Sémantique générale

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La sémantique générale est une forme de pensée non aristotélicienne, élaborée par Alfred Korzybski.

La sémantique générale cherche à étendre le cadre de la sémantique classique (étude de la signification des termes du vocabulaire et des modifications qu'elle peut subir). Korzybski entendait conceptualiser une logique correspondant aussi au niveau d'évolution scientifique de son époque, permettant selon lui de résoudre plus efficacement les problèmes humains qu'avec les logiques précédentes d'Aristote et Descartes et des physiques aristotélicienne et newtonienne. Ces logiques conceptualisées de l'Antiquité jusqu'au XVIIe siècle, Korzybski ne les considéraient plus efficiente pour décrire et traiter les problèmes propres aux découvertes de son siècle. Korzybski l'appliqua en psychiatrie, Henri Laborit en biologie (théorie de l'inhibition de l'action) et agressologie (étude des réactions des organismes vivants en condition d'agression).

Korzybski explique, dans Science and Sanity, voir une correspondance entre cette logique non aristotélicienne et deux révolutions scientifiques du XXe siècle, la physique quantique et la théorie de la relativité[1]. Il fait observer que la première bouleverse les catégories habituelles de la raison, et que la seconde introduit une physique « non newtonienne » et une géométrie « non euclidienne »[2].

Une interrogation de Korzybski était de trouver un moyen d'échapper à la logique binaire oui-non, vrai-faux.

Historique[modifier | modifier le code]

Au cours de la première guerre mondiale, Korzybski se demanda pourquoi et comment les humains effectuaient des évaluations erronées :

« Mon service au front pendant la Guerre Mondiale et une connaissance approfondie des conditions de vie en Europe et aux États Unis d'Amérique m'ont convaincu de la nécessité d'une révision scientifique de toutes les notions que nous avons sur nous-mêmes. L'examen a révélé qu'en ce qui concerne toutes les disciplines traitant des affaires humaines, celles-ci ne reposent pas sur une définition de l'homme, ou bien si elles en ont une, cette définition est formulée dans des langages métaphysiques, élémentalistes, de type sujet-attribut, qui sont dépourvus de scientificité et se révèlent en fin de compte nuisibles du point de vue sémantique. »

— Korzybski, Science and Sanity, Introduction

Il commença par traiter de la faculté de transmettre l’acquis d’une génération à la suivante grâce à l’usage des symboles, qu'il appelle Time-binding. C'est l’objet de son premier ouvrage Manhood of humanity[3].

Une analyse du langage[modifier | modifier le code]

Observations et inférences[modifier | modifier le code]

Lorsqu’un auditeur écoute une phrase prononcée par un locuteur, il s’approprie ce discours, et l’abstrait : il associe son contenu avec diverses expériences mémorielles, habitudes, catégories, attributs… souvent au niveau silencieux ; il s’agit de l’évaluation du discours au sens de la sémantique générale. Cependant, rien ne nous assure que les évaluations du locuteur et de l’auditeur concordent ; nous savons même qu’elles ne peuvent que diverger dans une mesure plus ou moins importante. Faute de se mettre au préalable d’accord sur la signification exacte des termes utilisés, il y a des chances de mésentente. En outre, comme l'a fait Emmanuel Kant, il convient souvent de redéfinir les termes que nous employons afin d'être compris.

L’une des manifestations les plus flagrantes de ce phénomène réside dans la distinction entre observations et inférences. Les observations dérivent d’une expérience perceptive directe : quelqu'un voit une pomme. S'il se tourne vers son voisin qui demande : « Que vois-tu ? » et qu'on lui dit : « Je vois une pomme », si lui ne peut pas la voir, il va sans doute se la représenter (activation des niveaux silencieux) comme possédant un certain nombre d’attributs (ronde, verte ?, sucrée, etc.) Cela se rapproche de la plaisanterie : « – Que vois-tu ? – Un doigt. – Je suis bien caché alors ! » ou alors de l'idée de regarder une rose, et de ne jamais avoir le mot rose en tête.

Si maintenant on lui demande : « Quelle forme a ma pomme ? », il répondra sans doute : « ronde ». Or, la pomme a été à moitié croquée et n’est donc plus ronde. L'interlocuteur, en répondant, a confondu une carte interne (objet rond, vert, croquant, juteux, sucré…) qu’il a automatiquement associée au mot pomme avec un fait constaté (observation). Il a attribué à l'observation de l’autre une signification qu’elle ne possédait pas. On parle dans ce cas d’inférence. Cette dernière ressortit à ce que l’on nomme confusion d’ordre d’abstractions, c’est-à-dire la confusion de l'abstraction fondé sur une observation avec une autre abstraction, qui résulte non d’une observation directe de cette pomme, mais de l'abstraction d'autrui, donc d’ordre plus élevé. Cette distinction de l’ordre des abstractions occupe une place centrale en sémantique générale.

Autre exemple : les illusions d’optique. On peut rappeler à ce sujet que 80 % des inférences du corps géniculé latéral, qui constitue le premier relais thalamique de la vision, viennent de l’encéphale et non de la rétine. Il faut concentrer son attention ou s’entraîner pour remarquer les différences[4].

Dernier exemple. Si on vous dit : « José est rentré chez lui en voiture », et qu'ensuite on vous demande : « Est-ce que José a pris sa voiture pour rentrer chez lui ? », si vous répondez : « Oui », vous commettez une inférence. José a en effet pu prendre la voiture de quelqu'un d'autre, en louer une, ou encore être raccompagné par un tiers. La distinction observation / inférence joue un rôle primordial dans les enquêtes policières. Ce genre d'inférences est le plus répandu, on peut le constater dans la vie quotidienne. On se réfère plus que souvent à des expériences personnelles afin de décrypter les informations qui nous parviennent.

Nous avons besoin, pour notre fonctionnement normal, de jouer sur les observations et les inférences ; dans la plupart des cas, nos inférences se révèlent justes : un mouton aura bien quatre pattes[5], le paquet contiendra bien l'objet que nous attendons, etc. Elles forment le piment des phrases à double sens, à sous-entendus. Aux niveaux silencieux, les inférences nous servent à anticiper des comportements, des mouvements, à saisir des objets, parfois à deviner des traits de caractère (intuition : « je le sens pas », « j'y crois dur comme fer ! », etc.) Cependant, pour ne pas commettre d'erreurs de jugement, il convient de demeurer conscient de la différence entre observation et inférence, de manière à ne pas prendre l'un pour l'autre et inversement. Généralement, confondre observations et inférences ne se traduit, au pire, que par des surprises éphémères et sans conséquences majeures. Toutefois, certaines confusions sont plus préjudiciables, surtout quand elles renforcent de fausses tautologies (toutité : tous les jeunes sont des sauvageons…)

On peut remarquer que confondre observation et inférence consiste souvent à attribuer sans fondement des attributs à un objet particulier que l'on n'a pas observé, ou insuffisamment, mais qui appartient à une catégorie connue possédant des caractéristiques habituelles. Il s'agit donc d'une orientation abusive vers la ressemblance au détriment de la différence. Quelle est la ressemblance entre les éléments de l'ensemble de tous les ensembles, sinon qu'ils sont tous des ensembles, ce qui ne signifie rien ? Le fait d'établir des lois générales à partir d'observations particulières s'appelle l'induction.

Vulgarisation - Artistes et auteurs[modifier | modifier le code]

L'auteur de science-fiction A. E. van Vogt a popularisé les théories de Korzybski par le biais du Cycle du Ā dont Boris Vian a traduit les deux premiers romans en français. Ces théories ont parfois servi à appâter de simples naïfs lorsqu’elles étaient enseignées par certains formateurs peu scrupuleux[réf. nécessaire].

La sémantique générale a été aussi popularisée indirectement par le peintre René Magritte dans son tableau La Trahison des images (1929) où il peint l'objet « pipe » (à fumer) et où il est peint en légende « Ceci n’est pas une pipe » dans le sens où le tableau ne constitue qu’une représentation de l’objet. Il interroge également le type de relation particulière entre le représenté et l'original, en montrant au même niveau – c’est-à-dire dans le cadre physique en bois par exemple, de la peinture – une pipe peinte et son modèle dans Les Deux Mystères (1966)[6].

En France, les principaux auteurs qui s'en sont inspirés sont le biologiste Henri Laborit, le philosophe Gaston Bachelard, et le physicien Basarab Nicolescu.

Le biologiste français Henri Laborit a élaboré sa théorie de l'inhibition de l'action et ses travaux sur la structure des organismes vivants sur la sémantique générale, avec La Nouvelle Grille.

Gaston Bachelard signale la sémantique générale dans son ouvrage La Philosophie du non (1940). Il y écrit notamment : « Le monde où l'on pense n'est pas le monde où l'on vit », éclairant sous un autre jour un des axiomes principaux énoncé par Korzybski : « La carte n'est pas le territoire. »

Henri Laborit et Gaston Bachelard étaient tous deux membres honoraires de l'Institute of General Semantics.

L'écrivain américain William Burroughs, qui avait suivi les cours de Korzybski, expérimenta les fonctions non aristotéliciennes de l'écriture (la fonction de time-binding, et celle qui consiste à créer la réalité), dans les Essais, tomes 1 et 2.

Marshall B. Rosenberg cite le psychologue américain Wendell Johnson (16.4.1906–29.8.1965, promoteur de la sémantique générale) dans son livre Les Mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), Introduction à la Communication non violente[7].

Dans son roman Limbo, Bernard Wolfe décrit une société non aristotélicienne en partie influencée par la sémantique générale de Korzybski (ce dernier est cité plusieurs fois dans le chapitre XI).

Le romancier tchèque Milan Kundera offre une illustration des problématiques liées aux inférences dans L'insoutenable légèreté de l'être (chapitre "les mots incompris" ou l'auteur confronte la perception de mots simples tels que foule etc.. entre deux de ses trois personnages principaux à savoir Franz et sa maîtresse Sabina).

Le groupe de rock 13th Floor Elevators s'est inspiré des travaux de Korzybski pour les notes de pochette de leur premier album The Psychedelic Sounds Of The 13th Floor Elevators (1966)[8].

Publications des livres en ligne d'Alfred Korzybski[modifier | modifier le code]

En français[modifier | modifier le code]

Cet ouvrage est une compilation de textes de Korzybski : Le Rôle du langage dans les processus perceptuels (communication lors d'un symposium de psychologie clinique), article Sémantique générale de l’American People's Encyclopedia, préface et table des matières de Science and Sanity, glossaire de termes construit à partir de cet ouvrage, auxquels s'ajoute une préface de l'éditeur et une biographie.
En ligne :

En anglais[modifier | modifier le code]

dans le site de l'ESGS.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Science and Sanity, « De la notion de simultanéité » (ch. XXXVII) (ch. VI).
  2. Science and Sanity, an Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, 1934 pour la première éditions.
  3. (en) Alfred Korzybski, Manhood of humanity (lire en ligne).
  4. Korzybski, « Le rôle du langage dans les processus perceptuels ».
  5. Un exemple de prudence excessive dans l'inférence apparaît dans la plaisanterie classique : « Deux logiciens voyageant en train regardent le paysage par la fenêtre. – Tiens, dit l'un, un troupeau de moutons qui vient d'être tondu. — De notre côté, en tout cas, répond l'autre. ».
  6. Voir par exemple [1].
  7. Page 46 ligne 19 (ISBN 978-270714381-5).
  8. Voir[2].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Concepts liés
Personnalités

Liens externes[modifier | modifier le code]