Ruthénie subcarpathique

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Vue du parc national des Carpates depuis le mont Hoverla.

La Ruthénie, dite aussi Ruthénie subcarpat(h)ique, Russynie subcarpat(h)ique[1], Ukraine subcarpat(h)ique, Ukraine transcarpat(h)ique ou Transcarpat(h)ie est une petite région d’Europe centrale située dans l'ouest de l’Ukraine actuelle. Elle est peuplée de plusieurs groupes ethniques : aux côtés des Ukrainiens majoritaires, aussi appelés ici Ruthènes, Russyns et Houtsoules, vivent aussi des minorités slovaques, hongroises, roumaines, juives et tsiganes.

Depuis 1945, la Ruthénie forme l’oblast de Transcarpatie en Ukraine.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Vue du Nord-Est avec le préfixe « trans » (« au-delà de… ») ou du Sud-Ouest avec le préfixe « sub » (« aux pieds de… »), la région doit son nom aux montagnes Carpates, parfois orthographiées « Carpathes » qui tirent leur nom du dace carpa (« roche ») et qui étaient, dans l'antiquité, le fief du peuple dace des Carpes.

Histoire[modifier | modifier le code]

Avant 1918[modifier | modifier le code]

En rose, la Ruthénie parmi les « pays de la Couronne de Saint-Étienne » dans l'Autriche-Hongrie.

Peuplée de Daces et de Bastarnes dans l’antiquité, puis de Daco-Romans et de Goths dans l’antiquité tardive, cette zone de passage est englobée dans la zone de peuplement slave à partir du VIe siècle ; s’y ajoutent au Xe siècle des Iasses et des Magyars. Dévastée par la grande invasion tatare de 1223, la région, alors dépeuplée, se repeuple ultérieurement de Ruthènes et de Valaques dont la synthèse donne le peuplement actuel[2]. Ensuite, elle a successivement appartenu :

En 1646, 63 prêtres orthodoxes de Ruthénie subcarpatique, en signant l'Union d'Oujhorod décident de se placer dans la juridiction de l'Église de Rome. C'est l'origine de l'Église grecque-catholique ruthène.

À la fin de la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Les frontières revendiquées par l’Ukraine occidentale en 1918-1919 (républiques Houtsoule et d’Ukraine occidentale).
Article détaillé : République Houtsoule.

À l’issue de la Première Guerre mondiale, une République houtsoule y fut proclamée par le président Grigor Zatkovitch, mais les troupes de la Hongrie bolchévique de Béla Kun la conquirent en avril 1919. Lorsque Béla Kun fut vaincu, la même année, la République houtsoule, ou Russynie, rejoignit la République tchéco-slovaque, ce qui fut entériné par les traités de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) et de Trianon (4 juin 1920).

La Première République tchécoslovaque (1918-1938)[modifier | modifier le code]

En bleu ciel, la région de Ruthénie subcarpathique au sein de la Première République tchécoslovaque.

La Première République tchécoslovaque, qui était une démocratie parlementaire, comportait quatre régions historiques bénéficiant d’une dose d’autonomie locale, notamment culturelle : ainsi le slovaque et l’ukrainien étaient, à côté du tchèque, langues usuelles et administratives respectivement en Slovaquie et Ruthénie. Le peuple de la Ruthénie subcarpathique s’est satisfait du régime tchécoslovaque, moins pour des raisons internes (les Tchèques étant majoritaires dans l’administration et les ukrainiens se plaignant de leur condescendance) que pour des raisons externes (cela préservait le pays des tragédies de l’Ukraine soviétique : terreur rouge, collectivisation forcée, réquisitions, famines, déportations, et de la polonisation en cours en Galicie orientale). La capitale régionale ruthène était Oujhorod (en ukrainien Ужгород). La Ruthénie avait sa délégation au parlement tchécoslovaque, présidée par Augustin Volochyne, un prêtre gréco-catholique. Voir l’article en anglais en:Ruthenians and Ukrainians in Czechoslovakia (1918-1938).

Annexion du Sud-Ouest de la Ruthénie subcarpatique par la Hongrie (novembre 1938)[modifier | modifier le code]

Après l’annexion des Sudètes par l’Allemagne nazie à la suite des accords de Munich (30 septembre 1938) intervient, le 2 novembre 1938, le premier arbitrage de Vienne, qualifié de « Diktat » ou de « Petit Trianon » dans l’historiographie nationale slovaque. Cet accord entre l’Allemagne, l’Italie et la Hongrie, attribue à cette dernière le Sud de la Slovaquie et le Sud-Ouest de la Ruthénie subcarpatique, riches plaines peuplées d’une importante population hongroise. En revanche, la Slovaquie et la Ruthénie amoindries territorialement, voient s’accroître leur autonomie territoriale.

État autonome (15 mars 1939) et région autonome subcarpathique en Hongrie (1939-1945)[modifier | modifier le code]

En vert-jaune au Nord-Est, la « région autonome subcarpatique » au sein de la Hongrie agrandie entre 1939 et 1945.

Augustin Volochyne, président du territoire autonome ruthène, demeure loyal envers la République tchécoslovaque jusqu’à ce qu’elle se disloque le 14 mars 1939. Le lendemain, il proclame l’État indépendant ruthène sur 20 000 km2, peuplé de 800 000 habitants.

Mais cet État ne dure pas longtemps car tandis que l’Allemagne nazie occupe le pays tchèque résiduel transformé en protectorat, l’Ukraine subcarpatique d’Augustin Volochyne est, pour sa part, envahie par la Hongrie, qui l’annexe le 23 mars 1939, tout en lui octroyant une autonomie factice à travers la « région autonome subcarpatique » (Kárpátaljai kormányzói biztosság) divisée en trois districts administrés, d’Ouest en Est, par les comitats d’Ung, Bereg et Máramaros que la Hongrie avait récupérés au deuxième arbitrage de Vienne.

Avec la Bukovine, la Ruthénie fait partie en septembre 1939 du « couloir d’évacuation » qui permettra au gouvernement polonais, au trésor de sa banque nationale, aux troupes survivantes et à l’état-major de fuir vers la Roumanie, après l’invasion germano-soviétique. La flotte roumaine transporta ensuite les Polonais vers Alexandrie, en territoire britannique.

Le droit hongrois ordinaire ne s’applique pas intégralement dans la région autonome subcarpathique, et les Juifs de Ruthénie, bien qu’étant pour la plupart magyarophones, ne récupèrent pas la nationalité hongroise qu’ils avaient eue jusqu’en 1918. N’étant plus tchécoslovaques, ils deviennent apatrides, tout comme leurs coreligionnaires transylvains devenus roumains en 1920 et apatrides au deuxième arbitrage de Vienne. Le régime conservateur de Miklós Horthy ne traite pas les 725 000 juifs vivant en Hongrie en 1941 de manière égale[4] : la moitié d’entre eux, restés citoyens hongrois en 1918-1920 (traité de Trianon) est soumise à diverses restrictions et persécutions (y compris les 58 320 devenus chrétiens) mais échappe jusqu’en 1944 à la déportation en Allemagne[5]; en revanche l’autre moitié, apatride (juifs ex-tchécoslovaques, roumains ou yougoslaves) est soumise au décret du 12 juillet 1941 stipulant qu’ils doivent être recensés et que la police doit les expulser[6]. 27 000 d’entre eux sont regroupés dans la région autonome subcarpathique[7] et divisés en deux groupes : l’un, jugé apte au travail, est envoyé, lors de l’opération Barbarossa, sur le front de l’Est et en Serbie occupée pour y servir l’armée hongroise[8] où froid, sous-alimentation et manque de soins en font mourir 14 000 ; l’autre est livré à l’Allemagne nazie qui les regroupe à Kamenetz-Podolsk où ils sont exterminés par les Einsatzgruppen[9].

La Transcarpatie forme la pointe ouest de l’Ukraine, touchant la Roumanie, la Slovaquie, la Hongrie et la Pologne
En rose, la Transcarpatie en Ukraine.

Rattachement à l’Ukraine soviétique[modifier | modifier le code]

Le traité soviéto-tchécoslovaque du 29 juin 1945 (« Traité au sujet de l’Ukraine subcarpatique » et « Protocole annexé au traité conclu entre l’URSS et la République tchécoslovaque au sujet de l’Ukraine subcarpatique »), force la Tchécoslovaquie à céder la Ruthénie subcarpatique à l’Union soviétique. La population locale n’est pas consultée, l’URSS affirmant qu’une « libération du peuple ruthène travailleur, des chaînes du régime capitaliste » (qui était encore celui de la Tchécoslovaquie à ce moment) et la « réunion de tout le peuple ukrainien au sein de l’Ukraine soviétique » ne pouvaient susciter qu’une joie unanime, dont les manifestations sont aussitôt soigneusement mises en scène à Oujhorod. Toutefois le véritable intérêt soviétique était plutôt militaire, cette annexion offrant aux Soviétiques une frontière avec la Hongrie, recherchée depuis l’époque de la Hongrie bolchevique et des guerres soviéto-polonaise et hungaro-roumaine de 1919, qui avaient empêché la jonction entre bolcheviks soviétiques et hongrois.

Le 10 février 1947, le traité de Paris annule formellement le Premier arbitrage de Vienne qui avait attribué ce territoire à la Hongrie, et entérine l’annexion soviétique du 29 juin 1945. Depuis, la Ruthénie forme l’oblast de Transcarpatie et, depuis la dislocation de l'URSS en 1991, fait partie de l’Ukraine indépendante.

La Ruthénie subcarpathique dans la culture[modifier | modifier le code]

Le réalisateur moldave Emil Loteanu a tourné dans cette région, en 1976, le film Les Tsiganes montent au ciel (Şatra en moldave, Табір іде в небо en ukrainien) d’après les récits de Maxime Gorki (notamment Makar Tchoudra). On y voit les paysages ruthènes et les anciens quartiers historiques d’Oujhorod. Ce film a été nominé au Festival international du film de Toronto et primé au Festival de Saint-Sébastien.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. De l'allemand de:Karpathen-Russland
  2. Selon Paul Robert Magocsi (en) de l’université de Toronto (Canada).
  3. Hans Erich Stier (dir.), Westermann Grosser Atlas zur Weltgeschichte, 1985 (ISBN 3-14-100919-8).
  4. [1]
  5. 100 000 personnes d’après l’encyclopédie multimédia de la Shoah
  6. Ce décret vise aussi les juifs polonais et soviétiques réfugiés sur le territoire hongrois : Dictionnaire de la Shoah, p. 312
  7. Encyclopédie multimédia de la Shoah, article « La Hongrie avant l'occupation allemande » : [2] et (en) « Uzhorod » sur le site www.jewishvirtuallibrary.org.
  8. Dictionnaire de la Shoah, p. 278
  9. Par ailleurs, l’armée hongroise en tue 3 500 autres à Novi Sad en Serbie occupée en janvier-février 1942, toujours selon le Dictionnaire de la Shoah.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Henri Baerlein, In Czechoslovakia's Hinterland, Hutchinson, 1938, ASIN B00085K1BA
  • Stefan A. Fent, Greetings from the Old Country to all of the American Russian people ! (Pozdravlenije iz staroho Kraja vsemu Amerikanskomu Karpatorusskomu Narodu!), 1935, ASIN B0008C9LY6
  • Christian Ganzer, Die Karpato-Ukraine 1938/39 - Spielball im internationalen Interessenkonflikt am Vorabend des Zweiten Weltkrieges, Hamburg, 2001 (Die Ostreihe - Neue Folge. Heft 12).
  • Albert S. Kotowski, Ukrainisches Piemont ? Die Karpartenukraine am Vorabend des Zweiten Weltkrieges. In: Jahrbücher für Geschichte Osteuropas 49 (2001), Heft 1. S. 67-95.
  • Kamil Krofta, Carpathian Ruthenia and the Czechoslovak Republic, 1934, ASIN B0007JY0OG
  • Paul R. Magocsi, The Ruthenian decision to unite with Czechoslovakia, Harvard Ukrainian Research Institute, 1975, ASIN B0006WVY9I
  • Paul R. Magocsi, The Shaping of a National Identity. Subcarpathian Rus, 1848-1948, Cambridge, Massachusetts, London, 1978, (ISBN 0-674-80579-8)
  • Frantisek Nemec & Vladimir Moudry, The Soviet Seizure of Subcarpathian Ruthenia, Hyperion Press, Toronto, 1955 (Reprint edition: November 1, 1980), (ISBN 0-8305-0085-5)
  • Vincent Shandor, Carpatho-Ukraine in the Twentieth Century. A Political and Legal History, Cambridge, Mass., Harvard U.P. for the Ukrainian Research Institute, Harvard University, 1997, (ISBN 0-916458-86-5)
  • Peter Stercho, Carpatho-Ukraine in International Affairs 1938-1939, Notre Dame, 1959
  • Michael Winch, Republic for a day: An eye-witness account of the Carpatho-Ukraine incident, University Microfilms, 1973, ASIN B0006W7NUW

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]