  8. Gérard Badou, L'énigme de la Vénus hottentote, Éditions JC Lattès,‎ 2000
  9. Sylvie Chalaye, Pascal Blanchard, Éric Deroo, Dominic Thomas, Mahamet Timera, La France noire en textes: Présences et migrations des Afriques, des Amériques et de l'océan indien en France, Éditions La Découverte,‎ 2012, p. 185
  10. Extraits d'observations faite sur le cadavre d'une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus Hottentotte, M G Cuvier, Mémoires du Muséum du muséum d’histoire naturelle t. 3, 1817, p. 259-274
  11. Marylène Patou-Mathis, Le sauvage et le préhistorique, miroir de l'homme occidental, Odile Jacob,‎ 2011, p. 211
  12. Yann Le Bihan, Construction sociale et stigmatisation de la "femme noire". Imaginaires coloniaux et sélection matrimoniale, Harmattan,‎ 2007, p. 8
  13. Carole Sandrel, op. cit., p. 102
  14. Loi n°2002-323 du 6 mars 2002 relative à la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman à l'Afrique du Sud
    • Sénat : Proposition de loi n° 114 (2001-2002) ; Rapport de M. Philippe Richert, au nom de la commission des affaires culturelles, n° 177 (2001-2002) ; Discussion et adoption le 29 janvier 2002
    • Assemblée nationale : Proposition de loi n° 3561 ; Rapport de M. Jean Le Garrec, au nom de la commission des affaires culturelles, n° 3563 ; Discussion et adoption le 21 février 2002
  15. Carole Sandrel, op. cit., p. 14

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines (collectif), La Découverte, 2004. (ISBN 9782707144010)
  • Gérard Badou, L'Énigme de la Vénus hottentote, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2002 (ISBN 2-22889-644-6)
  • Barbara Chase-Riboud, Vénus hottentote, Le Livre de Poche, 2004 (ISBN 978-2253115977)
  • Sabine Ritter, Facetten der Sarah Baartman: Repräsentationen und Rekonstruktionen der ‚Hottentottenvenus‘, Münster etc. : Lit, coll. Racism analysis, Series A, Studies, vol. 1, 2010 (ISBN 3643109504)
  • Carole Sandrel, Vénus hottentote, Sarah Bartman, Perrin, 2010 (ISBN 978-2-262-03230-2)
  • Jean-Paul Goujon, « Pierre Louÿs et la Vénus hottentote », in: Histoires littéraires, Paris : Histoires littéraires ; Tusson : Du Lérot, octobre-novembre-décembre 2011, vol. XII, n° 48, pp. 159-175
  • Claude Blanckaert (sous la dir.), La Vénus hottentote entre Barnum et Muséum, Paris : Publications scientifiques du Muséum national d'Histoire naturelle, 2013, 478 p. (coll. Archives ; 17) (ISBN 978-2-85653-701-5)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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