Roman national

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Le roman national est la narration romancée qu'une nation offre de sa propre histoire. Doté d'ajouts d'origine fictive, elle participe de l'identité nationale. Le roman national est le fruit de l'amalgamation d'épisodes historiques plus ou moins héroïques ou légendaires, qui mettent en lumière des valeurs considérées comme essentielles par la nation. Il se construit au fur et à mesure des siècles par la sédimentation d'images d’Épinal.

Fonctions[modifier | modifier le code]

Valorisation du groupe[modifier | modifier le code]

La première fonction du roman national est la valorisation du groupe. Ainsi, les manuels scolaires de la IIIème République française exaltaient-ils les grands penseurs des Lumières françaises, comme Montesquieu, Voltaire, Nicolas de Condorcet, etc., en en faisant des représentants du génie français[1].

La valorisation du groupe peut passer par l'évocation d'ancêtres prestigieux plus ou moins légendaires. Afin de définir la Turquie en tant que république laïque et ouverte sur la modernité, Mustafa Kemal Atatürk décida de mettre en valeur l'héritage des Hittites de l'Antiquité plutôt que celle de l'Empire ottoman islamique[2]. L'Iran gouvernée par la dynastie Pahlavi, moderniste et laïque, fit référence au passé pré-chiite aryen du pays ; une fois la Révolution islamique iranienne de 1979 finie, le nouveau régime mit en valeur les traditions chiites du pays[3].

Différenciation du groupe[modifier | modifier le code]

La deuxième fonction du roman national est de différencier le groupe national vis-à-vis des autres nations. Les manuels d'Ernest Lavisse visaient à définir un esprit français, à partir de la culture française et de ses productions, afin d'en dégager des éléments uniques ou caractéristiques[4]. Dans un autre registre, les populations chrétiennes assyro-chaldéennes d'Irak et d'Iran font référence aux Assyriens antiques afin de se différencier des populations arabes musulmanes de ces pays[5].

Conciliation et réconciliation des mémoires[modifier | modifier le code]

Le roman national, enfin, peut permettre une conciliation ou une réconciliation des mémoires ou de franges de la population. Ernest Renan, dans Qu'est-ce qu'une nation ?, écrit que « l’oubli, et même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation »[6]. Nicole Loraux souligne que l'Athènes antique a procédé, en -403, à une amnésie volontaire afin de réconcilier la population après la guerre civile[7].

Auteurs[modifier | modifier le code]

Programmes scolaires[modifier | modifier le code]

Le roman national peut être mis en forme par l'État via les programmes scolaires. L'école est alors un vecteur de diffusion majeur[8]. Les manuels d'histoire d'Ernest Lavisse jouent un rôle déterminant dans la création du roman national en France sous la IIIe République[9]. Elle permet de construire la société républicaine française et écrit l'Histoire de France de manière téléologique[10]. En affirmant l'État-nation, elle permet de créer une communautée imaginée[11].

Journalisme et fiction[modifier | modifier le code]

Le roman national est généralement écrit à plusieurs mains. Il est pétri par l'activité de journalistes, d'auteurs, de romanciers, etc. Les historiens du XIXe siècle ont joué un rôle majeur en tant qu'ils ont écrit des essais historiques mettant en valeur une histoire narrée de la nation française, de ses origines jusqu'à la modernité[12].

Le XIXe siècle, parce qu'il est un âge où se développe le sentiment national, est propice à l'étoffement des romans nationaux. Ils sont permis par la multiplication d'essais ou d'ouvrages qui réécrivent l'histoire[13]. Jules Michelet écrit un ouvrage sur Jeanne d'Arc afin de romancer sa vie et l'insérer dans le roman national[14]. François Guizot traduit en 1823 l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours[15].

Critiques et limites[modifier | modifier le code]

La question du roman national revient dans le début public de manière régulière[16].

Le roman national, en ce qu'il conduit à tordre l'Histoire et à la rendre de manière biaisée, est critiquée à partir des années 1990[17]. L'historien Pierre Nora considère que la nation, « n'[étant] plus un combat mais un donné », peut se permettre de ne plus être sous-tendu par un roman national[18]. La question de l'enseignement du roman national fait l'objet de débats[19].

Aurélie Filippetti considère et déplore que le roman national aurait été repris par des figures conservatrices afin de le tordre et de lui donner une inflexion réactionnaire[20].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard Richard, Les emblèmes de la république: Préface d'Alain Corbin, CNRS, (ISBN 978-2-271-07366-2, lire en ligne)
  2. Robert Mantran, Histoire de la turquie, Presses universitaires de france, (ISBN 2-13-045596-4 et 978-2-13-045596-7, OCLC 28320845, lire en ligne)
  3. Shahrough Akhavi, Religion and politics in contemporary Iran : clergy-state relations in the Pahlavī period, State University of New York Press, (ISBN 0-585-09055-6, 978-0-585-09055-9 et 0-87395-408-4, OCLC 42636903, lire en ligne)
  4. Alexandra Baudinault, Lucie Gomes et Thierry Truel, Histoire-Géographie-EMC- CRPE 2022 - Epreuve écrite d'admissibilité, Hatier, (ISBN 978-2-401-08475-9, lire en ligne)
  5. Annie Chabry, Politique et minorités au Proche-Orient : les raisons d'une explosion, (ISBN 2-7068-0875-6 et 978-2-7068-0875-3, OCLC 12422623, lire en ligne)
  6. (en) E. J. Hobsbawm, Eric John Ernest Hobsbawm, Hobsbawm, Eric J. Hobsbawm et Hobsbawm E. J, Nations and Nationalism Since 1780: Programme, Myth, Reality, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-43961-9, lire en ligne)
  7. Nicole, Loraux, La cité divisée l'oubli dans la mémoire d'Athènes, Payot & Rivages, impr. 2005 (ISBN 2-228-89961-5 et 978-2-228-89961-1, OCLC 493272255, lire en ligne)
  8. (en) Christopher W. Berg et Theodore M. Christou, The Palgrave Handbook of History and Social Studies Education, Springer Nature, (ISBN 978-3-030-37210-1, lire en ligne)
  9. Laurent Avezou, Raconter la France: Histoire d'une histoire, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-28914-0, lire en ligne)
  10. Étienne Bourdon, Lavisse : le roman national comme patrimoine scolaire ? : journée d'étude organisée au Château de la Roche-Guyon - 15 novembre 2014 : actes, Les Éditions de l'oeil, (ISBN 978-2-35137-188-6, lire en ligne)
  11. Rémi Dalisson, La Guerre, la fête et la mémoire, CNRS, (ISBN 978-2-271-07904-6, lire en ligne)
  12. Shlomo Sand, Crépuscule de l'Histoire. La fin du roman national ?, Flammarion, (ISBN 978-2-08-141791-5, lire en ligne)
  13. Shlomo Sand, Crépuscule de l'Histoire. La fin du roman national ?, Flammarion, (ISBN 978-2-08-141791-5, lire en ligne)
  14. Jules Michelet, Jeanne d'Arc: Du récit au roman national, BoD - Books on Demand, (ISBN 978-2-322-23341-0, lire en ligne)
  15. Grégoire De Tours, Histoire des Francs: Aux sources du roman national, BoD - Books on Demand, (ISBN 978-2-322-07671-0, lire en ligne)
  16. « « Roman national », « récit national » : de quoi parle-t-on ? », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )
  17. « « Roman national », « récit national » : de quoi parle-t-on ? », sur Le Monde,
  18. Ludivine Bantigny, La France à l'heure du monde. De 1981 à nos jours: De 1981 à nos jours, Editions du Seuil, (ISBN 978-2-02-114369-0, lire en ligne)
  19. (en) Christopher W. Berg et Theodore M. Christou, The Palgrave Handbook of History and Social Studies Education, Springer Nature, (ISBN 978-3-030-37210-1, lire en ligne)
  20. Collectif, Cahiers de l'Atelier n° 562: Enseigner et transmettre l'histoire, Éditions de l'Atelier, (ISBN 978-2-7082-5345-2, lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Suzanne Citron, Le Mythe national : l'Histoire de France en question, Les Éditions ouvrières, 1987.
    • Rééditions : Le Mythe national : l'Histoire de France revisitée, Les Éditions de l'Atelier/Les Éditions ouvrières (poche), 2008 (édition de 1987 actualisée) ; nouvelle édition en 2017.

Articles connexes[modifier | modifier le code]