Rumeur d'Orléans

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La rumeur d'Orléans est une affaire à la fois judiciaire, médiatique et politique qui se déroula en 1969 dans la ville française d'Orléans (Loiret). Cette rumeur a pour sujet les soi-disant disparitions de jeunes femmes dans des cabines d'essayage de magasins de lingerie tenus par des juifs, en vue de les prostituer à l'étranger.

Une rumeur quasi identique s'est propagée à Amiens. Elle est restée embryonnaire dans plusieurs autres villes de France.

Histoire[modifier | modifier le code]

La « rumeur d'Orléans », apparue en avril 1969, laissait entendre que les cabines d'essayage de plusieurs magasins de lingerie féminine d'Orléans, tenus par des Juifs, étaient en fait des pièges pour les clientes, qui y auraient été endormies par injections hypodermiques et enlevées pour être livrées à un réseau de prostitution (« traite des Blanches »). Elle prit parfois un tour rocambolesque lorsqu'on prétendit que des clientes disparues étaient prises en charge par un sous-marin remontant la Loire[1],[2]. Cette version n'a été rapportée que par un seul témoin, mais recopiée dans presque toutes les gloses sur le sujet.

Chronologie[modifier | modifier le code]

Les bruits apparus autour du 10 mai à Orléans arrivent aux oreilles du procureur de la République dix jours après. Il discute de la traite des Blanches avec le commissaire de police qui abandonne l'affaire après une enquête rapide auprès des commerçants. La rumeur se crée finalement autour du 30 mai[3]. Selon les on-dits, les disparitions se multiplient alors que le préfet et les pouvoirs publics ne font rien parce qu'ils ont été achetés par les juifs. Les commerces visés sont désertés par les clients. Le samedi 31, des attroupements se forment autour de ces magasins dans une ambiance électrique[4]. Les choses se calment temporairement avec la fermeture des boutiques et le premier tour de l'élection présidentielle qui a lieu le lendemain[5].

Le lundi 2 juin, un journaliste envoie une dépêche à l'AFP, et deux articles paraissent dans la presse régionale, indiquant qu'une plainte a été déposée[6],[7]. De nombreux organismes et associations écrivent des communiqués de protestation et de condamnation entre le 3 et le 9 juin (fédérations de parents d'élèves, syndicats interprofessionnels, partis politiques, etc.). La presse parisienne prend le relais entre le 7 et le 10 juin[8].

La rumeur est considérée éteinte à la mi-juin, même si quelques événements ponctuels continuent d'en parler. Début juillet, la campagne qui a contré la rumeur s'arrête et les autorités classent l'affaire[9].

Aucun démenti, même officiel (signalant par exemple qu'aucune disparition suspecte n'a été répertoriée dans les environs par les services de police), n'a jamais réussi à mettre fin à la rumeur[10], qui a finalement cessé d'intéresser les médias, sans autre intervention que le temps et l'oubli.

Dans les arts[modifier | modifier le code]

En 1972, la série télévisée François Gaillard ou la vie des autres de Jacques Ertaud traite le sujet dans l'épisode 7, Joseph.

En 1975, La Vie devant soi d'Émile Ajar, pseudonyme de Romain Gary, est publié, et reçoit le prix Goncourt. Momo, le narrateur, utilise souvent l’expression « Rumeur d’Orléans » : « Il a engueulé Madame Rosa quelque chose de maison et lui a crié que c'étaient des rumeurs d'Orléans. Les rumeurs d'Orléans, c'était quand les Juifs dans le prêt-à-porter ne droguaient pas les femmes blanches pour les envoyer dans les bordels et tout le monde leur en voulait ».

Analyse[modifier | modifier le code]

La rumeur qui s'est propagée à Orléans n'est pas fondée sur des événements qui auraient eu lieu dans la ville même. Elle s'est propagée uniquement par le bouche-à-oreille sans qu'aucun fait ne vienne la confirmer[11]. Il est possible d'en trouver les thèmes dans la presse ou la littérature, une affaire réelle de traite des Blanches a ainsi été rapportée à Marseille en 1958, où une jeune fille a été droguée par des trafiquants avant d'être retrouvée par son fiancé dans l'arrière-boutique[12].

Le rôle des médias dans la naissance et la diffusion de la « rumeur d'Orléans » est important : ainsi que le rapporte l'équipe de sociologues dirigée par Edgar Morin[13], le « scénario » avait été publié un an auparavant dans un livre de poche (aux Presses de la cité), puis dans l'ouvrage d’un journaliste britannique, Stephen Barlay, L'Esclavage sexuel, dont la traduction française a été publiée début 1969[14]. Le magazine hebdomadaire Noir et Blanc reproduit dans son numéro du 6 mai 1969 les pages qui feront la trame de la rumeur colportée à Orléans autour du 10 mai[15].

Cependant, cet article ayant été diffusé dans toute la France, cela n'explique pas pourquoi la rumeur a trouvé des conditions favorables spécifiquement à Orléans. Une coïncidence fait qu'un magasin de confection destiné aux jeunes filles et jeunes femmes ouvre le 10 mai au centre de la ville, nommé Aux Oubliettes, dont les cabines d'essayage se trouvent dans une cave avec un décor médiéval ; mais ce n'est pas encore suffisant, un magasin similaire ayant par exemple ouvert dans cette période à Grenoble sans donner les mêmes effets[16].

Les deux villes où les bruits se sont transformés en rumeur, Orléans et Amiens, sont deux anciennes capitales provinciales qui se sont destructurées au cours de leur expansion économique et démographique. La dilution du tissu social dans leur transformation en agglomération a créé ce qu'Edgar Morin appelle un Moyen Âge moderne[17].

L'historien Léon Poliakov[18] et l'écrivain Albert Memmi ont, entre autres[19], souligné le caractère antisémite de la rumeur[20].

Autres villes[modifier | modifier le code]

La rumeur dite d'Orléans n'a pas circulé que dans cette ville. Ainsi que le retrace Pascal Froissart[21], elle a connu une très large diffusion : de 1959 à 1969 à Paris (une quinzaine de fois)[15], Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Lille, Valenciennes ; en 1966 à Dinan et Laval ; en 1968 au Mans ; en 1969 à Poitiers, Châtellerault, et Grenoble[15],[22] ; en 1970 à Amiens ; en 1971 à Strasbourg ; en 1974 à Chalon-sur-Saône[23] ; en 1985 à Dijon et La Roche-sur-Yon ; en 1987, à Québec ; en 1990 à Rome et à Montréal ; et en 1992 en Corée.

Ces bruits sont restés au stade de « mini-rumeurs » dans la plupart de ces villes, des plaintes ont toutefois été déposées à Rouen et au Mans, ce qui les a fait apparaître dans la presse locale[24].

Ainsi, fin 1966 à Rouen, une commerçante est victime d'une rumeur intense qui lui prête jusqu'à 300 enlèvements de femmes qui auraient été envoyées par cargo au Liban. Les menaces et actes de vandalisme l'obligent à s'exiler en Savoie malgré l'intervention du maire de la ville et des autorités, la police ne signalant aucune disparition. Il est à noter que dans cette affaire aucun élément antisémite n'a été relevé, la commerçante n'est en particulier pas juive[25].

En février 1970, c'est à Amiens que la rumeur se développe, concernant principalement des magasins de prêt-à-porter tenus par des Juifs. Le 7 février, une femme est signalée disparue dans le Le Courrier picard. Dans les deux jours qui suivent, la rumeur fait le tour des établissements d'enseignement, la directrice de l'un d'entre eux réunit même les élèves pour les pousser à la plus grande prudence. L'information est par conséquent rapidement relayée dans toute la ville[26].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Morin 1969
  2. Richard de Vendeuil, « Une si étrange rumeur », L'Express,‎ (lire en ligne).
  3. Morin 1969, p. 27.
  4. Morin 1969, p. 28.
  5. Morin 1969, p. 29.
  6. « Une odieuse calomnie » dans la Nouvelle République, et « Une campagne de diffamation » dans La République du Centre.
  7. Morin 1969, p. 30-31.
  8. Morin 1969, p. 32.
  9. Morin 1969, p. 33.
  10. « Rumeur d'Orléans: disparition du journaliste Henri Blanquet », France 3 Centre-Val de Loire,‎ (lire en ligne).
  11. Morin 1969, p. 17.
  12. Morin 1969, p. 18.
  13. Baudouin Eschapasse, « La rumeur d'Orléans, quarante ans après », Le Point,‎ (lire en ligne).
  14. Paru chez Albin Michel, traduit de l'anglais par Jane Fillion.
  15. a, b et c Morin 1969, p. 19.
  16. Morin 1969, p. 21.
  17. Morin 1969, p. 8.
  18. Léon Poliakov, « Le fil mène toujours à Beyrouth », Le Nouvel Observateur,‎ (lire en ligne).
  19. David Carrette, « Chalon 1974, la rumeur qui venait de la récré », Le Journal de Saône-et-Loire,‎ (lire en ligne).
  20. Albert Memmi, Le racisme. Description, définition, traitement, Gallimard, , 220 p., p.34.
  21. Froissart 2002
  22. Richard de Vendeuil, « Une si étrange rumeur », L'Express,‎ (lire en ligne).
  23. David Carrette, « Chalon 1974, la rumeur qui venait de la récré », Le Journal de Saône-et-Loire,‎ (lire en ligne).
  24. Morin 1969, p. 20.
  25. Morin 1969, p. 218-219.
  26. Morin 1969, p. 223.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pascal Froissart, La rumeur. Histoire et fantasmes, Paris, Belin, . 
  • Thierry Gourvénec, Une bouffée délirante, des syndromes délirants aigus ; leurs rapports avec la paradoxalité, le rêve et la rumeur (thèse de doctorat en médecine), Brest, Université de Bretagne Occidentale, , 120 p..
  • Thierry Gourvénec, « La rumeur délirante », Le Stroboscope,‎ (lire en ligne).
  • Gilles Lapouge, « " La Rumeur d'Orléans ", d'Edgar Morin », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  • Jean-Noël Kapferer, Rumeurs, Paris, Seuil, .
  • Edgar Morin, La rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, coll. « L’histoire immédiate », (présentation en ligne). 
  • « ORLÉANS, AMIENS... DINAN », Le Monde,‎ (lire en ligne).